Alien 5 ETERNITY

Publié le par Marin Stéphane

ETERNITY

(Résumé et Roman)

- La première partie du scénario raconte le retour d’Helen Ripley sur Terre.

- La seconde partie raconte l’ascension de « Lady Ripley » au sein du gouvernement terrien.

- La dernière partie raconte la colonisation de la planète « Éternity », d’où les xénomorphes sont originaires.

PREMIERE PARTIE

- La première partie raconte le retour de la Lieutenant Helen Ripley sur Terre. Poursuivie par les militaires, elle fuit en compagnie de Kall, aidée par Volvic, un habitant de la zone d’exclusion rencontré près de l’endroit où elles ont atterri. Celui-ci les guide à travers les ruines et les catacombes de l’ancienne capitale européenne, le Grand-Paris, jusqu’à un sound club dirigé par des mercenaires, pour que Kall (une auton missionnée par le gouvernement terrien) puisse joindre ce dit gouvernement et lui donner sa position. Quelques fameuses et violentes péripéties vont retarder leur sauvetage et forcer Kall à se sacrifier pour permettre à Helen Ripley de s’échapper. Cette dernière sera finalement sauvée par de jeunes citoyens en mal de reconnaissance, après un ultime combat improvisé contre les militaires au dessus du lit de la Seine asséchée.

SECONDE PARTIE

- La seconde partie raconte l’ascension de « Lady Ripley » au sein du gouvernement. Le visage et le corps de « Lady Ripley » se transforme durant sa quarantaine. Son crâne et ses mâchoires s’allongent. Ses yeux deviennent entièrement noirs. Sa mutation, loin de l’enlaidir, la rend exceptionnelle.

- Le gouvernement veut utiliser son A.D.N pour des applications médicales, mais aussi pour créer des clones capables de résister aux aléas de l’espace et pour inciter les citoyens à se porter volontaires afin de recoloniser les exo-systèmes détenus par les militaires. Le gouvernement leur offre l’éternité (en effet, grâce à la réminiscence de la mémoire, les clones gardent leurs souvenirs), en échange de tous les sacrifices qu’ils devront faire. Il compte aussi utiliser l’image historique et médiatique de « Lady Ripley » pour en faire une icône de la conquête de l’espace.

- Lady Ripley est présentée au public, après sa quarantaine, lors d’une émission télévisée retransmise à travers tout le système exo-planétaire. Elle se montre telle qu’elle est, totalement transformée par la mutation. Répond aux questions et aux accusations de ses détracteurs, avec le soutien des experts du gouvernement qui tentent de légitimer leurs intentions.

- Les téléspectateurs donnent leur avis. Les conservateurs la dénigrent, les transformistes la jalousent, les colons des exo-systèmes l’applaudissent, les militaires la maudissent.

- Sur le plateau les experts défilent et donnent toutes les explications nécessaires afin de rassurer la population. Le Professeur Foller apparait en tant que responsable gouvernemental des sciences et techniques de la génétique moderne. Il a été choisi pour seconder Lady Ripley dans sa mission et lui apprendre tous les secrets de sa profession. Il est le super-méchant de l’histoire.

- On retrouve le Professeur Foller, évincé de son propre laboratoire de recherches, pour avoir abusé de sa position et harcelé Lady Ripley dans l’intention de la séduire. Il est en train de se plaindre, ou plutôt de se justifier, auprès du gouvernement pour tenter d’échapper à la retraite anticipée.

- Pour éviter le déshonneur, il assigne la mutante au tribunal pour incompétence et perd son procès. C’est là qu’il retrouve Nico, son ancien assistant, devenu le premier assistant de sa rivale. Foller comprend en le voyant qu’il tient sa vengeance. Il va tenter de le rencontrer « par hasard ».

- Foller cherche Nico toute l’après-midi et toute la soirée du réveillon du jour l’an. Il tombe sur lui sur les coups de minuit. Le jeune homme est en compagnie de sa petite amie et de quelques autres camarades. Foller les invite tous dans sa villa des bords de mer.

- La fin de soirée se termine sur la plage après la « tentative de suicide » de la petite amie de Nico. Foller entraine Nico dans la villa, lui fait boire du champagne aux somnifères, puis l’entraine dans sa chambre. Nico s’endort très vite et Foller en profite pour lui prendre son A.D.N en le piquant au talon et en lui coupant une mèche de cheveu.

- Un certain laps de temps se passe durant lequel Lady Ripley va rencontrer Claire Baron, responsable gouvernementale des technologies et des énergies. Ensemble, elles vont lancer le projet d’un voyage sans escale jusqu’à la planète surnommée « Eternity », dans le but de la coloniser et d’en ramener la très précieuse Neutrinite, seule énergie capable de faire fonctionner le vaisseau supra-luminique des extra-terrestres dont le gouvernement a récupéré la technologie. La planète Eternity, située à 50 000 années lumière de la Terre, est une ancienne possession extra-terrestre abandonnée d’où les Aliens (xénomorphes) sont originaires.

- Le premier acte de guerre du gouvernement est de récupérer le vaisseau extra-terrestre qui se trouve toujours sur la planète où il a échoué, et sous la garde des Militaires.

- Première grosse bataille. Les clones choisis pour la mission réussissent à prendre possession de la planète et à récupérer la boite noire du vaisseau extra-terrestre. Ils ont maintenant les plans du vaisseau, mais il leur manquera toujours la Neutrinite.

- En quelques années, le projet de voyage vers Eternity donne naissance à un vaisseau-géo-croiseur, fabriqué à partir d’une météorite, contenant un Auto-Lab ( système robotisé capable de s’auto-entretenir durant des centaines de milliers d’années et de reproduire la vie en laboratoire ) ainsi qu’un Géno-Cube ( système de stockage des A.D.N ).

- Entre temps, Foller continue de préparer sa vengeance. Il invite Nico dans sa villa des bords de mer. Il le soûle au champagne et aux somnifères, l’entraine dans son laboratoire secret, et là, essaye de le tuer en l’étranglant. Nico résiste et Foller demande de l’aide au clone de Nico qu’il a créé et infesté avec sa mémoire et qui se trouve dissimulé dans une pièce adjacente. Nico meurt, assassiné par son propre clone. Le pouvoir de Foller réside dans ce terrible secret : la possibilité d’infester l’inconscient d’un autre avec le sien. De se cloner en n’importe qui d’autre pour créer une armée de Foller. (N'importe quel acteur ou actrice peut reprendre le rôle à l'infini).

- Le vrai Nico éliminé, Foller (réincarné en Nico) prend sa place au sein du laboratoire de Lady Ripley, au côté de la Mutante qui ne se rend compte de rien. Il a alors tout son temps pour infiltrer la mission « Eternity ».

- Lady Ripley et Claire Baron font partie de la mission « Eternity ». Leur A.D.N quitte les exo-systèmes pour un interminable voyage au sein de la Voie-Lactée. Foller fait, lui-aussi, partie du voyage. Le vaisseau-géo-croiseur quitte sa trajectoire et s’élance dans la nuit étoilée.

TROISIEME PARTIE

- La première scène montre un site archéologique où des dizaines d’archéo-robots mettent à jour une magnifique Reine xéno-morphe fossilisée et divers ossements. On découvre la planète Éternity et son atmosphère polluée par les rejets de la chaine de volcans qui l’entoure. La surface est désertique, la couverture nuageuse est permanente et les brouillards empoisonnés rarement absents.

- La Cité Éterna apparait. Ses dômes de lumières sont aussi hauts qu’une montagne. Au sommet de la plus haute bâtisse se trouve un parc protégé par un dôme de « diamantine » où des centaines de citoyens se sont réunies. La Reine-Mère (clone de Lady Ripley) préside la séance extraordinaire sollicitée par les membres de la Société Civile en colère. Un de leurs élus demande l’intervention de la Reine-Mère pour faire interdire l’extraction abusive de la Neutrinite. C’est Claire Baron (descendante d'un dirigeant de la Weyland-Yutani Company), mandatée par la Terre, qui est responsable de la production du minerai. Elle a dû pour cela, réveiller les volcans endormis en fracturant les sous-sols pour faire remonter le magma contenant les filons de Neutrinite. L’extraction génère une pollution toxique, potentiellement mortelle, que tous les efforts de dé-pollution n’arrivent pas à enrayer. Deux peuples sont en conflits (l'un gouverné par la Reine-Mère, l'autre par Claire Baron) et se trouvent ainsi piégés à l’intérieur des Cités à contempler le désastre écologique.

- Ardan (infesté par Foller) apparait durant cette scène. Il est le premier assistant de la Reine-Mère dans le domaine de la Génétique. Il s’adresse, lui aussi, à la Reine-Mère, osant la critiquer afin de susciter l’intérêt des responsables de la Société Civile dans le but de prendre contact avec leur mouvement de rébellion. On comprendra plus tard qu’il agit sur les ordres de la Reine-Mère et joue les espions. En vérité, c’est pour son propre compte qu’il agit, dans l’espoir de créer une faille dans le système qui lui permette de prendre le pouvoir.

- Le conflit entre les deux cités s’aggrave. La Reine-Mère tente de calmer les esprits et joue les arbitres entre les deux parties. Elle négocie un accord qui oblige Claire Baron et son peuple, les Gaïahels, à réduire la production de Neutrinite et le taux de pollution.

- Les responsables de la Société Civile d’Éterna font campagne contre la Reine-Mère pour la destituer de son pouvoir dans l’intention d’utiliser l’Armée contre les Gaïahels. La Reine-Mère menace de détruire l’Armée pour éviter la guerre. La rébellion gagne du terrain.

- Claire Baron trouve la solution au conflit grâce à l’invention d’une macro-sphère-nano-élastique recouvrant les cratères des volcans et capable d’emprisonner les gaz afin que ceux-ci soient évacués, filtrés et recyclés à travers une énorme structure qui renforce les parois des volcans. Un délai de cinq ans lui est accordé pour revenir à un taux de pollution acceptable.

- Les rebelles acceptent le délai sous conditions. L’accord sera signé lors de la visite exceptionnelle de Claire Baron à Éterna.

- Ardan (clone de Foller) va profiter de cette visite pour prendre le pouvoir. Pour cela, il n’est pas seul. Tous les agents de surveillance qui ont été remplacés pour l’occasion sont tous des clones infestés par Foller. On comprend alors que le Professeur Foller a infesté une centaine de clones de la colonie avec sa propre mémoire. Et que tous ces clones sont placés à des postes-clés. La Reine-Mère n’a rien vu venir.

- Les trois-quarts des citoyens sont réunis dans le grand amphithéâtre pour assister à la signature de l’accord entre les rebelles et Claire Baron, sous l’égide de la Reine-Mère. Ardan, Horst le Chef de la Sécurité, tous deux infestés par Foller, et une escouade de policiers-androïdes prennent la Reine-Mère et Claire Baron en otage. Les citoyens sont retenus prisonniers à l’intérieur de l’amphithéâtre, sous la menace d’une escouade de robot-cops et de quelques bombes.

- Ardan (infesté par Foller) regagne aussitôt le « ZOO » avec Claire Baron. Il pénètre dans le laboratoire de recherche génétique dédié aux xénomorphes avec onze autres clones. Là, tous, sauf Ardan qui l’est déjà, vont être inséminés par les parasites qui attendent à l’abri de leurs œufs dans la « Nurserie ». Les onzes clones s’évanouissent, le visage recouvert par les parasites. Ardan avale des pilules pour retarder la croissance de l’Alien qui se trouve déjà dans son œsophage. Claire Baron est témoin de la scène.

- Horst (clone de Foller) emmène la Reine-Mère jusqu’au poste de haut-commandement et la force à donner le commandement de l’Armée au Général Ayaki (infesté par Foller). Il la menace de tuer des otages pour qu’elle capitule. Il rejoint Ardan au « Zoo » et emprisonne la Reine-Mère dans une des salles d’observation, juste au-dessus du Nid de la Reine xénomorphe. Il va ensuite gazer le Nid, tuer la Reine xénomorphe et faire fuir les mâles et les ouvrières à l’intérieur du « Zoo ».

- Le Général Ayaki utilise l’Armée pour faire diversion et tromper l’Armée Gaïahelle qui protège Proxima .

- Ardan repart avec Claire Baron et, avec l’aide du lieutenant Gobbi (infesté par Foller), réussit à voler un des vaisseaux supra-luminiques pour fuir vers la Terre, emportant avec lui un Alien en gestation, et assez de Neutrinite pour exploser le soleil. (Il est le super-méchant du sixième volet. Toute la suite de la saga pourra se baser sur lui).

- Le temps passe, la nuit tombe. Les Aliens mutants croissent au sein de leurs hôtes.

- Claire Baron accepte la reddition de son peuple sous la torture et ouvre les portes de sa Cité, Proxima, au Lieutenant Gobbi (infesté par Foller) qui la retenait en otage. Celui-ci se retrouve piégé et est aussitôt questionné.

- De son côté, la Reine-Mère réussit à se libérer de ses liens, va ouvrir le sas de sécurité pour fuir, et se retrouve face aux xénomorphes échappés de leur Nid. Ceux-ci la prennent pour leur nouvelle Reine.

- Horst (infesté par Foller) qui devait la surveiller, s’est précipité vers la « Nurserie » pour assister à la naissance des onze Aliens (infestés par Foller). Les monstres s’extraient de leurs hôtes évanouis et se mettent aussitôt à les dévorer. Quand Horst retourne à son poste la Reine-Mère est toujours entravée par ses liens et ne semble pas avoir bougé.

- Claire Baron a fini de questionner le Lieutenant Gobbi (infesté par Foller) qui git agonisant sur une table d’opération. Elle part à l’assaut de la Cité Éterna avec une centaine de volontaires et son infanterie de soldats-androïdes.

- Les onze Aliens mutants (infestés par Foller) ont presque atteint leur taille adulte et sortent de la « Nurserie » pour investir la Cité. Ils dévorent Horst puis rejoignent la Reine-Mère et essayent de la violer. C’est là qu’elle réussit à s’échapper, aidée par quatre grands mâles xénomorphes qui la prennent pour leur Reine.

- La Reine-Mère réussit à rejoindre la zone de survie et tente de retourner au poste de haut-commandement pour reprendre le contrôle de la Cité.

- En faisant cela, elle condamne les citoyens prisonniers dans l’amphithéâtre à une mort atroce. Le Général Ayaki fait exploser les bombes qui s’y trouvent avant de battre en retraite.

- Les neufs Aliens mutants (infestés par Foller) qui ont survécu à la lutte contre les grands mâles xénomorphes poursuivent la Reine-Mère à l’intérieur de la zone de survie. Après deux ou trois confrontations, quand celle-ci atteint le poste de haut-commandement, les Aliens mutants (infestés par Foller) ne sont plus que trois.

- À ce moment, Claire Baron a réussi à pénétrer avec sa troupe de volontaires à l’intérieur de la Cité et se dirige vers la zone de survie. Son infanterie androïde est décimée et de nombreux volontaires ont été blessés ou tués.

- Le Commandant Zachs (infesté par Foller) réussit à stopper leur progression en faisant exploser des bombes et en les ensevelissant sous une montagne de débris enflammés.

- Claire Baron arrive à s’en sortir et se retrouve seule à tenter de rejoindre le poste de haut-commandement d’où elle pourra reprendre les commandes de la Cité. Quand elle l’atteint, il ne reste plus qu’un seul Alien mutant (infesté par Foller) retenant la Reine-Mère en otage. Elle tente de la délivrer, mais est mortellement blessée par l’Alien mutant. La Reine-Mère tue l’Alien mutant. Claire Baron meurt dans les bras de la Reine-Mère au moment de leur baiser final.

- Les clones traitres infestés par Foller se sont réfugiés dans une salle avec les enfants pris en otages, et se suicident en faisant exploser des bombes.

- La dernière scène raconte le mariage de Claire Baron (reclonée, ainsi que toutes les victimes) et de la Reine-Mère (Lady Ripley), quelques années plus tard, lors d’une commémoration. La planète Éternity est dépolluée, les xénomorphes sont retournés dans leur milieu sauvage et gambadent dans la campagne aux abords des volcans.

FIN

ETERNITY

(prologue)

The few religions still represented by minorities in the solar system and on earth were dying out, totally flooded and dissolved within cultural mixes and scientific discoveries.

Scienc was finishing absorbing GOD (who had never been anything else than a wrong scientific assumption) and was becoming the only attention of the human faith.

However, one thing was missing to the actual government: a Messy, a Prophet, a Guide...

and why not a WOMAN to incarnate this new religion. A Woman, strong and bold, beautiful and convincing, adulated and respected, enough to become an icon. An idol that no one could ignore. A divinity who could give back citizens what they missed most: faith and courage!

This rarity..? They just found it in the person of Eileen Ridley. And the height is that she was a creature of military hands. A clone recreated by their worst enemy. Half-human, half-extraterrestrial. Her supernatural physiological and biological characteristics. Her lengendary achievements. Her sacrifice. Her natural majesty and her wild gracefullness. All this was contributing to make of her a very convincing and modern Saint. No one could imagine she would become much more than that.

A handful of political leaders of the civil government in the Union were getting prepared to intercept and welcome the brand new RIPLEY. They were waiting for a contact from CALL, a so naive Auton totally devoted to the civil cause, to help her escape. CALL just delivered the MUTANT from her terrible prison. She was now taking her to them with a perfect sense of duty.

RIPLEY felt like a stranger in this unknown world. She, who expected to be free again soon, was running straight into the worst trap ever. She had left the earth 4 centuries ago. Everything she knew then had disappeared since.

The original metropolis like New-York, London, Rio, Mexico, Beijing, Tokyo, Paris, Moscow, Cairo, Sidney and all others almost disappeared from the globe. Were replaced by giant vertical megalopolis. As high as mountains, separated by thousands of miles of gridded forests, cultivated landscapes and abundant oceans.

These huge cities towering in the middle of nowhere appeared a long time ago, when an implacable social project built by the biggest real estate companies related to eco-governments, transformed, as a first step, the earth in a huge experimental battlefield.

This war came into the picture like a quirk of fate, randomly in the calendar of civil tensions. Energetically and tragically helped by a multitude of latent ethnic or religious conflicts. Urban warfare. Class struggle of brotherhood that ended up vanishing rural world and damaging lots of metropolis.

Bloody bastards, scroungers, fucking businessmen, in a matter of years, they managed to attract billions of citizens in their megalopolis. All was stage-managed by printed paper bands. Ah money! Human nature always did transform all its tools in deadly weapons, and the best among all had been the most fateful.

Height of cynicism, these vile hypocrites who pretended organizing the most pacifist civilization humanity had never known, finally reached their objective.

However, decades later, inhabitants took the control back, with Internet, joining their forces with knowledge holders, altogether in a hurry to make things change. They formed a mutual government that grew very powerful, and rapidly got rid of this tyrannic, megalomaniac, has been, order which had struggled them for years.

It's useless trying to describe the world as it was in this far future, as we are in it right now, already installed, and we can easily imagine what's next. Everything was robotized and computerized. Every single piece was under tension and surveillance. A multitude of androids and robots, competing in performance and capacities were doing hard works , ungrateful jobs and most ordinary and indecent tasks.

Far from huge old cities, abandoned in the middle of endless tree fields and cultivated lands, ruins were falling apart, day after day, silently disappearing from horizon where mother nature was taking its rights back.

Right at the place where our adventure starts, one could see the rest of the “Grand Paris” almost totally shaved. Only appeared a vast desert of stones and tangly scrap metal, covered with dust.

Most of the people living here, on the scrap they shared, were condemned as “excluded from the City before reintegration”. Quite naturally they took refuge here for the duration of their sentence, sometimes for their entire life.

Others were conservative, nostalgic of their origins and a distant past. Simply often born here. Recalcitrant and allergic to citizenship.

The greatest part were frequenters, having a double life, or businessmen interested in the place. They were the most numerous especially on party days.

What appeared as a desert, was in fact swarming with life under the rubble. All mixed with vermin.

Our story starts here with a man hanging around in the ruins. He picks up materials here and there for a future usage, in the middle of a cloud of dust.

« Il nous faudra, sans cesse, penser l’impensable, imaginer l’inimaginable, pour espérer un jour dépasser les limites de l’impossible… ».

Lady Ripley…

ETERNITY

Chapitre 1

En l'an 2680 de l'ère chrétienne, plus précisément en l'an 457 de l'ère citoyenne, les dernières grandes religions encore représentées à travers le système solaire et sur la Terre par quelques minorités pacifistes, achevaient de disparaitre, totalement noyées dans le flot des métissages culturels et des découvertes scientifiques. La Science finissait d’absorber Dieu (qui, au fond, n'avait jamais rien été d'autre qu'une hypothèse scientifique) et devenait peu à peu l’unique objet de foi des humains.

Il manquait toutefois au gouvernement de cette époque, un messie, un prophète, un guide… et pourquoi pas une femme, pour incarner cette nouvelle religion. Une femme assez forte et téméraire, assez belle et adulée, assez respectée, pour devenir une icône, une idole incontournable que personne ne pourrait ignorer. Une divinité capable de rendre à l'humanité ce qui lui manquait le plus : la foi et le courage.

Cette rareté…! Ils venaient de la trouver en la personne d’Helen Ripley, Lieutenant de son état, considérée disparue depuis plus d'un demi millénaire et finalement ressuscitée. Comble de l'ironie, elle était une créature mutante, un clone créé par leur pire ennemi, les militaires.

Son origine mi-humaine, mi-extraterrestre, ses miraculeuses caractéristiques physiologiques et biologiques, ses exploits légendaires, son sacrifice, sa résurrection, sa majesté naturelle et sa grâce sauvage, tout cela faisait d’elle une très convaincante sainte moderne. Personne, à part, peut-être, la plus concernée, ne pouvait imaginer à quel point elle allait devenir bien plus que cela.

Une poignée de dirigeants du Gouvernement Civil de l’Union Intercontinentale se préparait à intercepter la toute nouvelle Helen Ripley. Ils attendaient de reprendre contact avec Kall, cette auton si naïve et si généreusement dévouée à la cause des civils, et comptaient encore sur elle pour ramener la Mutante jusqu'à eux.

Helen Ripley se sentait comme une étrangère dans un monde inconnu. Le peu d'espoir qui brûlait encore au fond de son coeur ne pouvait calmer la terrible angoisse qui la rongeait. Elle qui espérait tant retrouver sa liberté fonçait tout droit vers le pire des pièges, et elle le savait. Elle pressentait néanmoins un possible renouveau, une renaissance au sein de cette société, au coeur même de ce piège qu'on lui tendait, de ce pouvoir qui voulait la soumettre. Un étrange sentiment de puissance animait son corps tout entier et une terrifiante idée lui traversait l'esprit en continu. Une idée, une projection, une prémonition qu'elle tentait vainement de refouler en se remémorant son lointain passé.

Voilà plus de cinq siècles qu’elle avait quitté la Terre et tout ce qu’elle y avait connu n’existait plus. Les anciennes grandes métropoles comme New-York, Londres, Rio, Mexico, Pékin, Tokyo, Paris, Moscou, Le Caire, Sidney et tant d’autres, avaient toutes entièrement disparues de la surface du globe. D’immenses mégapoles verticales les avaient remplacées et s’élevaient aussi hautes que des montagnes, séparées entre elles par des milliers de kilomètres de forêts bien ordonnées, de plaines cultivées et d’océans foisonnants.

Ces gigantesques cités dressées au milieu de nulle part étaient nées il y a bien longtemps, lors d’un implacable projet social élaboré par de grands consortiums immobiliers liés aux éco-gouvernements, qui avait transformé la planète en un immense champ de bataille expérimental.

La guerre était venue là, comme une ironique intention du destin, au "hasard" du calendrier des tensions civiles, énergiquement et tragiquement aidée en cela par une multitude de conflits larvés, ethniques ou religieux, de guerres urbaines, de luttes de classes fratricides qui finirent de détruire le monde rural et entamèrent une grande partie des métropoles.

Ces salauds de profiteurs, ces fils de putes d’affairistes avaient réussi à attirer plusieurs milliards de citoyens dans leur mégapoles en l’espace de quelques malheureuses années, le tout orchestré sur des rouleaux de papier imprimé. Ah, l'argent ! L’homme avait toujours su transformer le moindre de ses outils en arme mortelle, et le meilleur d’entre eux s'était finalement avéré être le plus fatal. Comble du cynisme, ces infâmes hypocrites avaient eu la prétention d’organiser la civilisation la plus pacifiste de l’histoire de l’Humanité et y étaient vraiment parvenus.

Néanmoins, des décennies plus tard, les habitants de ces méga-cités avaient fini par prendre le contrôle du pouvoir, via l'extranet, en s’associant aux détenteurs du savoir, tout aussi pressés d’évoluer que l’étaient les citoyens. Ensemble, ils avaient réussi à former un gouvernement civil très puissant et s’étaient très vite débarrassés de cet ordre tyrannique et mégalomaniaque qui les étouffait depuis toujours.

Il est inutile de vous décrire le monde tel qu’il était dans ce lointain avenir puisque nous y sommes, nous-mêmes, en partie, déjà installés, et qu’il est aisé d’en imaginer la suite. Tout y était robotisé et informatisé. Chaque grain de matière était sous tension et sous surveillance. Une foule d’androïdes et de robots plus performants les uns que les autres exécutaient les travaux les plus pénibles, avaient les tâches les plus ingrates et s’occupaient des choses les plus ordinairement indécentes.

Abandonnées au milieu d’interminables étendues d’arbres et de champs cultivés, les ruines des vieilles villes s’effondraient sur elles-mêmes et s’effaçaient de l’horizon, jour après jour, inexorablement grignotées par la nature qui reprenait ses droits.

Exactement à l’endroit où débute notre aventure, s’étendaient les antiques restes du "Grand-Paris". Il n’y avait plus, en ces lieux historiques, qu’un vaste désert de pierres et de ferrailles enchevêtrées, recouvert de poussière. La plupart des gens qui vivaient là, dans le tas de débris qu’ils se partageaient, étaient des condamnés à l'exclusion, "exclus de la Cité avant réintégration". Les prisons n'existant plus, Ies condamnés venaient se réfugier dans les ruines des métropoles abandonnées le temps d'exécuter leur peine, et parfois pour le reste de leur vie. Les autres, auxquels se mêlaient les clandestins et les mercenaires, étaient des conservateurs nostalgiques de leurs origines et d’un passé révolu, bien souvent nés sur place, allergiques et totalement récalcitrants à la citoyenneté. La grande majorité des individus qui fréquentaient les lieux étaient pourtant des habitants de la Cité, des habitués qui avaient soit une double vie, soit un business intéressant à y faire. De ceux là il pouvait y en avoir un sacré paquet les soirs de fête.

Ce qui apparaissait comme un désert, regorgeait en fait d'une vie intense et souterraine qui grouillait avec la vermine...

ETERNITY

CHAPITRE N°1

- « Volf…volf…! »

Volvic leva les yeux au ciel. Son regard bleu transperça le masque de poussière blanche qui recouvrait son solide visage. De minuscules gouttelettes blanchâtres perlaient au bord de ses cils et lui brouillaient la vue. Il cligna plusieurs fois des paupières pour s’en débarrasser.

Hektor, le petit canidroïde, réitéra ses jappements d’alarme : « Volf… volf ! ». Volvic lui ordonna de se taire d’un claquement de doigts et tendit l’oreille. Le bruit des réacteurs lui parvint, alors, à travers l’épais rideau de nuages qui coupait le ciel en deux. Il fronça les sourcils.

Bien que soulagé de ne pas reconnaitre le vrombissement caractéristique des patrouilles de la « police territoriale », Volvic s’étonna du vacarme grandissant et essaya de repérer d’où il provenait. Le bruit enfla encore. Un énorme fracas semblant venir de toutes les directions à la fois, l’enveloppa et fit subitement monter sa tension.

Il flippa brusquement et virevolta en tous sens pour tenter d’apercevoir quelque chose, imaginant un énorme vaisseau de fret en perdition qui allait bientôt s’écraser sur lui avec toute sa cargaison de containers blindés. Le grondement assourdissant s’atténua légèrement. Effrayé, il scruta la large bande de nuages rougeoyants en plissant les yeux, cherchant l’endroit d’où le vaisseau allait apparaitre.

Celui-ci creva le sombre plafond nuageux dans un fracas infernal et lui fonça droit dessus en grondant et en sifflant de tous ses réacteurs. Le cœur de Volvic s’arrêta net. Tout son corps se contracta, entièrement pétrifié.

Il restait au vaisseau, moins de trois cents mètres à parcourir avant d'atteindre le sol lorsque celui-ci se braqua brusquement dans les airs sous l’effet des rétrofusées, ralentissant sa course dans un tonnerre d’explosions. Le vieux remorqueur se balança dangereusement dans le vide, réussit à se stabiliser, puis amorça sa descente en grondant. L'engin ressemblait à un gros corps d’autruche carré, sans cou, ni tête. Son énorme train d’atterrissage pendait comme deux grandes pattes dans le vide en dessous de la vieille carlingue; elles se plièrent brutalement au contact du sol, puis s’immobilisèrent dans un jet de vapeur pressurisée.

Volvic regarda le vaisseau atterrir en contrebas de la crête, dans le fond d’une cuvette aride et désolée. Il resta, un moment, indécis, se demandant si une telle coïncidence était possible. Cela arrivait parfois qu’un cargo s’écrase sur Terre ou atterrisse en catastrophe au milieu de nulle part. On retraçait l’évènement aux infos et on décorait les héros, s’ils étaient morts. Il n’y aurait guère trouvé plus d’intérêt. Mais, là… si c’était bien ce qu’il pensait, il pouvait se féliciter d’avoir été au bon endroit, au bon moment.

Il s’accroupit parmi les rares et hautes herbes qui recouvraient le sol, se cachant derrière ce qui semblait être un tas de gravats, et essaya de retrouver son calme. L’appréhension laissa bientôt place à l’excitation. La coïncidence était trop énorme et il était, maintenant, quasi convaincu que la Mutante se trouvait à l’intérieur du vaisseau.

Sans quitter l’aéronef des yeux, Volvic se débarrassa du fusil hypodermique qu’il trimbalait en bandoulière et le déposa sur le bord du plateau à sustentation magnétique, son «chariot» comme il l’appelait, qui vrombissait et peinait en tremblotant à côté de lui sous le poids de son chargement. Il s’empara de la télécommande qui pendait à son cou, puis fit avancer le plateau surchargé de pierres, de parpaings, de bois et de ferraille, en se dissimulant derrière, pour aller le garer tout au bord de la crête. Il remit le canidroïde en marche d'un claquement de doigts et d’un geste, lui commanda de le suivre.

Vus du vaisseau, et même avec de bonnes jumelles, le chariot et son chargement devaient ressembler à un petit bout de ruines émergeant des broussailles. Volvic se glissa dessous en rampant, écrasant les brindilles séchées qui crissèrent sous son poids, et se posta à plat ventre. Il se retourna sur le coté pour sortir sa mini longue-vue d’une des poches de sa veste-chasseur, se remit d’aplomb sur ses coudes, coucha quelques herbes qui le gênaient avec la main, puis posa enfin son œil sur la lentille. Il se souvint soudain du chien et chuchota :

- « Hektor…! Viens ici, mon chien ! »

Le petit canidroïde se faufila sous le plateau jusqu’à son maitre et s’assit à coté de lui. Volvic écrasa encore quelques brins d’herbes du plat de la main pour lui dégager la vue, puis sortit un petit écran d’une des poches de sa veste. Il pouvait, avec, commander les enregistrements vidéo du canidroïde à distance… Dvuuut… Il fit un zoom avant afin d’étudier le vaisseau en détails sur son mini-écran, repéra le sas d’évacuation, se cala dessus et attendit un signe de vie. Rien ne bougeait en contrebas. Seuls, le ronronnement et les légers cliquetis du chariot venaient rompre le silence pesant qui régnait sur la plaine.

Volvic pensa que la Mutante et tout l’équipage ferait mieux de déguerpir au plus vite si les militaires étaient à leurs trousses. Une réflexion qui l’amena, aussitôt, à entrevoir les risques qu’il prenait, lui aussi, en restant là, à attendre de devenir un témoin gênant. Les militaires étaient sans scrupules en général et faisaient rarement dans le détail. Nombre de généraux avaient été condamnés par contumace à l’exclusion civile pour des assassinats perpétrés sur Terre. Et bien évidemment, au contraire de lui que l’on avait si injustement exclu de la Cité, aucun d’entre eux n’y était revenu pour exécuter sa peine.

La trappe d’accès au pont inférieur du vaisseau se souleva au même instant et trois silhouettes apparurent à l’image, alignées face à lui dans l’encadrement du sas. Volvic ne distinguait pas leur visage d’aussi loin, mais put reconnaitre deux femmes, dont l’une de grande taille. « Sûrement Elle… ! » pensa-t-il. Ainsi qu’un homme très corpulent. Il remarqua, quand l'homme voulut descendre de l’aéronef, que ce dernier portait un autre individu sur son dos, un blessé très certainement.

Les deux femmes sautèrent à pieds joints dans la terre sablonneuse. L’homme s’agrippa au rebord du pont d’accès et se laissa pendre jusqu’au sol à la seule force de ses bras. Après quelques palabres, Volvic vit celui-ci s’éloigner avec son fardeau humain sur les épaules, dans la direction opposée à celle que les femmes prenaient. Par un hasard extraordinaire, enfin, c'est ce qu'il semblait, celles-ci se dirigèrent vers lui. Allaient-elles gravir la crête ou la contourner pour descendre vers le lit asséché du «canyon» ?

Il essaya de ne pas les perdre de vue et suivit leur cheminement à travers sa petite lunette. Il les voyait surgir d’une ruine, puis disparaitre aussitôt derrière un bosquet de ronces ou de chanvre, à vive allure, pour réapparaitre un peu plus loin. Il distinguait, peu à peu, plus de détails. Il sentit l’émotion l’envahir quand le visage de la Mutante se tourna vers lui pour lancer un regard dans sa direction. Il faillit en lâcher la mini longue-vue qui tremblota un moment dans sa main.

Les deux fugitives atteignirent très vite le bas du plateau. Volvic les vit avaler la côte sans fléchir et grimper vers lui à grands pas. Elles devaient logiquement déboucher à quelques dizaines de mètres de l’endroit où il se trouvait et il décida d’y aller voir d’un peu plus près. Peut-être, aurait-il l’occasion de les aider.

Evidemment, s’il le faisait, ça n’était pas par pure générosité de sa part, mais parce que le gouvernement en faisait la demande depuis près de trois jours sur toutes les chaines télévisées et radiophoniques, et qu’il pouvait sûrement y trouver son compte. Bien que… ! Vu l’enjeu, le risque d’affrontement avec les militaires était très élevé et le danger plutôt important.

Inutile de tergiverser ! se dit-il. L’envie était trop grande. Il releva brusquement la tête et heurta la carlingue du plateau à sustentation avec le haut du crâne. « Oh, putain… quel con ! » jura t-il entre ses dents.

Volvic roula de côté et s’extirpa de sous le chariot. D’où elles étaient maintenant, les deux fugitives ne pouvaient plus l’apercevoir. Il en profita pour se déplacer rapidement, suivi de son canidroïde et de son chariot brinqueballant, serpentant dans la broussaille entre les ruines affaissées, jusqu’à un bosquet de ronces gavé de mûres flétries. Il ordonna au chien de se coucher dans les hautes herbes auprès de lui, s’accroupit derrière le feuillage roussi, prit la télécommande à son cou et déposa le plateau à sustentation au sol.

Il était bien trop nerveux. Le chariot tangua dangereusement et perdit une partie de son chargement avec fracas… Merde…! Volvic se pétrifia un court instant. Les brindilles séchées crissèrent en s’aplatissant sous le poids de la carlingue et le plateau à sustentation s’immobilisa au sol. La fine poussière de gravats se dispersa rapidement au dessus des herbes. Il espérait que le bruit avait, lui-aussi, été balayé par le vent. Il reprit courage et tenta de tirer quelques tiges feuillues de l’entrelacs de ronces pour voir au travers. Une magnifique épine lui piqua méchamment le pouce et le fit pouffer de douleur. Et merde… ! Une goutte de sang perla, puis deux, puis trois. Volvic porta la blessure à sa bouche pour la suçoter, tout en essayant de s’installer une cache d’où il pourrait voir sans être vu.

Il entendit soudain des pierres dégringoler, puis des éclats de voix. Affolé, il se baissa, trébucha sur une racine et tomba à la renverse sans pouvoir se raccrocher à quoi que ce soit. Des mots lui parvinrent alors distinctement. Les deux fugitives étaient toutes proches. Il comprit qu’il n’avait plus le temps de se relever et il resta comme il était… couché sur le dos, les quatre pattes en l’air, le coeur battant et le souffle court, figé comme une statue. Il tendit l’oreille pour entendre ce que les deux femmes se disaient.

Elles semblaient s’être arrêtées en haut de la crête, très certainement surprises par la vue qui s’offrait à elles. Et il y avait de quoi…! Là, à leurs pieds, s’étendait le Grand-Paris... Pas la capitale européenne, non… ! Mais la ville antique !

La Mutante ne comprit pas tout de suite ce qu’elle découvrait là ; ce que représentait ce gigantesque tas de ruines qui s'évanouissait à l'horizon; puis de vagues souvenirs lui revinrent peu à peu en mémoire. Des images de cartes postales pleines de vie et de couleurs, et quelques visages flous d’inconnus traversèrent fugacement son esprit. Aucune sensation de mélancolie ne resurgit pour l’angoisser, mais un vague sentiment de colère retenue la contrariait tandis qu’elle regardait ce paysage désolé. Voilà ce que les humains avaient réussi à faire de la plus belle ville du Monde, pensa-t-elle. Un véritable désert ! Et elle se demanda comment cela avait pu arriver. Par quel terrifiant cataclysme…!?

Elle posa un genou au sol, prit une poignée de terre dans sa main, comme pour en évaluer l’inutilité, et resta un long moment à observer la ville en ruines. Seule trônait encore, au milieu des vieilles pierres érodées et des ferrailles rouillées, la Tour Eiffel décapitée. La haute aiguille de fonte s’était pliée en deux et le dernier étage reposait à terre, planté dans les décombres.

Aucun gratte-ciel, aucun autre monument ne subsistait. Quelques quartiers, au loin, formaient de vagues collines et des falaises déchiquetées. Une odeur de craie écrasée flottait dans l’atmosphère desséchée. Un désert de poussière et de débris issus du passé s’étendaient devant elle, à perte de vue. Kall la sortit de sa contemplation :

- « Helen ! Il faut quitter cet endroit et trouver de l’aide, les militaires ne vont plus tarder ! ».

La Mutante eut une légère contraction. Elle laissa filer la fine terre sablonneuse d’entre ses doigts, ouvrit la main, puis la frotta d’un coup sec sur sa cuisse en se retournant vers l’auton :

- « Pourquoi faire…? Et pour aller où…? Regarde…! Crois-tu que j’ai encore envie de me battre pour ça ? ». Et elle désigna l’horizon au dessus du Grand-Paris ravagé.

Elle avait du mal à réfléchir. Elle savait qu’il fallait fuir, mais ne pouvait se décider à agir.Totalement résignée, elle sentait le piège se refermer sur elle et n’entrevoyait pas le moins du monde ce qui allait advenir.Elle s'en fichait d'ailleurs éperdument. Elle n'avait plus vraiment d'ennemi, en définitive. Que ce soient les militaires ou un quelconque gouvernement terrien qui l'interceptent lui importait peu; l'un ou l'autre ferait d'elle ce qu'elle en attendait.

Kall attendit quelques secondes et dit :

- « Mais tout ça… tout ce que tu vois, c’est de l’histoire ancienne. La population n’a pas disparue, elle a juste changé de place. C’est là-bas qu’il faut aller sans tarder, tu y seras en sécurité. Fais-moi confiance… ! Partons d’ici ! ».

- « Te faire confiance…?! Toi, qui voulais me tuer…! ».

La Mutante s’interrompit un bref instant.

- « Il n’y a surement rien à espérer de mieux de ceux qui t’ont créé ! ».

- « Tu sais parfaitement que c’est le xénomorphe qu’ils voulaient tuer ! » rétorqua Kall. « Ils t’ont toujours considérée comme une victime du pouvoir militaire.Tu n’as plus rien à craindre d’eux, maintenant...! Il faut partir tout de suite, Helen, ou il sera trop tard ! »

- « Mais il est déjà trop tard…! Et où veux-tu aller, dans ce désert ? ».

La Mutante se mit, soudain, à humer l’air à la façon d’un animal, reconnaissant les effluves corporels d’un homme caché dans les environs. Elle trouva vite dans quel sens se diriger et fit un signe à l'auton pour la prévenir que quelqu’un les épiait.

Kall avait détecté Volvic dès la sortie du vaisseau et savait très exactement où il se trouvait. Elle comptait sur lui et sur son esprit citoyen pour les aider à sortir de ce pétrin. Elle désigna l’endroit à la Mutante, pointant le bosquet de ronces avec son doigt.

La Mutante prit tout de suite les choses en mains et d’un geste demanda à l'auton de contourner la cache pour prendre l’homme à revers. Elle ressentit subitement une immense excitation, une véritable exaltation qui lui faisait l’effet d’une grande bouffée d’oxygène. Son instinct de chasseur prenait le dessus. Elle se plia en deux et, sans le moindre bruit, disparut dans les hautes herbes en flairant sa « proie ».

Kall ne l’imita pas. Il lui semblait que la Mutante n’avait aucune conscience du danger qu’elle courait, alors qu’une mauvaise rencontre n’était pas exclue. Elle décida, donc, de prendre les devants pour la protéger.

CHAPITRE N°2

A huit-cents kilomètres de là, dans un des derniers bastions terriens de l’armée de métier, une sorte d’ambassade militaire et de comptoir d’échange que les civils contrôlaient en partie ; traversant prestement la salle de commandement du vieux complexe de Toulon (c’est d’ailleurs tout ce qu’il restait de l’ancienne ville portuaire), le Lieutenant Haribo prenait ses fonctions et se dirigeait gaiement vers sa «play-station», engoncé dans son fringant uniforme et ses bottillons cirés. Il saluait fièrement ses coéquipiers, pour ne pas dire ses congénères, d’un air emprunté, et souriait de sa bonne grosse face de mongolien à s’en faire rentrer les yeux à l’intérieur de la tête.

D’une démarche très militaire et le buste bien droit, il avançait entre les deux interminables écran-cloisons qui bordaient la salle de chaque coté, sur toute sa longueur, et face auxquelles étaient assis deux longues rangées d’officiers, tout aussi trisomiques que lui, occupés à surveiller les milliers de données et d’images holographiques projetées devant eux. Il aurait pu, dans le passé, sembler bizarre de ne trouver, ici, que des « handicapés cérébraux », mais vues les circonstances, cela était, aujourd’hui, tout à fait banal, voire normal. Depuis qu’ils avaient été chassés de l’Union-Continentale-Universelle-Civile (la C.U.C.U.) et de tous les territoires que celle-ci protégeait, donc de la Terre ; après avoir perdu soldat après soldat, officier après officier sans avoir su les empêcher de partir vers une vie citoyenne ; les militaires avaient décidé de ne garder que leurs plus précieux éléments. Les derniers qui restaient. Et cela fonctionnait à merveille. Ils étaient vraiment très obéissants, relativement doux et serviables, bien assez intelligents, adroits et minutieux pour le travail qu’ils avaient à faire. Cerise sur le gâteau, ils étaient tous leurs descendants. Cela resserrait, d’autant plus, le lien qui les unissait.

Le Lieutenant Haribo cessa de sourire en arrivant à proximité de son poste de pilotage. Il s’arrêta, fit un quart de tour et, d’un geste impérieux, cogna du doigt sur l’épaule de son congénère pour le prévenir de sa présence. Il le salua en claquant du talon, puis resta figé dans son salut quelques dizaines de secondes avant de s’entendre dire « Repos, Lieutenant ! » par son coéquipier, qui s’amusait toujours à le faire patienter. Ce dernier se retourna en pivotant sur son siège et le salua d’un air déçu.

- « Nous sommes à quatre minutes, trente de l’objectif ! » dit-il en retirant son oreillette d’un mouvement gauche et en se levant à contrecœur. Pour une fois que le jeu en valait la chandelle. Mais le règlement exigeait qu’il échange son poste à l’heure dite et il s’exécutait. Il annonça :

- « Cibles mouvantes ! Une auton à détruire et une pirate pour repêchage ! ».

Il s’écarta, enfin, pour lui laisser le passage. Le lieutenant Haribo prit la place et se concentra immédiatement sur son écran, sans prendre la peine de répondre au salut militaire de son coéquipier qui claqua plusieurs fois des talons pour montrer son mécontentement, avant de repartir, rouge de colère.

Le lieutenant ajusta l’écouteur sans-fil sur son oreille, puis tapa son code d’identification. Une jolie petite voix rassurante lui souhaita la bienvenue au nom de l’état-major, le félicita pour son dévouement, puis termina par d’exaltants encouragements, ainsi qu’un « papa et maman qui t’aiment ! ».

Devant lui, l’écran holographique projetait une vue satellite de la France. Sa cible, un petit point rouge lumineux, clignotait à l’emplacement de l’ancienne capitale européenne, tandis que le signal en bas de l’image, qui indiquait la position de son vaisseau, se déplaçait imperceptiblement, droit dessus. A chaque nouvelle dizaine de kilomètres effectués, la cartographie évoluait et de nouveau détails apparaissaient. L’aéronef était, en réalité, directement connecté à l'état-major militaire basé sur la Lune, via un des derniers satellites de l’Armée encore en orbite autour de la Terre.

Le Lieutenant Haribo, lui, était là pour commander, déplacer ses soldats-androïdes du mieux qu’il pouvait, afin d’appréhender les sujets recherchés. Et puisqu’il n’avait pas grand-chose à faire pour la majeure partie du temps, un mini test d’attention lui était proposé toutes les trente secondes, histoire de s’assurer à l’état-major de son acuité et de son attention au travail. C’est ainsi qu’il pouvait, par défaut, vivre pleinement sa mission.

Il vérifia, donc, en l’espace de deux minutes, que tout fonctionnait correctement et pria pour qu’il ne manque rien de bien important. Il avait en charge, l’un des quatre escadrons qui formaient le bataillon de repêchage, et il voulait être certain de sa fonctionnalité. Tout particulièrement en ce qui concernait la puissance de feu de son arsenal. Pour lui, c’est ce qui importait le plus. C’était le bon coté des choses. Mais il dut pour cela, attendre de passer nombre d’autres choses en revue.

Arriva enfin le moment de faire l’inventaire de sa force de frappe et de s’assurer que tout était opérationnel. Il avait entre ses mains, une très puissante artillerie létale et non-létale, bien plus importante qu’il ne lui semblait nécessaire. Il dénombra, pour un seul escadron de douze soldats : mille-deux-cent cartouches à infra-basse et autant de balles explosives-perforantes. Cent-vingt mini-roquettes à infra-basse et à gaz. Une soixantaine de grenades du même style. Sans compter le faisceau paralysant équipant les fusils multifonctions, les Multi. De quoi anéantir tout un troupeau de rhinocéros en moins d’une demi- seconde. « Largement suffisant pour exploser une auton et capturer une pirate ! » pensa-t-il. Le mot «pirate» désignait, bien évidemment, la Mutante dont il ne connaissait même pas l’existence, alors que tout le monde, ou presque, parlait d’elle, dans l’ensemble du système exoplanétaire.

CHAPITRE N°3

Volvic se sentait vraiment très con, ainsi couché par terre sans pouvoir faire un seul mouvement. Il savait que les deux fugitives venaient de le repérer et son sentiment oscillait entre l’envie de se lever pour leur dire : « Bonjour ! » ; et l’envie de fuir au plus vite le danger imminent. Il avait eu quelques instants pour peser le pour et le contre, prenant conscience de l’importance de l’évènement et des forces qui allaient être déployées. Le risque lui paraissait, soudain, bien trop énorme et il redoutait de se trouver pris sous le feu des militaires s’il tentait de les aider.

Les voix des fugitives s’étaient tues depuis un petit moment, déjà, et des brins d’herbes sèches craquaient de plus en plus fort sur sa gauche. Les deux femmes semblaient bel et bien s’approcher du bosquet derrière lequel il se planquait. Il lui fallait absolument réagir.

Volvic se redressa d’un coup de rein, marcha accroupi jusqu’au « chariot » et le fit redémarrer d’une simple pression sur la télécommande. Vite… ! Il devait faire vite ! Il régla le niveau de flottaison au plus bas, puis, au dernier moment, voulut récupérer son fusil. Il le chercha d’un air affolé durant quelques secondes. Merde ! Celui-ci avait dû tomber tout à l’heure, sans qu’il s’en aperçoive.

Un craquement, tout proche, le retint de chercher plus longtemps et il se glissa promptement sous le plateau pour s’y dissimuler. Il aurait bien aimé que ce soit un bolide, mais ce genre d’engin ne volait pas à plus de cinq, voire dix kilomètres à l’heure, sans la charge. Aucune fuite possible. Il fallait résister et tenir le siège, en espérant que les deux fugitives abandonnent rapidement. Il misait maintenant sur l’arrivée des militaires pour les faire déguerpir et ne se sentait pas fier du tout d’être, soudainement, aussi lâche. Tant pis ! Il préférait être en sécurité. Sécurité toute relative, du reste, puisqu’il allait bientôt en faire les frais.

Il entendit le craquement des herbes plus distinctement, et le bruit des pas qui accéléraient. Une sueur froide se mit à couler sur ses tempes et sur sa nuque. Bien que l’ayant trouvé terriblement belle et apparemment normale, il s’effrayait de l’état physiologique de la Mutante, mi-humaine, mi-extra-terrestre, et imaginait une "pince velue" surgissant des hautes herbes pour essayer de l’agripper. Il eût franchement peur et s’inquiéta du caractère, peut-être, imprévisible et violent de cette "femme".

Par chance, en tournant la tête de côté, Volvic aperçut la crosse noire de son fusil hypodermique parmi les gravats qui s’étaient renversés. L'arme était là, à quelques pas, mais il fallait encore pouvoir l’attraper. Du courage ! Le courage des lâches, voilà ce qu’il lui fallait. Et il tenta le tout pour le tout. Il rampa sur le coté, prit une grande inspiration, puis, soudain, arrivant à découvert, n’osa plus aller de l’avant. Une peur enfantine s’était à nouveau emparée de lui. Le monstre attendait qu’il sorte de sa cache pour lui gober la tête et lui aspirer la cervelle.

Il pensa alors à faire avancer son chariot jusqu’à l’endroit où se trouvait son arme. Les mains tremblantes, il extirpa la télécommande de sous son ventre et déverrouilla la sécurité afin d’augmenter le niveau de flottaison. Il fit avancer le plateau à sustentation de quelques mètres en rampant par-dessous, puis étira ses jambes pour essayer d’attraper le fusil avec le pied. Il passa sa chaussure sous la bandoulière avec une dextérité qui témoignait du sang-froid dont il faisait curieusement et soudainement preuve, puis réussit à tirer l’arme à lui en repliant la jambe. Il se cassa en deux pour prendre le fusil dans ses mains, s’étendit à plat-ventre et rampa sur les coudes en se tordant comme un ver pour s’écarter des bords. Trop tard !

Volvic sentit soudain une poigne froide, dure comme l’acier, lui attraper une cheville et l’entrainer en arrière avec une effrayante facilité. « Putain, merde… ! La Mutante… ! » pensa t-il. Il enfonça ses doigts dans le sol de toutes ses forces et réussit à agripper un petit arbuste pour se retenir. Peine perdue. Kall était assez puissante pour le trainer, malgré cela. L'homme commença, alors, à se débattre furieusement et secoua les jambes dans tous les sens pour tenter de s’échapper. Il se retourna brusquement, au risque de se déboiter le genou, puis pointa le canon de son arme vers l’auton, ou le peu qu’il en voyait, prêt à tirer.

C’est à cet instant qu’il heurta très malencontreusement la télécommande du "chariot" avec la crosse du fusil hypodermique et enclencha la descente du lourd plateau à sustentation. Bon sang...! Il avait oublié de remettre la sécurité. Il sentit, tout de suite, la carlingue vibrer et peser sur le haut de son crâne. Il lâcha son arme et se coucha en repoussant de tous ses membres le "chariot" qui grondait et vacillait pour tenter de se poser. Sentant la pression inexorable lui exploser les muscles, Volvic comprit qu’il était complètement foutu et cria comme un désespéré.

- « Aidez-moi…! Aidez-moi ! ». Des larmes jaillirent de ses yeux et il perdit une grande partie de ses dernières forces.

L’auton lâcha la jambe du civil pour saisir le bord du chariot des deux mains. La pression se relâcha un chouia sur le pauvre Volvic, mais pas assez pour qu’il puisse s’en délivrer. Il voyait s’agiter le bas du corps de l’auton qui piétinait et repoussait le plateau à sustentation avec l’énergie du désespoir. Le chariot pencha dangereusement et des pierres se mirent à dégringoler du chargement. Volvic entendit l'auton hurler : « Helen, viens m’aider! ».

Bien que la situation ne s’y prête guère, Volvic se surprit à avoir de vilaines pensées. Peut-être ses dernières. Il trouvait le bas de l'auton très désirable…et il mit ça sur le compte de la petite lueur d’espoir qui brûlait encore en lui. Il puisa, alors, dans le fond de ses réserves et redoubla d’effort pour tenir un peu plus longtemps. Son cœur, son cerveau étaient sur le point d’exploser, ses poumons le brûlaient et son corps tout entier était tétanisé. Un dernier cri s'étouffa dans sa gorge.

A travers les larmes et la sueur qui emplissaient ses yeux, Volvic aperçut une ombre se faufiler sur le sol jonché de brindilles écrasées. L’ombre grandissante et étrangement animale s’allongea, passa sous la carlingue et se perdit dans la pénombre où il était tapi. Il regarda apparaitre les longs et musculeux jarrets de la Mutante dans le contre-jour, puis vit ses grandes mains noueuses s’accrocher à la carlingue et, enfin, ses ongles acérés se planter de quelques millimètres dans la tôle.

La Mutante était sortie de derrière le bosquet de ronces à grands pas, contournant le plateau surchargé pour venir se poster auprès de l'auton. Elle se pencha en avant, attrapa la carlingue à deux mains et concentra son énergie, toute son incroyable force animale, vers les muscles appropriés. Elle fut, elle-même, étonnée du résultat. D’une seule poussée, elle éjecta le chariot et tout son chargement par-dessus la crête, comme un vulgaire morceau de carton. Celui-ci virevolta en fendant l’air à grands bruits, projetant des tas de débris qui valdinguèrent et retombèrent immédiatement tout autour d’eux dans un nuage de poussières. Les deux fugitives durent s’en protéger un court instant. Le plateau d’acier chromé scintilla dans le ciel, s’immobilisa l’espace d’une seconde au dessus de l’horizon, puis chuta subitement pour aller s’écraser dans la pente qui surplombait la ville morte, avant de se briser contre un tas de ruines. Sacré perte, pour Volvic !

Ce dernier ne pensait certainement pas à cela à ce même instant et tentait surtout de retrouver ses esprits. Non seulement, le bord du chariot avait heurté sa tête et son épaule lorsque la Mutante l’avait libéré, mais en plus, à moitié sonné, il n’avait pu éviter deux, trois débris qui l’avaient blessé à la tête et presque mit knock-out. Un filet de sang se mit à couler sur son front.

Volvic posa la main sur son crâne pour tâter la blessure, poissant quelques mèches au passage, puis il retira ses doigts ensanglantés et les observa d’un air bizarre. Un craquement, tout près de lui, l’aida à retrouver une partie de ses sens. Juste assez pour qu’instinctivement, il se relève sur son séant et s’empare du fusil qu’il sentait pendre à son épaule démise. Il tourna la tête en direction du bruit. Une immense douleur vint, soudain, lui vriller un coté du crâne. Sa vue se brouilla et il manqua de perdre l’équilibre. Une masse sombre, indéfinissable, apparut alors dans son champ de vision, à contre-jour. La haute et monstrueuse silhouette qui approchait, se pencha sur lui. « Pour le finir… », pensa-t-il à tort. Sans plus chercher à comprendre, plongé dans la plus profonde confusion mentale, il leva son arme et vida tout son chargeur de seringues hypodermiques sur la Mutante.

Celle-ci sentit à peine les aiguilles lui transpercer la peau. Affolée, l'auton fonça sur le civil et, d’un coup de pied, envoya le fusil à terre en criant : « Bon sang, elle vient de te sauver la vie !». Volvic l’entendit à peine et s’évanouit en s’étalant de tout son long.

Kall se retourna vers sa "protégée" et constata que celle-ci semblait bien supporter le poison. La Mutante s’était redressée sous le coup de la surprise et restait immobile. Ses pupilles étaient complètement dilatées, son regard noir en devenait incertain, mais elle tenait encore debout sans chanceler.

L'auton s’enquit, alors, d’aider Volvic. Deux, trois baffes suffirent à le réveiller. Ce dernier, complètement hébété, contempla durant quelques secondes le doux visage penché au dessus de lui et murmura en bafouillant :

- « Je m’excuse… je m’excuse ! ».

Kall le prit par-dessous les épaules et le força à se relever pour voir s’il tenait debout. Le civil gémit de douleur, grimaça et répéta plusieurs fois « Je m’excuse, j’ai eu peur ! », en se retenant à l'auton et en luttant pour reprendre ses esprits. Ils firent quelques pas ensemble, puis il finit par émerger totalement.

La Mutante qui n’avait pas bronché, réagit avec un peu de retard et demanda soudain, sur un ton vaporeux :

- « Et de quoi avais-tu peur, mon ami ! ».

Volvic se figea, tête baissée, en biaisant du regard. L'auton se retourna vers la Mutante et la dévisagea avec méfiance avant de la questionner :

- « Ca va ? Tu te sens bien ? »

Les anesthésiants engourdissaient peu-à-peu la Mutante qui s’en trouvait fort aise. Un sourire radieux illumina son visage :

- « Parfaitement bien, ma petite Kall… ! Parfaitement bien ! » répondit-elle en s’avançant de quelques pas vers eux, comme sur un fil d’équilibriste, pour le lui prouver. Plusieurs seringues s’étaient plantées dans sa poitrine et se balançaient au bout de ses seins en s’entrechoquant dans le vide tandis qu’elle leur parlait.

CHAPITRE N°4

Le lieutenant Haribo reçut l’ordre de tirer les premières roquettes. La cible était maintenant à portée de tir et il se faisait une joie d’avoir à presser le gros bouton rouge. Il savait par expérience que certains missiles manquaient parfois leur but de quelques encablures. Il préféra, donc, compter jusqu’à dix avant de s’exécuter.

Le signal de mise à feu clignotait à l’écran et résonnait dans son oreillette avec insistance. Haribo resta patient. Il plaça lentement sa main, juste au dessus du rupteur. Vint l’effleurer délicatement du bout des doigts. Ferma les yeux, puis appuya d’un coup sec en contractant tout son corps. Il ressentait toujours avec beaucoup de plaisir ce petit courant électrique qui lui chatouillait la colonne, puis remontait jusqu’au cerveau pour venir lui picoter le haut du crâne, à chaque fois qu’il tirait un coup.

CHAPITRE N°5

Il y avait assez de drogues pour assommer un éléphant. Pourtant, la Mutante résista et s’habitua assez vite aux effets délétères des anesthésiants. Elle était plutôt euphorique et volontaire, mais certainement pas capable de réfléchir correctement. L'auton se chargea, donc, d’interroger Volvic sans tarder, sur la possibilité de se connecter à un modem dans ce désert. Peut-être en possédait-il un, lui-même.

- « Ca va ? Vous pouvez vous tenir debout ? » lui demanda-t-elle en desserrant son étreinte.

- « Ca va aller, merci ! » répondit-il.

Elle le relâcha complètement et reprit :

- « Vous avez un portable…? ».

Il resta muet. Sil avait su… ! L'auton continua :

- « Où peut-on trouver de l’aide ? Nous devons prévenir une équipe de sauvetage le plus vite possible. Notre vaisseau est tombé en panne… ».

Volvic répondit :

- « Je sais…! Je sais qui vous êtes…Pas la peine de me barat… ».

Kall lui attrapa brusquement l’avant-bras et serra assez fort pour l’interrompre. Puis elle jeta un coup d’œil vers la Mutante qui s’approchait d’eux en souriant, mais celle-ci ne semblait pas avoir entendu. Volvic continua :

- « Il y a bien une solution, mais c’est compliqué…! ».

Il espérait, en aidant les deux fugitives, pouvoir retrouver la citoyenneté dont il avait été injustement déchu par le gouvernement. S’il réussissait, bien sûr, à se faire passer pour leur sauveur. Il n’avait, tout compte fait, plus grand-chose à perdre et pouvait espérer gagner le gros lot. Il mesurait les risques, mais se décida à passer outre.

- « Il y a un Sound-club à environ trois kilomètres d’ici. On peut le rejoindre en passant par les sous sols…! Là-bas, vous pourrez appeler les secours…! ».

Kall prit un ton légèrement suppliant :

- « Vous devez nous guider. Nous n’avons pas beaucoup de temps ! ».

Volvic hésita quelques secondes. La Mutante s’approcha de lui à moitié ivre et l’attrapa par le revers de sa veste.

- « Regarde-moi dans les yeux…! Que je sache si on peut te faire confiance ! ».

Surmontant son appréhension, le civil tourna lentement la tête vers elle, puis plongea son regard bleu clair dans celui de la Mutante, plus noir que la nuit. Elle était fatale. L’émotion le submergea instantanément. Son cœur fit un bond et le rouge monta à ses joues sous son masque de poussière, de sueur et de sang. Il frissonna de haut en bas et dut faire un effort pour éviter de se mettre à trembler de tout son corps, devant elle. Il se retint au bras de l’auton quand il sentit ses jambes flageoler et essaya de rester digne.

Kall se délivra soudain de l’emprise de Volvic, se posta en face de la Mutante et lui retira impérieusement toutes les seringues hypodermiques qui pendaient à sa poitrine. Cette dernière la regarda faire d’un air surpris.

- « Partons tout de suite ! » s’exclama l’auton en jetant les cartouches vides à terre. «Il faut faire vite ! Par où… ».

Elle n’acheva pas sa phrase. Volvic tendit le doigt, en direction du plateau qui s’évasait après la crête.

- « C’est par là-bas ! » dit-il.

Et il se mit en marche. Il tituba un peu sur deux, trois pas, puis s’arrêta net, en s’exclamant, soudainement affolé :

- « Et mon chien..! Merde, j’allais l’oublier. HEKTOR…!!! ».

Il put lire de l’étonnement dans le regard des deux fugitives. Il rajouta, en claquant des doigts et en se mettant à fouiller les environs :

- « C’est un petit canidroïde… ! ».

La Mutante n’avait que faire de son chien-chien électromécanique et l’interrompit.

- « Pas de temps à perdre pour un foutu robot… ».

Elle s’arrêta subitement de parler en voyant Kall la toiser d’un air qui en disait long. Elle s’excusa d’une grimace et d’un sourire affligé, puis leur tourna le dos pour masquer un soupir. Volvic s’en remit à l’auton qui s’attendrissait de le voir, ainsi, s’inquiéter pour un robot.

- « Il sera très utile… ! Il faut que je le récupère ! » dit-il en se mettant à tourner en rond et en battant les herbes d’une main.

Kall détecta l’animal qui émettait encore en état de veille à quelques mètres de là. Elle alla le ramasser dans la broussaille au milieu des gravats et revint en le portant sous le bras : « Allons-y ! Dépêchons-nous, maintenant ! ». Puis, en s’adressant à Volvic : « C’est bon, je le garde ! ».

Celui-ci, protesta immédiatement :

- « Donnez le moi...! ». Et il lui prit le chien des mains. Il le manipula en tout sens, le reposa à terre au bout de quelques secondes, puis claqua des doigts pour le remettre en fonctionnement : « Ah, ça va…! Il était juste déconnecté ! » conclut-il.

La Mutante les regardait s’extasier sur le canidroïde et leur demanda en esquissant un sourire narquois :

- « C’est bon, on peut y aller ? ».

- « Oui… ! Il faut faire vite ! » reprit l'auton.

L’homme blessé se remit en route. Il perdit, d’abord, l’équilibre, se rattrapa, puis se mit à courir au ralenti en tapant lourdement les pieds sur le sol, les bras et la tête ballottant vers l’avant. Son chien lui emboita le pas et trottina à son côté. Kall et la Mutante firent de même, adaptant leur foulée à celle du civil.

Ils coururent environ trois-cent mètres dans la terre sablonneuse et les herbes éparses, à travers les ruines d’un ancien quartier pavillonnaire. Les deux fugitives durent retenir le malheureux Volvic plus d’une fois pour lui éviter de tomber à la renverse. Enfin, complètement épuisé, souffrant le martyr à cause de son épaule, celui-ci s’arrêta subitement, puis se plia en deux en se tenant les côtes et en soufflant comme un bœuf. Il n’eut que la force de relever son bras valide pour désigner sans le regarder, une espèce de puits d’aération en béton qui sortait du sol, à vingt mètres de là. Il finit par dire : « C’est là ! » en s’étouffant à moitié.

Inquiète, Kall observa le ciel durant un bref instant.

- « Dépêchons-nous ! » dit-elle en posant sa main sur le dos de Volvic, pour le faire réagir.

Celui-ci redressa le buste en inspirant un bon coup. Il avait le regard vague et brûlant et se remit à marcher en trainant les pieds. Les deux femmes l’aidèrent à faire le reste du chemin.

Ils atteignirent très vite l’endroit. Gravirent un talus de terre et de sable entassé sur un des bords surélevé du puits et se retrouvèrent au dessus d’une large bouche d’aération circulaire condamnée par une grille de métal rouillé.

Kall s’agenouilla aussitôt et tira dessus sans succès. La rouille avait soudé les éléments ensemble. A son tour, Volvic tenta de lui prêter main forte et s’époumona vainement avec elle. Enfin, la Mutante s’accroupit auprès d’eux, les repoussa en arrière avec son bras et dit :

- « Eloignez-vous, on ne sait jamais ! ».

Elle se pencha, passa les doigts à travers les mailles d’acier et tendit ses muscles. La grille grinça et claqua en se tendant soudain comme un filet de pêche qu’on remonte. La Mutante força alors un peu plus en tordant son poignet dans tous les sens pour casser la rouille. D’horribles crissements se firent entendre avant que la grille ne s’arrache de sa gangue de métal oxydé en craquant d’un seul coup.

- « Et voilà ! » dit la Mutante d’un air amusé. Puis elle traina son fardeau sur le côté avant de le lâcher bruyamment.

- « Vite, vite, il faut-y-aller ! » fit Kall, sur un ton suppliant.

La Mutante reprit son sérieux et s’engouffra la première dans le conduit d’aération. Elle s’assit au bord du vide, se coucha sur le côté et se laissa glisser dans le puits en tâtonnant avec le pied à la recherche d’un échelon. Elle s’assura une prise, puis se mit à descendre sans plus attendre. L’auton se retourna vers Volvic.

- « A toi, maintenant…! Ça ira ? ».

Ce dernier s’était vraiment senti très mal en approchant du gouffre. Le vertige lui contractait l’anus et se diffusait dans ses jambes qui en étaient paralysées. Il savait qu’il n’y arriverait pas et voulut reculer.

Kall détecta les deux missiles qui fonçaient droit sur eux, à un kilomètre de là. A la vitesse où ils filaient, il leur fallait à peine moins d’une seconde pour les atteindre. Elle cria de toutes ses forces, avec un son de haut-parleur saturé :

- « Helen ! ».

Les deux missiles à infra-basse explosèrent ensemble dans le silence le plus total.

L’auton comprit, tout de suite, qu’il ne s’agissait que d’infra-basses, sans danger pour elle. Sans danger pour une androïde, certes, mais loin de l’être pour les humains. Elle vit Volvic vaciller une fois en arrière, une fois en avant, puis plonger dans le vide sans un cri. Elle se précipita, tendit un bras et le rattrapa in-extremis par le ceinturon de son pantalon. Peine perdue, car il chancela. Ses genoux flanchèrent. Ses pieds glissèrent dans le vide et il l’emporta avec lui dans sa chute.

Kall s’arc-bouta pour résister, puis se jeta à terre, entrainée par le poids du blessé. Son torse percuta violemment le petit muret de béton circulaire et elle s’arrêta net, le bras pendant, retenant le corps inerte de Volvic d’une main, et de l’autre, cherchant une prise pour s’y accrocher. Volvic, plié en deux, finit sa courte chute contre la paroi noircie du conduit d’aération et resta suspendu dans le vide sans bouger. Du sang se mit à couler goutte-à-goutte par le bout de son nez.

Le cœur de l’auton n’en pouvait plus de surchauffer, et ses forces l’abandonnèrent. Elle devait pourtant tenir coûte-que-coûte, quitte à en perdre un bras.

- « Helen ! » hurla-t-elle. « Helen…! Helen…! » lui répondit l’écho. « Helen ! » cria-t-elle encore une fois, d’une voix complètement distordue.

La Mutante s’était arrêtée de descendre en entendant le premier appel de Kall et avait relevé la tête. Un silence pénétrant, absorbant tout sur son passage, l’avait soudainement frappée au visage et traversée de haut en bas. Elle s’était littéralement sentie aspirée de l’intérieur et s’était accrochée de toutes ses forces aux barreaux de fonte. Avait-elle perdu conscience…? Elle crut entendre quelqu’un l’appeler au loin et rouvrit les yeux. Là-haut, Kall criait son nom. Elle leva la tête et aperçut le corps de Volvic qui pendait dans le cercle de lumière et de ciel bleu, dix mètres au dessus d’elle. Elle réagit aussitôt et se hâta de remonter vers eux pour les aider, grimpant les échelons quatre-à-quatre.

- « Dépêche-toi, je suis en train de lâcher ! » implora l’auton, dans un sifflement de boite vocale.

Sa charge l’entrainait inexorablement et la faisait peu-à-peu basculer par dessus le muret sans qu’elle ne puisse rien faire. Ses courroies de transmissions patinaient en couinant à travers sa carcasse. Volvic était trop lourd pour elle et sa prise était trop incertaine. Elle glissa progressivement par à-coups et poussa un dernier cri en passant par-dessus bord :

- « Helen…! ».

La Mutante vit les deux corps tomber sur elle et eut juste le temps de les esquiver. Puis, avec plus d’habileté que ne le ferait une panthère, attrapa, au passage, la veste de Volvic, en la transperçant de ses ongles noirs. Ses muscles s’étirèrent pour amortir le choc et ses bras se tendirent brusquement. La toile épaisse se déchira sur quelques centimètres mais résista. Aussi bien que le ceinturon auquel Kall était restée agrippée.

La voix de la Mutante résonna contre les parois du conduit :

- « Ca va, Kall, tu tiens bon ? ».

Celle-ci se balançait dans le vide, fermement accrochée au pantalon de Volvic, dont elle apercevait le haut des fesses, blanc et luisant, apparaitre, peu-à-peu, sous le tissus de jean distendu.

- « Je chauffe un peu, mais ça ira ! » répondit-elle. Et elle ajouta : « Fais vite, j’ai peur qu’il perde son pantalon ! ».

Mâchoires serrées, les retenant tous deux pendus dans le vide à bout de bras, la Mutante se laissa glisser d’échelon en échelon. Lâchant une barre d’acier pour rattraper la suivante de sa seule main libre. A chaque fois, elle sentait la veste se déchirer un peu plus sous la tension. Elle fit tout ce qu’elle put pour descendre le plus rapidement possible les vingt mètres qui les séparaient du fond. Il restait un saut de puce, tout au plus, trois, quatre mètres à effectuer, lorsqu’elle sentit la toile craquer entre ses doigts, puis se déchirer bruyamment. L'Auton venait de glisser lourdement en entrainant le pantalon de Volvic avec elle et se cramponnait maintenant aux chevilles de ce dernier.

Kall entendit le déchirement de la veste qui les retenait, elle et Volvic, et comprit qu’elle était de trop. Sans même chercher à évaluer la distance et le risque qu’elle prenait, elle sauta à pieds joints dans le vide. Une seconde de plus et Volvic descendait avec elle. Elle atterrit brutalement sur un sol de ciment en partie inondé, chuta en arrière et tomba à la renverse avant de s’étaler de tout son long dans une flaque d’eau.

La Mutante sentit la tension se relâcher. Elle se dépêcha d’atteindre le fond et déposa le pauvre blessé à terre pour l’allonger. Quelle ne fut sa surprise !

Elle eut un léger mouvement de recul et un petit temps d’hésitation. Puis elle dut contenir le fou-rire qui se déployait dans sa gorge, au vu de ce qu’elle découvrait, là. Volvic, toujours inconscient et le pantalon sur les chevilles, avait une gaule d’enfer. Son membre rouge se dressait au sommet de ses puissantes jambes dénudées et tremblotait par intermittence au rythme de ses battements de cœur. Le phénomène était en réalité fort douloureux et faisait partie des nombreux effets secondaires inhérents aux explosions d’infra-basses.

Parfaitement conscient, bien que complètement paralysé et encore incapable de faire le moindre geste, le blessé percevait très bien la situation et la honte qu’il en ressentait ; mais par-dessus tout, il souffrait mille morts de ses blessures. C’était comme si des centaines de rongeurs lui fouillaient les intestins et lui retournaient les viscères. Comme s’il était coincé et serré dans un étau. Les infra-basses lui avaient fractionné, explosé et presque entièrement anéanti, le fin réseau « capillaire » qui alimentait ses organes. Le noyant dans son propre sang.

L'auton s’était immédiatement relevée de sa chute, le dos trempé, s’inquiétant pour sa blessure qui lui brûlait l’intérieur et faisait fondre son électronique. Elle souleva le cuir râpé de son veston pour l’essuyer et regarda le trou béant dans son bas-ventre qui crachotait des étincelles en grésillant.

« Sale blessure ! » se dit-elle. « Pourvu que ça tienne ! ».

Elle reboutonna les quelques fermoirs de son veston qu'il lui restait encore et dut retenir le pan de cuir avec sa main contre la plaie incandescente pour la dissimuler. « Saloperies de militaires ! ». Ils avaient presque réussi à l’avoir, mais elle irait jusqu’au bout de sa mission. Quoiqu’il arrive !

- « Regarde ce que tu rates, ma petite Kall ! » dit la Mutante en la voyant sortir de l’ombre.

Kall se figea sur place en découvrant la taille phénoménale que le sexe rougeoyant du pauvre Volvic avait finalement atteinte.

- « Oh, la, la ! Qu’est-ce qui se passe…? Il faut vite le réveiller ! » fit l’auton en détournant le regard.

- « Il faut d’abord le rhabiller ! » répondit la Mutante d’un air moqueur, en la voyant s’effaroucher comme une pucelle.

Kall, vexée, mit alors sa pudeur de coté et vint s’agenouiller auprès du blessé pour l’ausculter. Il semblait bien qu’il restait un peu d’espoir ; mais elle devait avant tout le rendre présentable. L’auton détourna son regard de «l’objet encombrant», puis se pencha un peu par-dessus pour tirer le pantalon à elle. Elle fit ce qu’elle put jusqu’au moment où il lui fallut loger « la chose vivante» dans son habitacle. Et là, elle commença à s’énerver. Elle n’arrivait pas à s’en dépatouiller. Non, vraiment, elle ne pouvait pas aller plus loin. Elle esquissa, malgré-elle, un geste de dégoût.

- « Bon sang, Helen, tu pourrais m’aider au lieu de te foutre de moi ! » dit-elle en lâchant le tout. Elle ne pouvait imaginer qu’un tel truc puisse se ranger dans un endroit aussi étroit et n’osa même plus y penser.

C’est la Mutante qui dut s’y atteler. Elle s’accroupit face à l'auton d’un air goguenard, coucha le membre douloureux du plat de la main contre le bas-ventre de Volvic et dit : « Vas-y, maintenant... Remonte son pantalon ! ».

La douleur intense réveilla brusquement ce dernier qui redressa le buste et sortit enfin de son cauchemardesque coma en hurlant sa souffrance et sa honte. Il y eut soudain comme un flash dans sa tête. Une nausée lui souleva l’estomac. Une myriade de micro-pixels scintillants l’aveugla totalement. Il se pencha d’un côté et, sans pouvoir se retenir, vomit très malencontreusement sur l’auton. Une horrible gerbe de liquide ensanglanté et nauséabond, jaillit hors de son gosier dans un énorme renvoi.

« Putain, ça soulage ! » pensa-t-il, en retrouvant ses esprits. Sa vision s’éclaircit en partie. Kall se releva, face à lui, puis se figea en le regardant fixement. Elle n’était pas juste éclaboussée. Il venait carrément d’arroser sa blessure de vomissures.

Un puissant jet de vapeur, de fumées et de gaz s’échappa instantanément de la cavité brûlante en sifflant, crachant et pétaradant comme du pop-corn, puis s’embrasa brusquement en provoquant une longue et intense flamme bleutée qui disparut aussi rapidement. Un immonde relent de viande macérée à l’oignon, mélangé à l’odeur du sang brulé, envahit lentement l’endroit. Et tandis que Volvic choqué se relevait maladroitement pour finir de se rhabiller… La Mutante, elle, contemplait la scène en se pinçant le nez, un peu inquiète. Elle chercha le regard de l'auton et y trouva de quoi la rassurer. Celle-ci lui répondit d'un air volontaire et sans équivoque.

- Je vais très bien...! C'est plutôt pour lui que je m'inquiète ! ajouta t-elle en désignant le civil.

Kall savait qu’elle n’en avait, peut-être, plus pour longtemps. Une infime mais insidieuse vibration s’était déclenchée au sein de ses « organes vitaux » et n’allait pas tarder à endommager son cœur à fusion nucléaire. Si ce n’était, déjà, fait. Mais ce n’était pas le moment de s’apitoyer sur son sort. Elle voulait, encore, donner le meilleur d’elle-même. Elle s’efforça de ne rien montrer de ses défaillances et s’enquit de l’état de Volvic.

Celui-ci se tenait penché contre la paroi humide de l’immense conduit d’aération et finissait de vomir le sang qui encombrait encore le fond de son estomac, toussant et crachant comme un condamné en phase terminale. Il se retourna enfin, les regarda toutes les deux un instant et glissa dos au mur en leur faisant un petit signe de la main.

- « Il va falloir le porter ! » dit l'auton.

- « Non, non, non ! » fit-il en déclinant du doigt. « Pas question… ! J’ai assez souffert comme ça. Oups…! Je ne bouge plus d’ici ! » conclût-il, en essayant de rester d’aplomb.

Les deux femmes s’approchèrent de lui sur les cotés et l’empoignèrent chacune par un bras, avec délicatesse, pour le mettre debout.

- « Ca va aller ; on va vous aid… » commença l’auton, sans pouvoir terminer sa phrase.

Volvic se déchaina :

- « Mon chien… mon chien…! » se rappelait-il subitement. « Je ne partirai pas sans lui ! ». Et il se mit à gueuler : « HEKTOR… HEKTOR ! » en levant la tête vers l’entrée du puits d’aération.

- « Volf…Volf…! Volf… Volf…! » aboya illico le petit canidroïde, perché tout là-haut sur le bord du muret à plus de vingt mètres au dessus d’eux.

- « Ah, ah, ah…! C’est bien mon chien ! On va venir te chercher ! » cria-t-il, comme pour le rassurer, ainsi que pour le suggérer à ses deux tortionnaires.

La Mutante, sans lâcher le blessé, s’énerva d’un coup :

- « Saute, le chien, saute…! Viens voir maman ! » ordonna-t-elle, en claquant des doigts comme le faisait son maitre.

- « … Elle est bien bonne celle-là…! » s’indigna ce dernier, complètement interloqué par le sadisme de la Mutante.

Kall s’interposa :

- « STOP…! Stop…! Tu es devenu folle ou quoi ? » dit-elle à la Mutante en lui jetant un regard furieux. Puis, en s’adressant à Volvic : « Ecoutez, il est trop tard. Il faut partir… La deuxième salve ne va pas tarder si nous restons là ! ». Il tourna légèrement la tête vers elle et la regarda d’un air vaseux.

- « Et comment je vais vous montrer le chemin, moi ? Il fait nuit noire, là-dedans ! ».

C’était vrai. Le chien était indispensable. Kall implora la Mutante de ses grands yeux désolés. Le canidroïde était une de leurs dernières chances. Sans un mot, la Mutante lâcha Volvic, l’abandonnant aux bons soins de l'auton, pour remonter là-haut.

La Mutante entendit Volvic, irrité, s’exclamer dans son dos : « C’est bon… Je peux tenir debout, tout seul ! ». Puis, elle grimpa les échelons quatre-à-quatre, atteignant l’air libre en quelques secondes.

- « Volf… volf… volf…! ». Le chien s’était mis à aboyer en la voyant s’approcher et il ne cessa plus de le faire.

La Mutante émergea à moitié au-dessus du muret circulaire et tendit le bras en se retournant pour attraper le canidroïde surexcité qui grattait la grille de ses pattes arrières et battait l’air de son antenne en plastique tout en lui gueulant dessus. Elle l’empoigna par une de ses pattes avant, le tira à elle, puis resta un moment, hésitante, ne sachant trop comment le tenir sans que celui-ci la gêne pour redescendre. Hektor lui jappait dans les oreilles avec tellement d’ardeur qu’elle finit par le secouer fermement, d’un air agacé, pour tenter de le faire taire. Sans résultat. C’est à cet instant précis que les militaires débarquèrent.

La Mutante perçut un grondement au loin, au milieu des jappements, et leva les yeux au ciel. Au même instant, un imposant vaisseau surgit par-dessus le front de nuages sombres et déversa ses quatre escadrons de soldats dans les airs au-dessus du plateau. Il était temps de foutre le camp !

Elle mordit la patte du canidroïde à pleines dents et serra les mâchoires pour le retenir. Puis, sans hésiter, attrapa la grille en métal afin de la remettre dans son châssis. Agrippée d’un coté à un échelon et de l’autre au maillage d’acier, elle se mit ensuite à tirer par-dessous avec la ferme intention de la coincer à l’intérieur du conduit. Les entrecroises galvanisées, à moitié rouillées, se plièrent peu-à-peu en crissant. Le cerclage commença lentement à se tordre et d’un coup, au prix d’un terrible effort, toute la grille descendit sur un bon demi-mètre en raclant les parois avec un effroyable grincement.

Balaise, la Mutante…! se dit Volvic, en voyant ça d’en bas. Il pensait aller mieux et se tenait crânement au centre du puits d’aération, les yeux rivés sur la silhouette de la Mutante, tout là-haut.

Celle-ci jeta un dernier regard à travers la grille déformée pour observer, un bref instant, les dizaines de soldats-androïdes qui débarquaient du vaisseau en plein ciel. Elle les vit se séparer en files indiennes, puis foncer dans différentes direction. Elle resserra ses mâchoires pour s’assurer que Hektor tiendrait bon et se mit à redescendre à la manière des grands singes, à la seule force de ses bras. Se jetant tête la première dans le vide, tendant une main, deux, trois mètres plus bas pour attraper un nouvel échelon avant de lâcher l’autre, et se balançant souplement de droite à gauche. Elle découvrait au fil des obstacles et des nécessités, toutes les incroyables performances dont son nouveau corps était capable.

Kall et Volvic la regardèrent faire ses acrobaties avec un léger sentiment de frustration, beaucoup d’admiration et un soupçon de frayeur.

La Mutante sauta au sol et lança le canidroide dans les bras de son maitre.

- « Ils viennent de débarquer par dizaines…! Ça ne va pas être du gâteau! ».

Le chien cessa tout de suite d’aboyer sous les caresses de Volvic qui le reposa très vite à terre, prêt à servir. Il claqua des doigts :

- « Lumière ! » ordonna-t-il. Et la lumière fusa au travers des orbites flamboyants du canidroïde. Un large faisceau blanchâtre éclaira, alors, le lieu où ils se trouvaient.

Le conduit circulaire, d’un bon diamètre, s’élargissait à un endroit et passait en colimaçon derrière la paroi. A leurs pieds, le sol en béton était parsemé de flaques d’eau et sa surface noircie, craquelée d’un peu partout, était recouverte de petits cratères dus à l’érosion.

- « Allons-y, vite ! » s’exclama Kall.

Volvic respira un grand coup en faisant la grimace, puis d’un geste, commanda à son chien de prendre les devants. Le pan de lumière se mit à trembler par petites secousses quand celui-ci s’élança. Le faisceau balaya la paroi, entrainant la pénombre à sa suite. Tous trois suivirent le canidroïde jusqu’à l’étroit passage et y pénétrèrent un par un, derrière lui. Ils se retrouvèrent à l’intérieur d’une galerie d’évacuation qui se séparait tout de suite en deux autres. Volvic s’arrêta un moment pour réfléchir au meilleur chemin à prendre dans ce dangereux labyrinthe qu’étaient les sous-sols du « Grand- Paris ».

Au dessus d’eux, à l’extérieur, les soldats-androïdes se servaient, déjà, des fer-à-souder et des maillets pour percer la grille qui bloquait l’entrée du puits. L’écho étouffé de leurs efforts parvint aux oreilles de Volvic et le fit sursauter. Pris d’angoisse, celui-ci se décida, au plus sûr, pour la droite et dit :

- « C’est par là ! » en désignant la direction d’un geste de la main. Puis, il se mit à courir dans le tunnel en chancelant derrière le canidroïde qui galopait à toutes pattes pour éclairer le chemin.

Le civil les ralentissait beaucoup trop, pensa Kall, qui s’inquiétait fortement de leurs poursuivants. Il leur fallait accélérer la cadence s’ils voulaient avoir une chance de leur échapper. Sans s’arrêter de trottiner, les deux femmes s’entendirent en se faisant des signes pour remédier au problème.

Elles remontèrent d’une seule foulée à la hauteur de Volvic, le serrant de très près, l’attrapèrent, chacune par un coté de son ceinturon, et le soulevèrent avant de brusquement reprendre de la vitesse.

- « Aie…! Putain… elles m’auront tout fait ces deux-là ! » pensa Volvic, en se raccrochant à l'épaule des fugitives pour ne pas basculer en arrière. La couture de son jean lui écrasait les bollocks et il en avait le souffle coupé. « Ah, les salopes…! ». Elles ne savaient pas ce que c’était que de se faire trimballer, comme ça, avec un tel barda dans le futal !

La Mutante en pleine course, se pencha vers l’avant, puis, au passage, s’empara du canidroïde qu'elle coinça sous son bras pour s’en servir comme lampe de poche.

- « C’est par où ? » cria Kall, en approchant d’un croisement.

Volvic essayait, tant bien que mal, de s’orienter, de se souvenir des itinéraires qu’il avait empruntés dans sa jeunesse pour traverser la ville, lorsqu’il sortait rejoindre ses amis et partait avec eux faire le tour des soirées Indy ou des Sound-clubs de l’époque. C’est justement dans une de ces boites qu’il voulait les emmener, au «Voie-Lactée», lieu sacré, ouvert en permanence depuis des siècles. Cela faisait plus de vingt ans qu’il n’y était pas retourné mais il avait encore le plan en mémoire. Il pensait trouver facilement à condition que les choses n’aient pas trop changées. Heureusement, ce n’était pas le genre des exclus et des banlieusards que de s’amuser à rénover. Il ne devrait pas avoir de mal à s’y retrouver.

Il n’avait même plus la possibilité de négocier ses conditions de transport, vue la situation, et n’avait vraiment plus le temps de s’arrêter pour « changer de couille ». Ballotté en tous sens, il réussit à répondre en ahanant à chaque secousse :

- « Aie…aie…aie… à droite ! ».

Et puis encore à droite, à gauche, indiquait-il en crispant ses poings sur les épaules des deux fugitives. A droite, à gauche et ainsi de suite…! Ils ne s’arrêtèrent plus avant un moment. Avalant kilomètre sur kilomètre, galerie après galerie, et traversant parfois d’immenses et obscures carrières creusées dans le calcaire. Volvic finit par se prendre pour un eunuque.

CHAPITRE N°6

Il faut bien se rappeler que les militaires avaient depuis longtemps colonisé la Lune dans son intégralité, ainsi que la plupart des planètes et lunes du système solaire. Sans parler des exoplanètes, les plus proches comme les plus lointaines (depuis peu, jusqu’à trois-cents années-lumière) qui étaient quasiment toutes leurs propriétés. Comme toujours, Armée et Commerce ne faisait qu’un.

C’est pourquoi les militaires, à défaut des prérogatives et des privilèges de l’ancien temps, défendaient, becs et ongles, toutes leurs colonies. Même les moins productives qui pouvaient, à elles seules, alimenter la Terre en matières premières durant plusieurs millions d’années. Les plus importantes contenaient parfois, dans leurs flancs, l’équivalent d’un soleil-an. De quoi chauffer notre belle planète bleue jusqu’à sa disparition.

La Lune était leur plage de sable blanc. Ne pouvant plus profiter de toutes celles qui s’étendaient le long des plus belles côtes de l’Univers, sur la Terre, ils se contentaient de celle-là. La quasi-totalité des généraux, hommes et femmes, avaient émigrés là-haut, lors de leur exil forcé, certains même avec toute leur famille. Les plus courageux d’entre eux, pour ne pas dire les moins lâches, avaient pris la route de l’Espace. Abandonnant maris, femmes et enfants pour une vie d’aventure et de pouvoir. De beaucoup trop de pouvoir, selon les Civils.

Heureusement, les relations entre la Terre et la Lune étaient bien moins tendues qu’on aurait pu le croire. Pour rien au monde, les généraux présents sur la Lune n’auraient risqué de perdre leur «Joyau», leur «Océan», leur «Ciel Bleu» à eux, à l’issue d’une guerre improbable contre les civils. Il y avait aussi de nombreuses dissensions et autres dissidences au sein même de l’Armée, que seuls les accords d’échange bilatéraux parvenaient à équilibrer. Les Militaires envoyaient leurs matières premières vers la Terre qui, elle, en échange, exportait sa matière grise et ses technologies. Moins expéditifs, les Civils talonnaient les Militaires sans oser les attaquer, mais les maintenaient dans une relative dépendance en les empêchant de cultiver leur propre nourriture. La menace d’une guerre suffisait à calmer les deux parties.

Le Général D’Arko sortit de ses rêveries. La Terre tournait imperceptiblement au dessus de sa tête et il pouvait la voir au travers des feuilles de diamantine comme s’il avait les pieds dans l’océan. De sa bulle, de son dôme triple paroi de diamant synthétisé, il n’en sortait jamais réellement. Il n’appréciait guère les sorties extra véhiculaires et mis à part les rares trajets qu’il effectuait régulièrement à travers les souterrains de la base pour se rendre au siège de l’état-major, il y restait cloitré vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. Nourri, logé, blanchi, aimé, respecté et comblé selon tous ses désirs.

Sa bulle se trouvait installée au fond d’un modeste cratère, un peu à l’extérieur de la base, sur les côtes dites de «la Fécondité», face à la Mer de poussière du même nom. Un lieu prédestiné, pour lui qui y avait eu six enfant de deux mariages différents. De sa première épouse, il avait eu un fils unique. Heureusement, tous deux s’en étaient depuis longtemps retournés sur Terre. Sa seconde femme avait dû supporter deux grossesses forcées pour atteindre son quota familial de trisomiques. Mais elle lui en avait, fort heureusement, pondu trois autres, tout à fait normaux. Déjà majeurs et qui faisaient sa fierté. Mais bon, ils étaient encore jeunes… !

Sa femme partie voir leur fille de l’autre coté de la base, il en avait profité pour barboter quelques temps avec sa maitresse androïde et pour la regarder, que dis-je, pour la contempler avec avidité, pendant que celle-ci s’ébrouait dans le bassin ovale qu’il avait fait construire tout contre la paroi protectrice du dôme. Une touche de sable fin et une rangée de palmier venait parfaire le décor.

Assis au bord de la piscine, les pieds dans l’eau, le Général se caressait l’entre-jambes, le regard perdu dans les plis et les divines rondeurs de sa créature, qui ondulaient sous les remous bleutés que celle-ci provoquait en nageant. La sonnerie d’urgence de son oreillette se déclencha. C’était une version électronique d’un certain Beethoven, qu’il avait tirée d’un antique film dont le titre lui avait plu. Il se connecta, se remit debout, secoua les muscles de son fessier nu pour en faire tomber le sable, puis, du dos de la main, éjecta les derniers petits grains collés à sa peau ou piégés dans ses poils, tout en écoutant les ordres et les informations qu’on lui envoyait.

Il lança un dernier regard amoureux à son androïde aquatique, puis se détourna d’elle à contrecœur pour s’approcher du diffuseur holographique, emboité sur son socle au centre de la bulle. Il était pudiquement vêtu d’un simple string noir. Un fin duvet gris remontait jusqu’à son poitrail. Tout son corps était sculpté à la mode body-building, car il voulait pouvoir se regarder dans la glace sans honte quand il faisait l’amour à sa maitresse ou à sa femme, et parfois aux deux.

Du bout des doigts, il fit glisser la télécommande prise dans la lanière de son string et la retourna d’un petit geste acrobatique dans le creux de sa main. Il replaça sa longue mèche noire sur le coté, puis s’approcha du diffuseur emboité sur son socle au centre de la bulle. Le visage de son interlocutrice apparut devant lui, à hauteur de ses yeux. C’était une très charmante mongolienne. Il s’horrifia soudain à l’idée de lui trouver une jolie petite moue, presque appétissante.

- « Bonjour, ma belle ! Donnez-moi le secteur 15, poste 11012 ! » dit-il sur un ton doucereux.

- « A vos ordres, mon Général ! ». Elle disparut aussitôt, avec un grand sourire.

Bon sang, il ne les supportait plus ! Il espérait, maintenant, ne pas tomber sur un de ses propres descendants. Parce qu’au fond de lui-même, et ils avaient beaux faire partie de sa famille, il en avait vraiment trop honte. Pour dire la vérité, il les détestait de toute son âme. Il redoutait par-dessus tout d’être confronté à l’un de ses fils ou pire, à l’un de ses frères. Pour les premiers, il pouvait toujours mettre ça sur le dos de sa femme, alors que pour ses frères, il ne pouvait pas nier provenir du même «panier». Ce fut le Lieutenant Haribo…

L’officier trisomique semblait avoir un peu de mal à se concentrer, à la fois sur son écran et sur les paroles du Général .

- « Alors, mon garçon, comment t’appelles-tu ? »

- « Lieutenant Haribo, quinzième section, mon Général ! »

- « Non, non… pas celui-là…! Ton vrai nom ! »

Il roula des yeux, la lèvre pendante, puis répondit après réflexion :

- « De Bettancourt, mon Général…! Yves…! »

- « Ah, c’est bien, parfait ! Il est vrai que vous êtes nombreux dans cette famille ! » ajouta le Général, pour lui même.

- « Détends-toi, mon petit, on a une minute devant nous. Te fais pas de bile, tu as fait ce qu’il fallait ! ». Il secoua les jambes l’une après l’autre, puis opéra une génuflexion avant de reprendre : « A partir de maintenant, tu dois faire très attention de ne pas tuer l’otage. Je confirme que c’est un civil. Alors, plus d’infrabasses pour lui. Tu as compris ? ».

- « Oui, mon Général ! Je protège l’otage ! ».

- « Non, tu ne le protèges pas ! Tu évites juste de lui tirer dessus, c’est tout ! » rectifia le général. « Et pour l’auton, je veux que tu t’en débarrasses au plus vite, c’est la plus dangereuse ! ».

Il s’était retourné vers son androïde pour la regarder sortir de l’eau. Sachant très exactement ce qu’elle allait faire dans les trente secondes, il s’en délectait à l’avance. Il conclut :

- « Je compte sur ton intuition mon garçon, pour trouver le bon chemin et atteindre la cible. Mais pas de bavure, hein…! Si la vie des civils est menacée, tu abandonnes tout de suite ! ».

Si la mission échouait, il avait encore une chance de récupérer la Mutante, grâce à la vigilance de ses mercenaires. Bien que ces derniers soient plutôt du genre à la lui revendre par petits bouts. « Bonne chasse, Lieutenant. Terminé ! » dit-il, en tournant le dos au diffuseur holographique.

Sans attendre, le Général D’Arko passa l’avant-bras par-dessus son épaule d’un geste désinvolte et rompit la communication. D’un doigté expert, il glissa la télécommande sous l’élastique de son string, les yeux rivés sur les cambrures de sa maitresse, s’imprégnant les pupilles, des plis, arrondis, soubresauts, balancements merveilleux de la chair lisse, tendre et ferme de l’androïde. Elle sortait de l’eau à l’instant pour aller s’allonger sur le sable. Une fois sur le dos, une fois sur le ventre. Elle allait rester un petit moment étendue devant lui à «bronzer» et à se pavaner sous la lumière artificielle. Elle allait ensuite se redresser élégamment et, le menton collé sur le haut de sa poitrine, par petits coups secs, frotter du bout des doigts les auréoles de sable ornant ses seins magnifiques. Il imaginait déjà les deux gros tétons s’agiter au gré du tremblotement des prothèses mammaires. Elle finirait ensuite par se lever pour secouer le reste, tapotant des deux mains ses fesses et ses cuisses charnues pour les faire rebondir. Il adorait ça… Avec le scintillement des grains de sables tout autour d’elle, ça valait vraiment le coup ! Tout cela, avant qu’elle replonge dans le bassin pour entamer un nouveau cycle. Jusqu’à ce qu’il en ait marre.

Il se remit à réfléchir sérieusement. Que risquaient-ils ? Evidemment, très gros ! Ils ne pourchassaient pas, là, un vulgaire mercenaire de banlieue qui les aurait entourloupés. Racaille que ni eux, ni les civils n’aimaient rencontrer sur leurs territoires, et contre laquelle ils étaient autorisés à employer la grosse artillerie sans trop de contraintes. C’est l’Union Civile qu’ils affrontaient dans ce combat. Il leur fallait être les plus rapides. Rattraper la Mutante, par tous les moyens, était la priorité. Et cette fois, les lois citoyennes n’allaient pas les en empêcher.

Il avait, pour l’instant, toutes les chances de réussir. Les escadrons de soldats-androïdes talonnaient les fugitives qui se dirigeaient têtes baissées dans le piège qu’il leur tendait. Et si cela ne suffisait pas, il tenterait, alors, un ultime assaut, quitte à enfreindre toutes les limites autorisées.

Il répugnait à faire assassiner un civil et ne pouvait s’y résoudre malgré l’enjeu de la mission. Il allait falloir la jouer serrée. Il ne désirait nullement terminer sa vie en exclu si la chance basculait du coté des Civils. Le plus simple était que les frères Chbebenski fassent le boulot. Qu’ils s’emparent de la Mutante pour la leur livrer, aussitôt, à l’endroit prévu. Si le civil y passait, il n’en serait pas responsable. Il se méfiait fortement des patrons du «Voie Lactée», mais il connaissait leur force de frappe et n’envisageait aucune autre solution. Ces deux vermines étaient sa seule réelle chance de réussite.

Une fois revenue entre leurs mains, la Mutante deviendrait une arme très persuasive. Les troupeaux de xénomorphes et de mutants qui en naitront, finiront vite par avoir raison des velléités de conquête et de colonisation des Civils. L’espace leur fichera la trouille durant, encore, des millénaires. Eux, qui ne voulaient déjà pas affronter les maladies chroniques et leurs désagréments auxquels tous les militaires de l’espace étaient confrontés… A se demander, d’ailleurs, pourquoi lui-même subissait tout cela, au lieu de retourner sur la Terre. Vaste question, renvoyant à l’égo, à l’orgueil, aux sentiments de pouvoir et de domination, à l’instinct animal, à l’esprit de conquête. Même s’ils n’étaient pas les grands gagnants de cette lutte incessante, ils devaient continuer à défendre leurs territoires et à s’étendre jusqu’aux frontières de la Galaxie.

La Mutante était, tout compte fait, un de leurs meilleurs atouts. Ils avaient commis l’erreur de ne s’intéresser qu’aux xénomorphes, jusqu’à vouloir l’éliminer intégralement, alors qu’elle était la Mère, l’origine, la quintessence même, de cette race à part. S’ils la laissaient s’échapper, il ne faudrait pas longtemps aux Civils pour que ceux-ci les imitent et partent, derechef, les anéantir avec leurs bataillons de xénomorphes tout neufs. Bien que ces sales bêtes soient loin d’être invincibles… ! Non ! Il ne croyait vraiment pas à une guerre de l’espace aussi effrayante. Il redoutait autre chose. Quelque chose, de plus étrange et malsain. De plus ravageur. Et prêt à s’étendre comme un Sida…

Fin du premier épisode.

CHAPITRE N°7

Les trois fuyards cavalaient sans se retourner, s’enfonçant toujours plus profondément dans les sous-sols du Grand-Paris. Ils n’avaient vraiment pas l’air de touristes venus visiter les catacombes et ne s’arrêtèrent pas pour admirer les splendeurs funéraires d’antan, crânes et ossements qui ornementaient encore nombres de niches et galeries souterraines, ni même les antiques plaques de tôle vissées aux parois, qui indiquaient les anciens noms de rues censées se trouver à la surface en souvenir d’un monde oublié. Les deux fugitives et Volvic passèrent devant à toute vitesse sans les honorer de leur attention. Le faisceau de lumière du petit canidroïde glissait le long des galeries en ondulant sur les empilements d’os bruns entrecroisés et les boites crâniennes luisantes et jaunes. Cortège funèbre qui leur ouvrait le passage et les escortait dans le monde des ombres vers celui des vivants.

Volvic savait maintenant où ils se trouvaient, mais il lui manquait un bon repère lui signalant la direction à prendre. Un souvenir le mettant sur la bonne voie le plus sûrement possible. Relativement peu de distance les séparait du lieu vers lequel ils se dirigeaient, mais encore fallait-il choisir le plus court chemin pour traverser le labyrinthe qui les attendait ; indénouable enchevêtrement d’issues bloquées, de cul-de-sac interminables et de vicieux rétrécissements progressifs qui vous piégeaient au fond d’un trou ou d’une faille. Un furtif reflet provenant d’une niche creusée dans le calcaire lui fit soudain tourner la tête. Il aperçut brièvement une stèle de marbre noir scellée sur son socle de pierre, et la reconnut aussitôt.

Tout le reste du trajet lui revint en mémoire, le projetant, le temps d’un éclair, dans le passé avec ses potes, la chaude main de sa copine serrant la sienne, criant et s’esclaffant tous ensemble quand ils débouchaient enfin à la lumière. Il en connaissait tous les dangers sur le bout des doigts à force de mauvaises blagues dont il avait été la victime ou l’instigateur. Plus aucun risque de se tromper. Il aurait pu les guider, les yeux fermés.

La douleur se rappela à lui, quand il ouvrit la bouche pour parler : « Là..! Ahh…! À gauche ! ». Anticipant le brusque ralentissement et les dix G de pression qu’allaient subir ses bollocks, il inspira un grand coup et bloqua sa respiration, muscles crispés, fixant vainement son attention sur autre chose. Il eut à peine le temps de déchiffrer, au croisement, le nom de la rue gravé dans le calcaire et projeta son esprit vers l’avant en serrant les dents. Les «Bains Romains», enfouis sous l’ancienne Place de l’Odéon, étaient la prochaine étape. Venait ensuite la «Salle des Piliers», inondée en permanence. Et enfin, «L’Arche», imposant tunnel qui menait au Sound-Club.

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Les deux fugitives sentirent bientôt le sol se ramollir sous leurs pas, puis de meuble, passer à l’état de boue. Elles durent redoubler d’efforts pour arracher leurs semelles de la couche de terre liquéfiée. Une nappe d’eau vaseuse apparut bientôt, inondant peu à peu l’étroit couloir dans lequel elles se trouvaient, et leur monta très vite jusqu’aux genoux. Puis enfin, en bout de galerie, le faux-plat s’inclinant toujours plus vers des profondeurs nauséabondes, elles pénétrèrent dans la «Salle des Piliers», immergées à mi-cuisse.

Elles s’enfoncèrent brutalement dans la vase avec leur fardeau, et manquèrent de perdre l’équilibre. L'auton en eut soudain de l’eau par-dessus la taille.

- « Putain, merde. J’avais oublié les marches ! » s’exclama Volvic.

Celui-ci aurait voulu s’excuser, mais il préféra s’interrompre en croisant le regard des deux femmes. Il s’empressa de leur indiquer le chemin :

- « C’est par là-bas, au fond ! » dit-il en effectuant un discret mouvement du menton.

- « De quel coté…? » demanda La Mutante d'un ton autoritaire.

- « A droite… en diagonale…! » précisa-t-il.

Des centaines de colonnes érodées, marbrées de moisissures blanches, s’élevaient au dessus du lac miroitant et s’alignaient à perte de vue devant eux, masquant l’issue qu’ils convoitaient, là-bas, de l’autre coté de l’immense salle. Ils repartirent… Les «Sentinelles» s’animèrent alors dans la lumière qui oscillait, et se mirent à danser au dessus des remous scintillants. Les ombres verticales des piliers de grès s’abattirent brusquement toutes ensemble, glissant à gauche puis à droite sur la surface des eaux croupies. Les hautes colonnes semblaient se balancer et tournoyer dans le faisceau lumineux, entrainant toute la carrière dans une danse effrénée. Les fuyards fendirent péniblement le cloaque putride au travers des ombres chancelantes, laissant un large et trouble sillage brunâtre se perdre dans l’obscurité, derrière eux.

Kall ne souffrait pas, mais fondait littéralement de l’intérieur. Elle avançait laborieusement, soutenant Volvic contre son épaule, et jetait sans arrêts des petits coups d’œil en arrière. Elle serrait le pan de sa veste contre sa blessure pour empêcher l’eau d’y pénétrer et devait se soulever sur la pointe des pieds dans la vase gluante pour éviter les vaguelettes et éclaboussures qu’elle provoquait. La Mutante, elle, était dans son élément. Imperturbable, téméraire et tenace. Fuyant l’ennemi avec la sérénité d’un grand chasseur.

Volvic, tiraillé entre les deux, sentait cette dernière le trainer dans l’eau à sa suite avec vigueur, tandis que l’auton, épuisée, le retenait en arrière. Soudain, la Mutante s’arrêta.

- « Passe devant… Je m’occupe de lui…! » dit-elle en s’adressant à Kall.

Elle lui refila le canidroide, puis lâcha l’homme blessé. « Grimpe sur mon dos ! » lui ordonna la Mutante. Volvic s’exécuta, très heureux de sentir ses bollocks pendre à nouveau librement. Elle l’attrapa sous les genoux et tira sur ses jambes pour s’en ceinturer, comme on enfile un barda. Ils avancèrent ainsi beaucoup plus vite, s'enfonçant entre les rangées de «sentinelles» déchainées qui s’agitaient devant eux, et finirent de traverser la salle inondée.

La Mutante sentit des marches s’élever sous ses pieds et les escalada à grandes enjambées, entrainant l’auton derrière elle et l’aidant à s’extirper de la vase. Ils posèrent enfin pied sur la rive. Face à eux, scellée dans la pierre, une solide grille de fer forgée condamnait à présent l’entrée du tunnel de la «dernière chance». L’auton éclaira l’intérieur. Un dernier obstacle venait, encore, s’ajouter à leur malchance. Au bout de l’étroit couloir, une vieille porte de tôle rouillée les séparait du monde des vivants.

La Mutante comprit, tout de suite, en les prenant dans ses mains, que les énormes barreaux d’acier, mille fois repeints, seraient impossibles à écarter et encore moins à desceller. Il lui fallait trouver quelque chose de coupant sans tarder. Elle n’allait tout de même pas se taillader les veines avec les dents.

- « Kall…! Ton couteau, tu l’as encore…!? ».

L’auton trouva l’idée désagréable, mais dégaina sans hésiter l’arme cachée dans sa bottine pour la lui donner. La Mutante empoigna le barreau le plus abimé, puis colla son poignet sur le métal peint. Des veines sombres apparaissaient sous sa peau blafarde. La Mutante glissa la lame sous son poignet, puis trancha net dans la chair.

Une vapeur acre et irritante se dégagea de la profonde entaille, puis le sang déborda brusquement et s’écoula à grosses gouttes sur la croûte de peinture qui se mit à grésiller instantanément. Le fer se mit ensuite à frire et à bouillir dans un nuage de fumée jaune, puis à fondre entre les doigts de la Mutante, sous les épaisses coulées orangées de son sang salvateur. Cinq secondes suffirent. Elle retira sa main encore fumante et finit de faire céder l’acier. Sa blessure au poignet se tarit aussitôt et commença à se refermer tandis qu’elle pliait le métal en le tirant vers elle pour leur ouvrir un passage. Volvic, ébahi, regarda l’entaille ensanglantée se cicatriser en quelques secondes avant de la voir disparaitre totalement dans les traces de sang caillé. Kall n’avait cessé d’éclairer l’incroyable scène qui venait de se dérouler sous ses yeux et il s’extasiait sans plus se soucier du reste. L'Auton, aux aguets, le poussa en avant.

- « Pas de temps à perdre ! » s’exclama-t-elle. Puis elle se faufila par l’ouverture, après eux. La Mutante voulut, tout de suite, tenter de redresser la barre d’acier et tendit le bras à l’extérieur.

Soudain, au travers de la grille, dans le faisceau de lumière que Kall dirigeait vers elle, la Mutante vit les premiers androïdes surgir d'entre les "sentinelles" tremblotantes, à moins de vingt mètres d’elle, et foncer dans sa direction par-dessus les eaux noires.

Volvic pâlit subitement et resta tétanisé, pensant qu’ils étaient foutus.

- « La porte…vite ! » cria Kall, en entrainant ce dernier avec elle. « Helen ! » hurla-t-elle à la Mutante.

Celle-ci tirait de toutes ses forces sur le pic de fer forgé pour le remettre en place. Le barreau de métal remonta légèrement, puis rompit brutalement dans sa main en sonnant comme du cristal. Elle trébucha en arrière, manquant de s’embrocher l’œil, roula sur le sol et se releva d’un même élan.

L'Auton et Volvic s’acharnaient sur la porte condamnée à grands coups de pieds, lorsqu’ils entendirent un effroyable cri de bête sauvage éclater derrière eux. Ils eurent à peine le temps de se retourner et se collèrent aux parois de béton en voyant la Mutante débouler comme une furie. Celle-ci fonçait en éructant bestialement et sauta, un pied en avant, contre la porte métallique, l’ébranlant violemment dans un terrible fracas. Le panneau de tôle s’arracha presque sous le choc, durement cabossé, et elle faillit passer sa botte à travers. Elle retrouva tout de suite son équilibre, puis, toujours en proie à la furie, se mit à transpercer sauvagement la porte de part en part avec le pic d’acier qu’elle avait gardé en main, frappant aussi du poing sur la porte jusqu’à en déchirer le métal. La lumière de «l’extérieur» et des éclats de voix percèrent à travers les fentes et encoches qu’elle provoquait.

- « Helen…! Helen…! ».

La Mutante perçut la détresse qui émanait de son appel désemparé quand l'Auton essaya de la prévenir du danger. Elle s’arrêta net de frapper et fit brusquement volte-face en brandissant la pointe de fer forgé comme une lance. À l’autre bout du passage, un petit soldat-androïde posté derrière les barreaux d’aciers, jambes écartées, la tenait en joue.

- « Rendez vous ! Il ne vous sera fait aucun mal si vous obtempérez ! ». Sa voix monocorde et synthétique ne semblait pas du tout sortir de sa bouche entrouverte. Deux de ses équipiers se posèrent à ses cotés, braquant leur arme sur les fuyards, et il en profita pour tenter de passer entre les barreaux.

- « Rendez vous, Monsieur… Vous êtes sous notre protection. Vous serez, bientôt libéré ! » ordonna-t-il à Volvic, en passant précautionneusement un bras, puis une de ses épaules dans l’ouverture.

La Mutante avait hésité durant quelques secondes. Elle était prête à se rendre sans lutter pour ne pas risquer la vie du civil, sachant pertinemment ce qu'il devait lui arriver à elle, quel que soit le camp choisi. Mais son instinct humanoïde, refusant de se soumettre à la présence étrangère qui l'envahissait, s'y était, fort heureusement, fermement opposé. Elle laissa donc le soldat androïde s'avancer un peu plus, et dès qu’il eut posée sa jambe de l’autre coté de la grille, ne retint plus son bras. Le pic d’acier fila comme une flèche et…Croc… transperça l’androïde en se plantant sans résistance à la base de son cou. Radical. Le soldat en perdit le contrôle de sa pauvre tête et tomba comme un sac entre les barreaux de fonte pour finir par s’empaler atrocement sur les restes de métal brisé.

- « Vooout…! Cling…! Vooout…! Cling…! Vooout…! Cling…! ».

Loin d’être à l’agonie, le soldat-androïde cherchait vainement à s’échapper, frappant bruyamment l’acier de la grille avec celui fiché dans sa carcasse. Un de ses co-équipiers lui porta son aide immédiatement. Un autre réitéra l’ordre d’obtempérer, braquant son arme sur les fugitifs :

- « Rendez vous ! Nous sommes autorisées à tirer sans sommations ! Rendez vous et il ne vous sera fait aucun mal ! ».

Des menaces, rien que des menaces ! pensa Volvic. Il le voyait bien que ces imbéciles d’androïdes n’osaient pas faire ce qu’ils disaient. Un courage inattendu s’empara de lui et il se mit à leur faire un gros doigt, puis à gesticuler pour les provoquer, se moquant avec une certaine jouissance du soldat court-circuité qui faisait la girouette et sonnait les cloches avec son pic fiché dans le cou. « Vooout…! Cling…! Vooout…! ».

L'auton restait vigilante et surveillait l’escadron d’androïdes. Deux d’entre eux tentaient d’extraire leur coéquipier de son mauvais pas. La Mutante, elle, retrouva toute sa fougue et un peu de sa raison. C’est à peine si elle recula d’un pas pour prendre assez d’élan. D’un dernier coup de botte, un seul et puissant coup de botte bien placé, elle explosa la serrure de la porte.

La vieille soudure éclata sous son talon. Le panneau rouillé s’arracha de son cadre avec une violence inouïe, comme projeté par une bombe, et pivota à une vitesse supersonique. Il frappa et claqua la pierre contre le coin du mur, puis sous la brusque tension s’arracha brutalement de ses gonds en se déchirant. Ejectée, la porte vola en tournoyant deux, trois fois sur elle-même en travers de la vaste galerie que les fugitifs venaient enfin d’atteindre, elle rebondit sur le sol en virevoltant puis s’écrasa comme une crêpe avant de finir sa course folle sous les pieds d’une bande de «djeuns» hébétés.

Quelles ne fut leur surprise et leur subite frayeur, quand ces derniers virent le panneau métallique, à moitié éclaté, glisser vers eux pour venir les faucher. Ils s’écartèrent en bondissant. Se jetèrent sur les cotés, pour les plus rapides. Les autres sautèrent par-dessus. Certains se retrouvèrent à surfer les derniers mètres sur la tôle, basculant et se retenant les uns aux autres pour ne pas tomber à la renverse.

Tous les civils, présents à ce moment-là dans la vaste galerie illuminée, pensaient voir apparaitre un escadron de militaires ou de policiers venu faire une descente chez les mercenaires. Ils commençaient déjà à s’écarter et à s’agglutiner contre les parois du tunnel pour leur laisser le passage. Mais c’est la Mutante qui apparut, éblouie par la lumière. Suivie de Kall et, pour finir, de Volvic avec son canidroïde sous le bras. Celui-ci se retourna vers les fugitives et se mit à courir en leur criant : « C’est là… juste au bout ! ».

Si les civils avaient bien l’air ahuri, ils n’en n’étaient pas pour autant inconscients. Certains d’entre eux, plus physionomistes que les autres, crurent avec une grande justesse reconnaitre la Mutante recherchée par toutes les polices territoriales. Notamment, un petit malin surnommé Washi. Un de ceux qui s’étaient retrouvé à «rider» sur la porte défoncée et qui eut, aussitôt, l’idée de tirer parti de l’évènement.

Sans se soucier du danger qu'il courait, il jeta un coup d’œil dans la pénombre du couloir d’où la Mutante avait surgit. Il renifla l’odeur d’eau croupie, puis tenta d’apercevoir quelque chose dans le fond; mais tout était noir et étrangement calme.

- « Oh… Washi ! Qu’est-ce tu fous…? Tu vois bien qu’y a personne ! » lui dit son pote Donf, en posant sa main sur son épaule et en se penchant pour regarder avec lui. « Waouh…! Ça pue, là d’dans ! Vas-y, ramène-toi…! ».

Le reste de la bande s’impatientait et certains décidèrent d’y aller sans les attendre. Les autres civils, un groupe d’amis et quelques couples, reprirent leur chemin vers le Sound-Club. Donf s’impatienta à nouveau.

- « Bon, alors…Viens, on bouge ! ».

- « Attends… Attends…! » répondit Washi, en tendant l’oreille une dernière fois.

Mais, rien ne sortait de l’obscurité. Il hésita encore un instant avant de finalement décider de rejoindre son pote. C'est alors qu'il entendit les sustentateurs bourdonner dans l’obscurité du couloir; il eut à peine le temps de se jeter sur le coté pour éviter un terrible choc. Le faisceau d’infra-basses l’atteignit en pleine nuque. « Ah…! Les bâtards ! » pensa-t-il. Et il tomba à genoux.

Il ressentit le méchant coup de semonces lui remuer les tripes et lui donner immédiatement l’envie de gerber. Heureusement, les ondes mortelles n’étaient pas réglées, ici, pour blesser, mais pour immobiliser l’adversaire. Donf, lui, eut de vilaines contractions qui le plièrent en deux. Fervents adeptes des Méga-Sound-System, les deux amis récupérèrent immédiatement leurs esprits, mais restèrent, un instant, indécis.

Le souffle muet toucha aussi, de plein fouet, les civils qui s’éloignaient et ceux qui arrivaient au même moment par la galerie d’accès, leur coupant la respiration et les paralysant durant quelques secondes. Ils furent tous consternés et effrayés d’apercevoir des soldats-androïdes sortir de nulle part et s’élever brusquement au dessus d’eux en les menaçant.

CHAPITRE N°8

L’audacieux Washi, même étourdi, réfléchissait à toute vitesse et luttait pour retrouver le contrôle de son corps. Il n’en avait peut-être pas l’air, comme ça, mais sa grande carcasse malade était à toute épreuve. Il regarda, sans pouvoir réagir, les premiers androïdes défiler un par un devant lui, s’élever et s’éloigner dans le tunnel en braquant les civils avec leurs armes, puis il commença à se redresser sur ses quatre membres. Évaluant la distance qui le séparait de ses ennemis, cherchant la faille, il se prépara à bondir, quitte à risquer une nouvelle décharge.

L’occasion se présenta enfin avec le dernier soldat-androïde, blessé et hésitant, presque lent. Celui-ci bringuebalait de la tête et tenta maladroitement de s’envoler. Washi n’hésita pas une seconde. Retrouvant soudainement toute son énergie, muscles bandés, il fonça tête baissée. Encore accroupi, il se détendit violemment, et d’un putain de coup d’épaule dans les jambes, renversa le soldat chancelant qui passait à sa portée. Et BAM ! En plein dans l’mille. L’androïde chancela. Déjà blessé au cou et endommagé, ce dernier ne put se redresser et fila droit dans le mur.

Donf, exalté par l’héroïsme de son super-pote Washi, exulta et se déchaina. Comme lui, il se foutait de recevoir dix mille volts dans les pattes. Il regarda le soldat-androïde partir de côté et basculer en bourdonnant de l’intérieur, rebondir sur la paroi rocheuse en provoquant des étincelles puis, direct, s’écrouler comme une merde sur le sol en roulant et tambourinant. Donf lui sauta dessus. Et aussi dur, net et précis qu’il puisse l’être, lui asséna un énorme coup de pied en plein menton. Le cou, déjà bien amoché, se brisa net… CLAC…Tous les «djeuns» connaissaient le talon d’Achille de ces sales machins en carbone kevlar.

Mais le soldat androïde n'était toujours pas hors d’état de nuire. Il pouvait encore vider toutes ses batteries et leur balancer une purée d’infra-basses électrifiées à renverser un troupeau d’éléphants. Il fallait, non seulement, lui faire sauter le fusil des mains, mais aussi en arracher le cordon de commande sans prendre un coup de bourre. Ce qui paraissait tout-à-fait impossible.

Washi se releva avec une grande idée en tête. Il venait d’apercevoir le bas de la porte en tôle démantelé qui tremblait dans son cadre, à quelques mètres de son pote survolté. Il fut dessus en un bond.

Donf criait en éructant et shootait comme un forcené dans l’arme du soldat.

- « Foutu droïde…! Tu vas lâcher, oui…! ».

Washi remit la porte sur la tranche, puis en arracha le montant rouillé qui pendouillait à moitié, avant de le jeter un peu plus loin. Enfin, il souleva la porte d’acier par les bords, la bascula par-dessus tête pour la mettre à l’horizontale, puis fonça sur le soldat-androïde. Il cria à son pote de dégager.

Donf comprit tout de suite l’idée de génie que son pote venait d’avoir. « Trop méchant ! » pensa-t-il, et il délaissa son punching-ball pour lui laisser le champ libre.

Le soldat androïde patinait de l’intérieur. Son arme pendait en oscillant au bout de ses bras, derrière sa tête. L’épais cordon d’alimentation qui sortait de son ventre s’étirait jusqu’à la crosse du «Multi». Washi stoppa net dans son élan pour donner plus de force à son geste. La porte métallique fila entre ses doigts et le tranchant de la tôle vint frapper l’androïde en plein ventre. Celui-ci redressa brutalement le buste quand le bord effilé du panneau sectionna son «artère principale». Ses jambes se raidirent et une dernière pétarade électromagnétique s’échappa de son orifice recto-pulseur. Des gerbes d’étincelles s’échappèrent du cordon «ombilical», manquant de brûler les chevilles de nos deux héros qui s’écartèrent d’un bond. Puis enfin, la porte finit par s’abattre sur la tête du soldat-androïde et par se disloquer complètement, le recouvrant en partie de sa tôle rouillée comme un linceul posé à la hâte.

Le jour de gloire était arrivé et les deux valeureux «djeuns» en vivaient les premières aurores sous les applaudissements nourris des civils éberlués qui venaient d’assister à la scène.

CHAPITRE N°9

Dès qu’il atteignit l’entrée du «Voie Lactée», Volvic ressentit à nouveau des vertiges et se retint fermement à Kall. Les énormes infra-basses crachées par les méga-enceintes-canons du Sound-Club, bien qu’inaudibles à l’oreille, traversaient aisément l’épaisse paroi rocheuse et venaient lui frapper l’estomac. Il garda son poing serré sur l’épaule de l’auton et la suivit sans fléchir, secouant la tête et clignant des yeux pour chasser le voile étincelant qui l’aveuglait.

Une dizaine de «djeuns» se tenait un peu à l’écart de l’entrée. Les uns, écroulés ou adossés contre la roche, se préparaient leurs cocktails; les autres, debout dans le passage, braillaient comme des animaux et fumaient de vrais «splifs» de vraie beuh en sirotant leur «krakoa». Tous les regardèrent passer en plissant le front, l’air de dire : « Mais qui c’est, ceux-là…? Regarde-moi-ça, dans quel état y’ sont…! ».

La Mutante fendit la foule de civils qui se pressait à l’entrée, écartant tous ceux qui la gênaient d’un geste ferme ou d’un regard foudroyant, et se retrouva en moins d’une seconde face aux deux portiers de services. Deux masses informes, aux visages tout aussi flous. Eternelles crapules qui l’attendaient depuis, déjà, un bon petit moment.

Ils ne firent pas semblant d’avoir peur quand elle étendit son bras en se plaçant entre eux, puis posa sa main aux ongles noirs et acérés sur la porte de fer en les fixant, tour à tour, droit dans les yeux. Ils résistèrent et jouèrent les durs, continuant à faire comme s’ils n’étaient au courant de rien. Quelques mâles intentionnés s’énervèrent un peu derrière la Mutante, se moquant de son look bidon et de sa grande taille. Et puis de son odeur, aussi… A part les deux vigiles qui savaient, personne ne semblait l’avoir reconnue.

Cinquante mètres à tout casser les séparaient de l’endroit où Washi et Donf accomplissaient leur exploit. Les premiers soldats-androïdes débouchaient dans le tunnel et s’élançaient alors sous l’Arche illuminée.

La Mutante ne perdit pas son temps à demander la clef, poliment. Elle empoigna les deux sous-fifres par le cou en serrant très fort et les plaqua sévèrement contre l’épaisse porte blindée. On les avait prévenus, et ils en furent encore plus surpris. Sa force était vraiment hors du commun et les stupéfia. La Mutante les souleva lentement contre la cloison, pour qu’ils aient bien le temps de comprendre qu’elle ne rigolait pas, et ordonna en soupirant : « La porte…! »

Pour le coup, les civils, après avoir sursauté en la voyant faire, se pétrifièrent un bref instant avant de s’écarter en reculant. Houlà…! Mais qui c’était, cette folle…? Tout de suite, l’un des vigiles, suffoquant sous la terrible poigne de la Mutante, brandit la télécommande qu’il tenait dans le creux de sa main et cliqua dessus. La porte coulissa dans le dos des colosses suspendus, laissant brusquement s’échapper un énorme flot de basses dégoulinantes, fourrées d’infra-basses. Volvic en eut la nausée et s’agrippa plus fermement encore à l’épaule de l'auton.

Les deux poids lourds sentirent l’étreinte de la Mutante se desserrer. Elle lâcha prise et ouvrit la paume de ses mains en leur agitant sous le nez. Elle n’eut pas besoin d’en rajouter. Ils lui tendirent tous deux, docilement, leurs boitiers de commandes dont elle se saisit en souriant.

Les trois fuyards s’engouffrèrent dans le sas de surcompression juste à temps. Une clameur s’éleva soudain derrière eux, lorsque la dizaine de soldats arriva sur les lieux et se dispersa au dessus de la foule de civils, à l’instant même où la lourde porte d’acier se refermait. La Mutante se retourna vers Kall pour lui sourire, puis jeta les télécommandes dans un coin. Les deux fugitives pensèrent, alors, être arrivées au bout de leurs peines et n’eurent à aucun moment le sentiment de se diriger vers un piège. Surtout Kall, qui fut vraiment soulagée de voir la cloison se refermer sur eux. Elle allait enfin pouvoir se connecter avec le gouvernement.

Ils avancèrent vite, le long d’un large couloir moyennement éclairé et empli d’une puissante musique encore confuse. Volvic peinait à marcher et s’accrochait à l’auton. Ils dépassèrent un couple de civils indolents qui se bécotaient sans penser à autre chose et croisèrent quelques clients hagards qui sortaient se rafraichir les neurones. Ils passèrent ensuite trois ou quatre doubles portes battantes faisant office d’étapes préparatoires (ça évitait de trop recevoir en une seule fois et de se mettre à tout vomir en débarquant dans la Grande Salle ) et enfin, ils pénétrèrent dans l’Antre du Sound-club, le Sanctuaire des mercenaires, l’Exutoire sacré des civils, le Centre du Monde, l’Enfer du Son. Volvic manqua de s’évanouir.

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A l’extérieur, sous la grande Arche, devant l’entrée du «Voie Lactée», l’ambiance et le ton étaient montés de plusieurs crans. La bande de «djeuns» avait immédiatement ouvert les hostilités en hurlant, gesticulant, injuriant l’escadron d’androïdes qui voletait à deux, trois mètres au-dessus de leurs têtes, et pour ceux qui en tenait une dans la main, en leur balançant carrément, à toute volée, des canettes pleines de «krakoa». Ça pouvait les dévier de leur trajectoire et les faire basculer. La plupart des civils commença à s’éclipser sans plus attendre et beaucoup d’entre eux s’enfuirent à toutes jambes. Les plus intrépides décidèrent de rester pour garder l’entrée avec les vigiles et pour prêter main forte aux combattants, s’improvisant pour l’occasion en lanceurs ou ramasseurs de canettes.

L’escadron formait une farandole effrénée au dessus des tireurs, passant et repassant dans la lumière de l’enseigne clignotante comme les chevaux de bois d'un manège d'autrefois. Les canettes volaient dans tous les sens, brisant des néons qui éclataient en fusant, frôlant les armures par-ci, ricochant dessus par-là, percutant de rares fois un thorax ou une tête, éclatant de-ci, de-là en gerbes de mousse, et faisant plus de bosses sur le crâne des civils que dans la carcasse des androïdes. Les lanceurs surexcités commencèrent à s’essouffler et à en avoir par-dessus la tête de ces saletés d’androïdes qui les narguaient sans avoir les couilles d’attaquer.

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Le Lieutenant Haribo aurait voulu tirer, à ce moment précis, pour tous les assommer avec une bonne salve d’infra-basses. Ces sales voyous pouvaient s’estimer heureux de ne pas avoir reçu ce qu’ils méritaient, se disait-il, alors qu’il observait la bande de «djeuns» et de civils en train de s’activer au centre de son écran holographique. Il était un peu sur les nerfs, mais ne s’affolait pas. Contraint et forcé par l’état-major de se mettre en mode défensif, il attendait sagement de pouvoir reprendre les commandes, attentif au moindre petit changement de situation qu’il lui fallait signaler. Il savait seulement que son escadron était le seul, déjà, sur place, et il était impatient de repartir avant que les autres ne viennent lui voler sa victoire.

Ce qu’il ne savait pas et dont il se fichait, d’ailleurs, éperdument, c’est que les généraux du haut-commandement négociaient avec les patrons du « Voie-Lactée » et cherchaient vainement une menace capable de les impressionner.

CHAPITRE N°1O

Le Général D’ARKO venait justement d’entrer en communication avec eux, mais n’avait pourtant pas vraiment l’air de s’en faire. Voilà bien, dix minutes qu’il se faisait pomper le dard avec délectation par sa sirène-androïde, assis au bord du bassin ovale, contemplant la Terre, ses océans d’émeraudes, ses continents verdoyants et ses neiges flamboyantes; immuable mosaïque qui dérivait sous ses yeux. Il faut le dire comme c’était. Il était légèrement penché en arrière et caressait le sable de ses mains velues, y enfouissant ses gros doigts pour le malaxer, tout en matant du coin de l’œil la généreuse bouche de sa maitresse en fonction. Soudain, subitement énervé par le ton que prenaient les deux mercenaires, il se redressa les poings serrés. Jeta les deux poignées de sable qu’il tenait dans ses mains à la baille et repoussa l’androïde. Il tripota son oreillette machinalement :

- « Ecoutez, les frangins, si vous me faites perdre encore mon temps, je fais péter toutes les issues de votre boite à musique ! ».

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Def (Def pour Défoncé), se tenait debout, au milieu de l’office où il se trouvait avec Deg (Deg pour Dégueulasse), son frère. Leur bureau était installé dans un ancien bunker datant du Deuxième Millénaire, situé juste au dessus de leur Sound-Club. Bien calé dans ses godillots renforcés, les mains posées sur la taille, la tête renversée en arrière, Def répondit nonchalamment :

- « J’comprends l’malaise, Général, mais on y peut vraiment rien. Ce sont les «djeuns» de la Cité qui veulent se la donner. Vous les connaissez. On peut pas faire grand-chose ! ».

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Ces deux abrutis cherchaient à le doubler, il en était certain, pensa le général. Il lui fallait être plus pressant et menaçant. Il leur parla d’une voix pleine d’une lassitude exaspérée :

- « Faites entrer mes soldats dans la minute, les gars… et tout ira bien ! ».

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- « Pas d’problème ! » fit Def, en faisant un clin d’œil à son frère. « Y z’ont qu’à frapper à la porte et on leur ouvrira…! ».

Deg, vautré au fond du canapé, se fendit d’un grand éclat de rire muet et chopa un coussin pour l’envoyer à travers la tronche de son frère.

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- « Nom de Dieu… Te fous pas d’ma gueule, mon garçon. Débloquez moi tous les accès et qu’on en parle plus. Une minute, pas plus ! » s’énerva le Général sans leur laisser le temps de répondre.

Ces imbéciles risquaient de lui faire perdre la bataille. Il se mit à réfléchir aux solutions les plus extrêmes, dans la perspective d’une percée foudroyante. Il examina d’un air pensif, son membre se recourber, se ramollir et se flétrir entre ses épaisses cuisses poilues. Son gland terne et tout fripé s’enfonça lentement dans l’eau, puis tout ce qui restait de son muscle «divin» se dessécha comme une limace au soleil et s’effondra sur le sable. Il ne pouvait pas laisser les choses en l’état.

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Def donna un grand coup de tête dans le coussin qui lui arrivait dessus pour, ensuite, shooter dedans avec sa botte, le collant au plafond. D’un bond, son frangin se redressa sur le canapé et tendit les bras pour le rattraper, juste avant qu’il ne retombe sur la table basse. Oh…con ! Y’avait toute sa «pharmacie» là-dessus.

- « Y m’prend pour une bite, lui…! Comme si j’avais besoin d’ses conseils ! » s’exclama Def en balançant son oreillette d’un geste nerveux au milieu des sachets déchirés et des flacons à moitié vides.

- « Merde…fais gaffe ! » fit Deg qui remettait le coussin à sa place.

Ce dernier se précipita, les mains en avant pour rattraper les quelques pilules rouges qui roulaient sur le verre de la table et renversa du même geste tous les flacons posés devant lui. Toutes ses provisions. Ah, non…! Merde, trop con, le mec ! Il se renversa dans le canapé en se foutant une claque sur le front et tout de suite, s’en éjecta comme un ressort. Puis il se mit à ramasser les petites pilules colorées qui se cachaient dans les profondeurs grisâtres de l’épais tapis blanc.

- « Laisse tomber, Deg…! On a pas l’temps ! » lança son frère. Deg se redressa sur les genoux et fit glisser sa maigre récolte à l’intérieur d’un flacon, puis regarda son frangin.

- « Quoi…! Tu crois qu’y va l’faire…?! ».

Def répondit :

- « Y va s’gêner. T’as oublié "La Mutante", ou quoi…? Il faut l’avoir avant eux ! ».

- « T’inquiètes, elle peut pas aller bien loin…! » argumenta son frangin. « Y’a pu qu’à la cueillir ! » ajouta-t-il, pour se justifier à nouveau. Son ainé ne lui rétorqua rien. Contournant la table basse, il fouillait du bout du pied sous les mèches crasseuses du tapis.

- « Bordel…! T’as pas vu mon oreillette…? ».

- « Nan…! Ah, si…la voilà ! ». Deg se souvenait soudain avoir marché dessus. Il la retira d’une touffe de poils collants et la lança dans les mains de son frère.

- « Ah, putain… Deg…! T’es dègue…! ». Deg se marrait comme un gamin en regardant son frangin s’essuyer l’oreille avec ses doigts poisseux et souffleter sur l’appareil pour en éjecter les poils et les grains de poussières collés dessus. Def ajusta son oreillette.

- « Bon…! Y s’agit plus d’glander, mon frelot. Faut y-aller. Prépare nous des cocktails pour la route. J’m’occupe du matos! ».

- « Ok… c’est parti ! » s’exclama son frère en se saisissant de la table basse. Il la tira à lui et se rassit lourdement sur le bord du canapé en écartant les jambes. Il fit place nette d’un revers de la manche et commença à trier.

L’arsenal des deux tueurs se trouvait dans une pièce adjacente, reliée à leur «bureau» par un petit couloir très étroit et très secret. Def se dirigea vers un imposant présentoir holographique placé contre un mur de la pièce et encombré d’une très impressionnante collection empruntée aux sites des musées virtuels d’arts modernes et primitifs. Un magnifique alignement de «vagins» datant de toutes les époques. Aux rondeurs excessives et aux couleurs chatoyantes. Des plus kitchs, en plastique mou virtuel, poils synthétiques et taille réelle, jusqu’aux plus artistiques abricots de porcelaine ou d’ébène, aux ourlets perlés de nacre.

Il pointa sa télécommande dessus et d’un clic, fit tout disparaitre. La porte dissimulée coulissa, libérant un passage dans le mur de béton par lequel il s’éclipsa.

Tout en broyant les pilules et cachets qu’il emprisonnait selon leur couleur dans des petits sachets de papier, Deg écouta son frère franchir l’étroit couloir, frotter les pans et manches de son blouson de cuir noir sur les parois de ciment, atteindre très vite le renfoncement qui cachait l’entrée de la salle d’armes, puis en déclencher l’ouverture avant d’y pénétrer. Il l’entendit ensuite décrocher du mur leurs deux puissantes mitrailleuses rescapées de la dernière Guerre Civile, deux magnifiques bijoux datant de l’ère industrielle, et les poser sur le vieil établi d’inox oxydé pour les vérifier… par pure précaution. De son coté, il en était maintenant à mélanger les poudres colorées ensemble avec une extrême précision et à en bourrer, au fur et à mesure, tous les petites pipes en verre qui se trouvaient à sa portée.

Def revenait déjà et s’extirpa du passage, fusils-mitrailleurs à la main. Il posa les deux armes sur le canapé et dit :

- « Faut qu’je supervise…! ». Puis il traversa la pièce à grands pas et en sortit par l’accès principal. La cloison blindée se referma sur lui.

Def longea un sombre couloir sous de vagues néons tremblotants, atteignit rapidement l’autre bout du sas de séparation, déverrouilla la sécurité à l’aide de sa télécommande et pénétra dans la salle de contrôle par une porte coulissante. Il y avait là, une dizaine d’employés toujours sur le qui-vive. Un mur d’écrans holographiques aux images en 3D, haute résolution, se dressait devant eux et illuminait toute la pièce. Cadeau des militaires.

Attentifs à la moindre incartade, les dix contrôleurs surveillaient tous les recoins du Sound-Club, prêts à sonner le service d’ordre dès la plus infime violence. Def s’approcha du responsable, lui posa la main sur l’épaule et se pencha à son oreille pour lui glisser quelques mots. Immédiatement, celui-ci termina sa tasse de café tiède et mal torréfié, la reposa sous son clavier de contrôle, puis se connecta sur le canal général. Il ordonna alors à son équipe d’évacuer les lieux sans tarder :

- « Vous êtes tous relevés, jusqu’à nouvel ordre. Vous avez une heure avant de revenir aux nouvelles, dans le même état que maintenant. Exécution ! ».

Tous se levèrent précipitamment de leur place et quittèrent la salle de contrôle. Def attendit que le panneau d’acier se referme sur eux, puis ordonna au responsable :

- « Fais-moi un balayage du bar près de l’entrée, à gauche. Et vire moi le reste, j’veux voir que ça ! ».

L’employé s’exécuta. La quarantaine d’hologrammes disparut aussitôt pour laisser place à une scène de bar, tout ce qu’il y a de commun. Des serveurs allaient et venaient avec leur plateau en équilibre au dessus de la foule. Une foule bigarrée, sexy et excentrique, mâles en rut et femelles disponibles, était assise au comptoir. Il n’eut pas beaucoup de mal à trouver celle qu’il cherchait.

- « Là…! Les deux clochardes qui regardent la télé. J’veux pas qu’tu les lâches. Surtout la grande…! Et surveille aussi les militaires qui sont à l’entrée. Tu m’préviens dès qu’ça bouge un peu ! ».

CHAPITRE N°11

Comparées aux énergumènes qui squattaient le bar, sapés, déguisés, maquillés et artistiquement décorés des pieds à la tête, les trois fuyards ressemblaient à ce qu’ils étaient. Certains clients à l’affût, qui les observaient du coin de l’œil, se demandaient comment ils avaient pu entrer, accoutrés de cette manière, sales et sanguinolents. Ils avaient l’air de rescapés sortant d’un accident ou de mercenaires en fuite venus se réfugier dans leur sanctuaire.

Volvic leur donna d’ailleurs, tout de suite, une très mauvaise impression. Les infra-basses surpuissantes avec lesquelles tout le monde s’éclatait, ne lui laissèrent aucune chance. Dès la première vague, il commença à s’asphyxier et s’effondra dans les bras de Kall. Elle dut rattraper le chien, en même temps qu’elle le retenait. La nausée submergea Volvic, le plia en deux et le força à rendre les derniers glaires ensanglantés qui lui encombraient les bronches. Il vomit le tout, sang et crachats, sur les pieds d’un serveur très pressé qui sortait de la foule en zigzaguant pour les éviter. Trop tard ! Ce dernier, glissant légèrement sur les caillots de sang visqueux, faillit en perdre l’équilibre. Il s’arrêta net en pivotant sur lui-même pour se planter face à eux et sans perdre une once de son flegme leur proposa son aide. Il se pencha vers l'auton et lui cria dans l’oreille :

- « Si vous le désirez, je peux vous faire accompagner en salle de dégrisement. Vous y trouverez un médecin…! ». L’odeur nauséabonde qui se dégageait des habits souillés des trois fugitifs lui sauta soudain aux narines.

Kall continua à marcher vers le bar, retenant Volvic par la taille pour éviter qu’il ne s’écroule à terre. Elle regarda le serveur de ses grands yeux qui vous donnaient pitié et chercha à le rassurer :

- « Merci…! C’est à cause de la musique. Des basses ! ». Elle s’était mise à crier en voyant le serveur qui se tordait le cou pour essayer d’entendre ce qu’elle disait. Elle ajouta : « Ça va lui passer…! Aidez-moi plutôt à l’installer au bar, en attendant ! ».

Le serveur chercha du regard un quelconque employé du service d’ordre présent aux alentours et susceptible de s’en charger. Contournant l'auton avec élégance, faisant habilement passer son plateau d’une main à l’autre, il vint se poster au coté du blessé et commença à l’attraper sous l’aisselle, sans grande conviction, se contentant de faire semblant de le soutenir. Il dévisagea la Mutante avec insistance, cherchant vainement dans ses souvenirs à qui elle lui faisait penser. Cette dernière s’enivrait de toute cette vie qui vibrait autour d'elle et ne faisait nullement attention à lui.

Kall espérait que tout allait bien se dérouler. Elle se savait en terrain ennemi et se méfiait de tout le monde. Le serveur semblait déjà se poser des questions. Dès qu’elle le vit faire signe au barman, elle lâcha Volvic et se jeta contre le bar entre deux clients. Abusant de ses charmes et prenant un petit air ingénu, elle posa le canidroide sur le zinc, se souleva sur la pointe des pieds, croisa ses avant-bras sur le comptoir en se penchant légèrement en avant, pour bien se montrer et se faire entendre, sourit toute rayonnante de bonheur et cria au barman qui ne voyait plus qu’elle, sa jolie frimousse, sa petite poitrine rebondie, la cambrure de ses reins et le haut de ses fesses bien rondes se hissant au dessus du bar :

- « Salut…! Vous avez des modem de connexions externes…? ».

- « Heu…! Oui, bien sûr…! » répondit l’employé en regardant à droite, puis à gauche sans arrêter de secouer ses cocktails. « Mais là, il n’y en a aucun de disponible…! Je peux vous en réserver un. Vous voulez commander quelque chose, en attendant…? ». Il posa les shakers devant lui, s’empara d’une pile de verres, décoiffa les deux gobelets d’inox à la manière d’un prestidigitateur et les vida de leur contenu sans rien en perdre, plaçant les verres pleins sur un plateau, quand les autres se remplissaient et, ainsi de suite, jusqu’à la dernière goutte.

Elle soupira de déception, se laissa glisser du comptoir et se remit bien droite sur ses talons. Elle sautilla comme une petite fille, les mains crispées sur le bord du zinc et prit un air si désappointé, si affolé et angoissé que le barman en eut de la peine pour elle. A coté d’elle, les clients commençaient à s’agiter sur leur tabouret en grimaçant de dégoût.

Derrière elle, le serveur jouait les équilibristes avec ses verres et ses bouteilles qui se balançaient dans les airs d’un coté, et avec Volvic qui se retenait à lui, de l’autre. Il réussit à trainer celui-ci, un peu plus loin, vers un espace libre et le laissa choir sur un tabouret.

Kall improvisa :

- « Il y a d’autres endroits pour se connecter…? » demanda-t-elle au barman.

- « Dans la salle, mais toutes les tables sont prises ! ».

- « Savez-vous si des gens du gouvernement sont présents, ce soir…? »

Le barman la regarda de travers, soudainement suspicieux, et répondit :

- « Il y en a peut-être, mais je ne pourrais pas les reconnaitre…! Ils se cachent plutôt bien, en général…! ».

Il remarqua, soudain, le parfum d’égout et de vase qu’elle trimbalait avec elle. Mais d’où elle sortait ? Elle puait, vraiment, grave…! pensa-t-il en se retournant pour rincer les shakers dans son bac à plonge. Il vit, au même instant, le serveur le héler à grand gestes par-dessus le comptoir pour lui désigner l’Auton et l’homme blessé en se pinçant le nez, et pour lui faire signe de prévenir qui de droit.

Kall l’aperçût et se dit que ça se gâtait. Les militaires n’allaient sûrement plus tarder à envahir l’endroit qui semblait, lui-même, infesté de mercenaires, leurs complices. Et ces derniers pouvaient très bien être, déjà, à leur recherche. Il lui fallait, absolument, mettre la main sur un modem, dans les secondes qui suivaient. Utiliser celui d’un client après lui avoir gentiment demandé. Elle tourna la tête en tous sens et entrevit soudain la haute silhouette de la Mutante qui s’éloignait au milieu de la foule. La crainte de la perdre l’angoissa un peu plus.

La Mutante était à mille années-lumière de s’intéresser aux déboires de Kall. Son esprit flottait au dessus de la foule. S’imprégnant de toute cette vie, de toute cette humanité, de toute cette joie et de cette insouciance qui lui avaient tant manquées durant sa «Mort». Elle s’emparait de l’énergie et du plaisir qui émanaient des danseurs en transe. Elle se délectait avec eux, de tout l’alcool qu’ils buvaient et de toutes les drogues qu’ils consommaient. Elle absorbait la musique de tout son être, sentant le souffle surpuissant des basses lui traverser le corps de part en part et lui faire l’effet d’une rafraichissante brise d’été. Et puis elle se vautrait et s’étendait parmi eux dans la moiteur des alcôves. Elle renaissait seulement, maintenant. Les alvéoles de ses poumons s’ouvraient pour la première fois. Un cri monta dans sa gorge. Elle respira à nouveau et se découvrit, là, au cœur de l’Humanité, plus étrangère que jamais. Elle reprit peu-à-peu ses esprits et laissa errer son regard ébloui à travers l’immense salle.

Creusé dans la roche, un gigantesque espace s’ouvrait devant elle. Quatre énormes piliers d’acier arrachés à la Tour Eiffel s’élançaient en croix sous la voûte de calcaire et venaient soutenir l’imposante dalle du plafond suspendue quinze mètres plus haut. Tout en bas au centre d’une vaste cuvette s’étalait la très spacieuse piste de danse livrée à une meute de zoulous déchainés. De là, s’élevaient, tout autour, des rangées d’alcôves aux designs suggestifs, disposées en gradins, et accessibles par des allées en verre lumineuses qui s’étendaient comme une toile d’araignée phosphorescente jusqu’à l’esplanade de marbre noir où elle se trouvait. L’interminable bar circulaire, adossé à la paroi rocheuse, partait des deux cotés de l’entrée et ceinturait tout le tour de la salle d’une mince couronne de lumière régulièrement ponctuée d’images holographiques pendues comme des lanternes sous le nez des clients. Enfin, pour parfaire le tout, planant au dessus des danseurs extasiés, un titanesque hologramme de la Voie-Lactée s’étirait en pivotant lentement au dessus de la piste de danse en déversant des nuées d’étoiles colorées sur la foule en délire. Elle remarqua aussi les centaines de strip-teaseurs et strip-teaseuses holographiques qui se déhanchaient vulgairement de-ci, de-là, jetant ingénument leurs sous-vêtements qui disparaissaient instantanément dans les airs avant d’atteindre leur cible. Ils et elles se cambraient furieusement sous l’œil aiguisé de clients avides écroulés dans leurs alcôves, adoptant pour eux de ridicules poses acrobatiques autour d’un cylindre de métal chromé, la tête en bas et les jambes écartées… Cet ultime détail ramena la Mutante à la réalité. Elle se sentit subitement très seule, étrangère aux désirs et au vacarme de ses contemporains. Les quelques clients et serveurs qu’elle semblait gêner la regardaient avec suspicion en s’écartant pour éviter de la bousculer.

Au bar, Kall tentait, une dernière fois, de persuader le barman.

- « Ecoutez, vous pourriez, peut-être, trouver un modem disponible autre part. C’est vraiment important. Je dois prévenir des amis pour qu’ils viennent nous chercher. Nous venons d’avoir un accident ! » termina-t-elle en pointant Volvic du doigt, assis un peu plus loin et à moitié effondré sur le bar, en train de lutter contre le raz-de-marée d’infra-basses.

- « J’aurais bien voulu vous aider, mais je ne peux pas quitter mon poste pour ça ! ». Il avait envie de s’en débarrasser, maintenant. « Le mieux c’est d’aller en salle de dégrisement. Vous pourrez vous nettoyer et vous faire soigner ! ».

Au même instant, la Mutante s’approchait de Kall par derrière. Elle l’attrapa par la taille et lui cria dans les oreilles : « Alors, ma belle… tu as prévenu nos sauveurs…? ».

Le barman se figea et recula soudainement pour aller buter contre le bac à vaisselle, prunelles écarquillées. Il voulut marmonner quelque chose mais sa bouche ne fit que clapoter dans le vide, de peur et d’admiration. L’émotion le paralysa un court instant. Il réussit à poser son torchon sur le bord de son évier. A glisser, maladroitement deux doigts dans sa poche et à en extirper un portable. Il tapota son code en paniquant, mit l’appareil à son oreille pour vérifier la tonalité puis tendit l’appareil du bout des doigts, en essayant de ne pas trembler. Il bégaya du bout des lèvres :

- « Te…tenez…! ».

La Mutante dut étirer son buste par-dessus le comptoir pour se saisir de l’appareil. Elle eut un sympathique sourire pour leur bienfaiteur en s’emparant du portable et s’exclama :

- « Merci beaucoup…! » Puis elle le remit à l’auton, avant d’ajouter à l’adresse du barman : « Vous avez du champagne…? ».

Presque en même temps, leurs deux voisins les plus proches se retournèrent vers elles en leur jetant un sale coup d’œil et en reniflant bruyamment pour montrer leur dégoût.

Kall tenait discrètement le petit modem serré contre elle sous le zinc du bar et tira un cyber-cordon de son avant-bras pour le brancher sur un des ports d’accès.

La Mutante remarqua, un peu surprise, les étranges visages modifiés, sculptés, élargis, rehaussés, qu’arboraient les deux clients mécontents. Elle les jaugea un court instant, transperça les deux importuns de son regard noir et les renvoya à leurs affaires. Ils se détournèrent sans demander leur reste. Elle continua à observer le barman qui tentait de mettre un peu d’ordre dans ses pensées, la fixant toujours d’un air hébété. L’odeur de ses vêtement gorgés d’eau croupie était bel et bien écœurante, il était donc naturel qu’il se tienne éloigné. Mais pourquoi donc faisait-il cette tête et restait-il là, sans réagir, se demanda-t-elle. Elle laissa échapper un petit rire nerveux, repoussa le canidroide assis sur le zinc avec son avant bras, puis posa ses coudes sur le comptoir en joignant les mains. Elle se pencha légèrement en avant et, sans le lâcher du regard, lui cria :

- « J’ai l’air si effrayante que ça…? ».

Il essaya de répondre, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Il retrouva ses esprits et se dirigea aussi sec vers un coffret de métal posé sur une étagère, à quelques pas de lui, pour en retirer une télécommande. La Mutante intriguée, le regardait faire. Il revint se poster auprès d’elle, se gardant bien de trop s’en approcher, puis lui montra le diffuseur holographique le plus proche. La Mutante accoudée, tourna la tête et leva les yeux vers les images qui s’agitaient au dessus du bar. Deux charmantes jeunes filles aux silhouettes pré-pubères se frottaient mutuellement le minou et se mordillaient le cou en riant à gorge déployée. Le barman choisit un réseau de chaine d’infos permanentes et cliqua sur une des touches…Et ce fut elle-même, "La Mutante", qui apparut en long, en large et en travers sous le diffuseur. Les clients râlèrent. L’un d’eux s’exclama :

- « Oh… ! Y’en a marre d’celle-là…! ».

La Mutante refoula l’effet de surprise pour prendre un air sombre et intéressé. Le visage de la présentatrice remplaça le sien qui se réduisit à un encart sur un bord de l’hologramme. Elle ne pouvait l’entendre parler, mais l’imaginait en train de déblatérer des propos négatifs et mensongers sur son compte. Un script indiquait d’ailleurs qu’elle risquait d’être porteuse de germes extra-terrestres et pouvait être très contagieuse. Le barman changea de canal et, à nouveau, le visage de "La Mutante" apparût dans le faisceau du diffuseur, cette fois-ci accompagnée par celui de Kall. La Mutante apprit, en lisant les commentaires, qu’elles étaient toutes deux recherchées à travers le système exo-planétaire et que des millions de personnes étaient prêtes à les aider. Les aider ! pensa-t-elle. Et de quelle manière…?

Le résumé de sa vie défilait à l’écran en images et en script, faisant renaitre ses plus lointains souvenirs. On y racontait aussi ses incroyables exploits guerriers, dignes des plus grands héros des légendes antiques. Son propre sacrifice. Et surtout, sa résurrection. Miraculeuse et néanmoins scientifique.

Elle, qui s’était prise pour une étrangère, se faisait, en réalité, attendre et désirer comme une reine. Elle entrevit alors de toutes nouvelles perspectives d’avenir, bien plus concrètes que les étranges prémonitions qui l'obsédaient, qu’elle tenta aussitôt d’évacuer de son esprit.

Un cyber présentateur apparut ensuite et parla quelques secondes. Le script indiquait : « …En exclusivité… Les dernières informations provenant de la base d’expérimentation de l’Armée, sur le sauvetage de "La Mutante"… Certaines scènes ont un aspect particulièrement choquant et sont déconseillées aux personnes les plus sensibles… ».

La Mutante comprit aussitôt d’où ces horribles images provenaient. C’est Kall qui, au même moment, les expédiait au gouvernement. Du direct en somme. La Mutante se tourna vers elle et l’accusa d’un regard noir et glacial.

L'auton avait relevé la tête. Ses grands yeux tristes, emplis d’innocence, parlaient pour elle. Une enfant en train de chaparder n’aurait pas eue plus de crédit. Elle semblait si humaine, tenant ses mains coupables dissimulées sous le comptoir et implorant le pardon d’un air contrit.

Des clients tapotaient sur l’épaule de leur voisin et désignaient les fugitives du regard, les comparant aux images du diffuseur. L’employé n’attendit pas une seconde de plus et rétablit le réseau intérieur. Il jeta un dernier regard aux deux femmes, qui voulait dire : « Voilà… C’est tout ce que je peux faire…! », puis se remit au boulot car les commandes s’entassaient. D’une main, il embarqua deux bouteilles posées sur une étagère en se détournant d’elles, puis recommença à jongler avec. Certains clients ne perdirent pas une seconde pour faire enfler la rumeur. Elle se propagea tout le long du bar, mais les deux fugitives ne parurent pas s’en inquiéter.

A quelques mètres de là, Volvic, se sentait reprendre des forces et de l’assurance, s’habituant à la pression lancinante qui lui comprimait les côtes. Il se laissa glisser de son tabouret et posa les pieds sur la dalle de marbre scintillante, attendit un petit instant, puis se décida à rejoindre les deux femmes. Ça avait l’air d’aller. Il marchait droit et respirait beaucoup mieux .

- « Tiens…! Notre bon samaritain ! » s’écria la Mutante en l’apercevant. « Au fait…! On ne connait toujours pas ton nom ! ».

- « Je m’appelle Volvic…! ». Par politesse, il essuya sa paume moite sur ce qu’il lui restait de vêtement sec et serra la main que la Mutante lui tendait. Il frissonna en sentant le contact de sa peau glacée contre la sienne. Elle le gratifia d’un sourire en l’honorant d’un « Et bien, merci, Volvic…! » qui semblait clôturer leur collaboration.

Au même instant, Kall se retourna vers ses compagnons, empochant le portable du barman comme s’il lui appartenait. Elle devait maintenant attendre le secours de la police territoriale ou fuir si cela s’avérait nécessaire. Un plan venait d’être établi et elle n’avait plus qu’à le suivre à la lettre. Elle regarda à gauche, puis à droite, aperçut certains clients indécis qui les observaient, mais nul signe d’agitation. La rumeur n’avait pas fait long feu et les militaires n’apparaissaient toujours pas.

- « Il ne faut pas rester au bar. Il vaut mieux se fondre dans la foule en attendant les secours. Les militaires ont des complices, par ici ! ».

- « Je récupère mon chien…! » dit Volvic en prenant le canidroide sur le bar et en le calant sous son bras. Celui-ci espérait encore que la partie ne se termine pas sans lui et eut la tentation de proposer ses services aux deux fugitives. Le destin allait finalement exaucer son voeu.

L’énorme son cessa, soudainement, de vibrer autour d’eux et le silence figea la salle entière. Tous les danseurs qui s’éclataient sur la piste centrale s’arrêtèrent dans un même mouvement, comme vidés de leurs substances. Aucun client ne finit le geste qu’il était en train d’accomplir. Tous les hologrammes, ainsi que l’imposante Voie-Lactée qui s’étirait au dessus d’eux, disparurent à la même seconde, puis le Sound-Club se retrouva entièrement plongé dans la pénombre. Une puissante vague de mécontentement s’éleva alors et résonna contre les parois invisibles de l’immense salle. Aussitôt, les premiers accords de l’Universel Requiem retentirent et recouvrirent les cris, tandis qu’un implacable et éblouissant faisceau lumineux perçait l’obscurité au rythme des coups d’archets synthétiques et faisait brusquement apparaitre les trois fuyards par à-coups dans un halo de lumière. En quelques secondes la foule s’était tue et tous les regards s’étaient fixés sur eux.

CHAPITRE N°12

Deg finit de sniffer sa ligne et releva le nez de la table. Il avait le regard flamboyant, rouge écarlate, et le bord des narines enfariné de résidus de coke pure à cent pour cent. Il essuya les restes de poudre avec ses doigts dégueulasses, puis les étala sur ses gencives blanchâtres en grimaçant. Son ainé, Def, tournait comme un lion en cage au milieu de la pièce en jetant des coups d’œil vers le diffuseur holographique et en parlant à travers son micro :

- « Ok, les lâche pas d’une semelle…! Va falloir qu’tu craches ton flow comme jamais, mec ! J’veux une putain d’révolution. Les militaires sont à nos portes et il est hors de question qu’ils s’emparent d’elle avant moi…! » Il parlait bien évidemment de la Mutante. « Réveille moi toute cette bande de fainéants. J’les veux prêts à s’battre pour elle dans moins d’trente secondes. T’as même pas l’temps d’réfléchir, faut qu’t’improvise un truc, là, direct, dans l’genre fin du monde…! Démerde-toi pour la faire évacuer par la sortie Est. T’as qu’a t’servir d’la poursuite pour leur montrer la bonne direction, ça d’vrait suffire. J’veux t’entendre dans mon diffuseur, dès qu’j’ai raccroché ! ». Il interrompit la communication.

La voix du D-J s’éleva par-dessus la musique, enveloppée d’un énorme écho qui la rendait majestueuse :

- « Compagnons…! Citoyens du Monde…! ».

Def, sans quitter l’hologramme du regard, dit à son frangin :

- « Dès qu’ces enculés d’militaires sont dans les murs, on y va…! ».

- « Ouais…! Sûr, qu’elles vont tomber dans l’piège ! »

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La Mutante leva le bras au dessus de sa tête pour protéger ses rétines ultra-sensibles. Volvic, lui, leva les deux, en grimaçant de douleur. L'auton, elle, fit semblant d’être éblouie par les puissants projecteurs. Elle plissa les yeux et tendit une main dans la lumière pour faire écran. Elle tourna la tête vers la Mutante et cria:

- « Il faut fuir…! ».

Toute la foule présente dans l’enceinte du Sound-Club avait les yeux rivés sur les trois fuyards, prisonniers du halo de lumière. Le D-jay, perché dans son aquarium, entonna sa harangue entre les envolées lyriques du méga-requiem et les nappes de synthés qui les accompagnaient :

- « Compagnons…! Citoyens du Monde…! Une page de notre histoire va se tourner, ici-même, grâce à vous. Il nous faut sauver une héroïne des temps modernes et l’arracher aux mains des Militaires qui sont à nos portes. Celle qui a tant besoin de notre aide, la mérite plus que nulle autre personne, ici-bas. Sachez qu’elle s’est sacrifiée pour nous et qu’elle a combattu nos ennemis et leurs terrifiantes créatures extraterrestres pour sauver l’Humanité. Cette femme, désormais légendaire, sauvée de l’Enfer, nous revient auréolée de gloire…! Vous l’aurez tous reconnue. Celle que l’on nomme « La Mutante » est parmi nous ce soir, et comme elle l’a fait pour nous, c’est à nous, aujourd’hui, de la protéger de la vindicte des Militaires. Le gouvernement a besoin de nous pour la délivrer de ses poursuivants et nous allons tout faire pour l’aider à s’échapper ! Regardez-la bien…! Le destin l’a amené ici pour que nous, tous, entrions dans l’histoire. Saluons tous ensemble le retour de… ». Il hésita une seconde, puis lança sans réfléchir : « Lady… Ripley… ! ».

La foule comprit enfin ce qui se passait et lui fit une ovation digne de ce qu’elle représentait pour eux. Une énorme clameur s’éleva, plus forte que la musique. Puis des centaines de djeuns et autres civils se mirent ensemble à scander ce nom qui devait rester gravé pour l’éternité : « Lady Ripley… ! Lady Ripley…! ».

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A l'entrée du Sound-Club, le Lieutenant Haribo avait remit son escadron en action. Il eut le plaisir de se farcir au passage quelques djeuns furieusement tenaces, les envoyant au tapis avec une bonne volée d’infra-basses et d’électrochocs. Huit de ses soldats, pieds à terre, formaient une chaine en demi-cercle autour de la porte d’entrée blindée du «Voie-Lactée», armes pointées vers les civils, pour protéger leurs deux équipiers occupés à court-circuiter le système d’ouverture. Quelques djeuns leur tiraient encore dessus avec les dernières canettes de Krakoa disponibles.

Avant qu’ils aient fini de percer le mur pour atteindre le boitier de commande, la lourde cloison blindée coulissa d’elle-même et leur libéra le passage. Les soldats-androïdes pénétrèrent dans le sas et foncèrent têtes baissées vers la grande salle du Sound-Club.

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Def venait juste d’ordonner l’ouverture de la porte d’entrée et se reconnectait à la salle de contrôle. Il parla fort par-dessus la voix du D-jay qui exultait dans le diffuseur.

- « Va y avoir du grabuge, mon gars. Fais gaffe de pas la perdre de vue et continue à m’dire tout c’qui s’passe, seconde par seconde, je reste connecté ! ».

Le D-jay continuait à électriser la foule conquise. Son speech enfiévré déferlait dans la pièce, excitant les deux frangins et les forçant à parler haut.

- « Bon, allez…! Un dernier pour la route et on y va, mon frère ! ». Ils se saisirent chacun d’un sepsi, le portèrent à leur bouche et en allumèrent le fourneau en tirant dessus comme des forcenés. Ils gardèrent la fumée jusqu’à ce que toutes les particules de coke se soient collées aux alvéoles de leurs poumons, puis recrachèrent leur haleine infecte en toussant de toutes leurs forces. Def se rinça le gosier d’une gorgée avec le fond de bière qu’il lui restait. Deg décapsula une canette de Krakoa et la but toute entière à grandes lampées, avant de l’écrabouiller entre ses gros doigts de mécano. Il plissa les yeux, secoua la tête sous l’effet tonique de la mousse effervescente, reposa le petit accordéon de métal aplati sur la table et se leva en éructant : « OoooKay…! ». Puis, plus clairement : « C’est parti ! ».

Ils se saisirent de leur fusil-mitrailleur et disparurent par le passage secret tandis que le d-jay déclamait : « L’Ennemi est dans les murs…! ».

_

A l'intérieur du Sound-Club, la voix du d-jay s'élevait au dessus des accords flamboyants du méga-requiem et continuait de motiver la foule :

- « Allons-nous le laisser agir illégalement sur notre territoire…? Bien sur que non…! Il n’en est pas question…! ». Des hurlements répondaient aux appels enfiévrés du d-jay et se mélangeaient à la musique de plus en plus obsédante. La clameur ne cessait de s’amplifier. « Allons-nous le laisser s’emparer de celle qui s’est sacrifiée pour nous…? JAMAIS…! Nous n’en avons pas le droit…! » s’égosilla-t-il.

Des dizaines de civils se rapprochèrent des trois fugitifs par petits groupes et formèrent très vite une barrière tout autour d’eux. Bien qu’ils soient invisibles dans l’obscurité, la Mutante les sentaient se presser les uns contres les autres tout en essayant de garder leur distance avec elle. Le cercle se refermait pourtant inéluctablement sous la poussée des nouveaux arrivants qui s'entassaient pour l’apercevoir.

Soudain, le gigantesque hologramme central s’illumina et le visage de la Mutante apparut au dessus de la foule, éclairant d’un faible éclat la piste de danse et les alcôves alentour. Une puissante acclamation et un tonnerre d’applaudissements accueillirent cette magistrale apparition. Le D-jay reprit : « Lady Ripley a besoin de nous…! Elle a besoin de votre énergie, de votre courage pour l’aider à se libérer du joug de nos ennemis…! Enfants de la Liberté, réveillez vous ! ». L’excitation arrivait à son comble et il fallait que ça pète.

- « LES VOILA…! » cria-t-il en se coinçant les cordes vocales. « Les militaires sont dans la place, citoyens…! Unissons nos forces… Protégeons-la, et libérons-la des mains de l’oppresseur…! Lady Ripley a combattu pour nous, luttons pour elle…! ».

L’escadron de soldats-androïdes passa les portes battantes sous le feu des projecteurs et pénétra au sein du Sound-Club sans rencontrer la moindre résistance. Les clients figés par la surprise et l’appréhension, ou se croyant au spectacle, les laissèrent prendre leur envol et se poster au dessus des trois fuyards pour les encercler, fusils pointés sur le premier rang de civils. Quatre soldats mirent pieds à terre et s’avancèrent vers la Mutante. Kall, complètement affolée ne voyait plus qu’une seule chose à faire : foncer dans le tas avant qu’ils s’emparent de sa protégée.

Ce fut comme un signal. Dès qu’elle se jeta au devant de la Mutante sur un des soldats-androïdes, le premier rang de civils rompit brusquement sous la pression et laissa passer des dizaines de «djeuns» complètement furieux, bourrés de speed, qui sautèrent sur les trois autres et les entrainèrent à terre dans leur chute. Quelques uns prêtèrent main forte à l'auton et firent tomber son adversaire en se lançant sur lui d’un même élan. Les soldats se redressèrent tant bien que mal de la mêlée à coup d’électrochocs, mais à peine se relevaient-ils que de nouveaux coups de pieds et d’épaules venant de partout à la fois les remettaient au tapis. Ils réussirent néanmoins, un à un, à reprendre leur envol et à rejoindre l’escadron stabilisé au dessus de la cohue.

Les militaires ne semblaient rien pouvoir faire contre les ardeurs suicidaires des «djeuns» qui se trouvaient maintenant à quelques pas de la Mutante et lui faisaient un rempart de leur corps. Ces derniers hurlaient avec la musique qui durcissait, conspuant les soldats-androïdes et leur envoyant leurs vœux selon un code gestuel des plus disgracieux.

L’escadron fit alors une dernière tentative pour s’emparer de la Mutante. Deux soldats se placèrent soudainement de chaque coté d’elle, à bonne hauteur, hors de portée d’un éventuel accrochage. Ils la visèrent, puis firent feu. CLAC ! Deux filins s’étirèrent en sifflant dans les airs et cinglèrent violemment le cou de la Mutante en l’enserrant. Le reste de la formation décocha une salve d’infra-basses très puissante sur les civils les plus proches pour les immobiliser.

Volvic, lui, s’effondra comme une souche. Le choc muet eut très peu d’effets sur la Mutante et la laissa tout à fait consciente. Elle sentit les câbles d’acier électrifiés lui scier la peau, l’étrangler, puis commencer à la soulever. Elle eut le réflexe de s’en saisir en les enroulant autour de ses poignets et tira dessus de toutes ses forces. Les deux soldats chancelèrent dans les airs, se rétablirent et lui envoyèrent aussi sec un méchant électrochoc. Le courant intense lui brûla les chairs du cou et lui vrilla le cerveau, lui assénant un véritable coup de massue derrière la nuque. Pas suffisant pour lui faire perdre connaissance, mais assez puissant pour la paralyser totalement.

Kall se tenait debout au milieu de civils choqués et étendus sur le sol. Elle vit la Mutante s’élever dans le faisceau de lumière, le visage crispé. Scène qui ne manqua pas de faire sensation. La Mutante semblait léviter dans les airs, en pleine crucifixion. L’auton tenta de l’aider et se fraya tant bien que mal un chemin entre les blessés gigotant à terre. L’atteignant presque, elle poussa de toutes ses forces sur ses deux jambes et s’élança, mains tendues, pour l’attraper par les chevilles, la faisant redescendre de quelque centimètres. Les deux soldats arc-boutés redoublèrent d’effort et réussirent, malgré cela, à la hisser elle aussi. Kall fut emportée avec la Mutante sans pouvoir rien faire, vaincue et résignée.

C’étaient sans compter sur la ténacité et l’agilité des «djeuns» les plus nerveux et les plus expérimentés. Kall en aperçut soudain un qui passa dans les airs, devant elle, comme un boulet de canon et en hurlant un cri de guerre, mais qui la rata de peu. Elle le vit retomber et atterrir en douceur sur la foule, retenu par des dizaines de poignes solides. Le second fut parfaitement catapulté par ses amis, monta dans les airs et s’accrocha à elle par les pans de sa veste, déstabilisant les deux androïdes, subitement bloqués dans leur ascension. Ces derniers commencèrent à patiner sévère et à perdre du jus. Un troisième djeun plein d’ardeur se lança et agrippa son camarade suspendu à moins d’un mètre du sol. Les deux soldats perdirent aussitôt de la hauteur et vacillèrent. Un quatrième civil, puis un cinquième et encore un autre se jetèrent en grappe au secours des fugitives, tirant et sautant de tout leur poids pour leur faire mettre pieds à terre.

Kall crut qu’elle allait briser les chevilles de la Mutante, tant elle serrait pour la retenir. L’escadron balança une dernière volée d’infra-basses, mais presque tous les djeuns tinrent le coup et restèrent fermement accrochés ensemble. L’auton sentit enfin la dalle de marbre sous ses talons. Elle devait tenir jusqu’à ce que les militaires abandonnent la partie.

Fort heureusement, ceux-ci durent très vite lâcher l’affaire. Certains djeuns plus téméraires que les autres escaladèrent la mêlée d’épaules en épaules et attrapèrent les jambes de la Mutante. L’intense courant électrique passa instantanément de l’un à l’autre et se dispersa dans la masse, libérant celle-ci de sa paralysie et choquant de nombreux civils en bout de chaine. La Mutante toucha le sol, emportée par la marée humaine qui soudainement s’échouait. Elle se retint de tomber en tirant brutalement sur les filins électrifiés. Les boucles d’acier qui lui enserraient le cou se déroulèrent d’elles-mêmes par manque de tension, puis elle réussit à dégager ses poignets. Les câbles glissèrent en sifflant sur sa peau écaillée quand elle les laissa filer entre ses doigts.

L’escadron avait perdu tous ses moyens face à un si grand nombre de djeuns endurcis, entrainés et totalement solidaires. Il était impossible aux soldats d’atteindre la Mutante sans risquer de blesser gravement un civil. Plus sûrement qu’un raz de marée, la horde de djeuns entraina finalement la nouvellement nommée, Lady Ripley, dans sa dégringolade, écrasant Kall et étouffant le pauvre Volvic recroquevillé à terre avec son canidroïde.

- « VICTOIRE… VICTOIRE…! » exultait le D-jay.

La musique lourdement rythmée et distordue rajoutait de la tension, redonnant de l’énergie aux corps épuisés et enflammant les cœurs. La voix du D-jay restait le seul point de repère compréhensible, capable de les guider dans ce chaos.

- « Debout, les Djeuns…! Montrez nous ce que vous savez faire…! Délivrons-la ! ».

La mêlée se redressa de justesse. La Mutante résista et retrouva son équilibre, relevant deux djeuns par le col de leurs blousons. Ceux qui étaient tombés, se redressaient lentement ou étaient portés à bout de bras vers la salle de dégrisement par de nombreux volontaires.

- Délivrons-la...! Délivrons-la...!

Les paroles du d-jay, obsédantes, agissaient comme une drogue sur la foule et résonnaient dans les esprits comme un ordre suprême, un devoir éminent à accomplir. Une vague humaine déferla alors vers la Mutante, la souleva et l’emporta par-dessus la foule, dans le sillage de lumière tracée pour elle.

L'auton dut s’énerver et força le passage pour se libérer de l’étreinte infernale qui pesait sur elle. Elle tendit la main vers sa protégée et hurla à s’en arracher un haut-parleur en la voyant disparaitre dans les remous de la foule. Elle sentit alors des dizaines de poignes la saisir. Volvic se retrouva, lui-aussi, happé et emmené par la multitude, passant de mains en mains et à toute vitesse par-dessus la foule.

L’escadron de soldats resta posté au-dessus de la Mutante et suivit sa trajectoire, suspendu à plusieurs mètres au dessus des pyramides humaines qui se formaient de-ci, de-là pour la protéger. La Mutante était couchée, les bras en croix, voguant sur un océan de mains tendues. Une véritable arche humaine se mit en place tout au long de la voie lumineuse que l’éclairagiste matérialisait à l’aide de sa console. Les djeuns édifièrent de plus en plus de pyramides pour faire rempart de leur corps et escortèrent la Mutante jusqu’à une issue de secours percée sous les gradins et gardée par deux vigiles. Il fut impossible aux soldats-androïdes de s’emparer d’elle et ils la laissèrent s’échapper. Ils n’attendirent pas une seconde de plus et repartirent d’où ils venaient sous les huées de la foule.

Cette dernière déposa la Mutante tout près de l’issue de secours. Puis l'auton et enfin, Volvic. Les portiers à sale gueule repoussèrent les civils comme ils purent, puis l’un d’eux déclencha l’ouverture de la porte de secours, tandis que l’autre s’interposait avec force pour empêcher la foule d’avancer. Il laissa d’abord passer la Mutante, puis l’auton, mais referma brusquement la cloison coulissante sur leur compagnon de route, complètement hagard. L’épaisse tranche de métal vint lui frapper la tempe, lui cogna à nouveau son épaule endolorie et finit par lui exploser les cotes en le coinçant tout-à-fait. Volvic lâcha le canidroide, le visage tordu de douleur, puis tenta de repousser la porte. Kall essaya de le dégager. En vain.

C’est la Mutante qui s’en chargea, sous l’œil rond des vigiles, impressionnés par l’apparente facilité avec laquelle celle-ci fit reculer le panneau d’acier. L'auton tira Volvic à l’intérieur du tunnel et la cloison se referma enfin sur eux. « VICTOIRE ! » crié par la foule, fut le dernier mot qu’ils entendirent.

CHAPITRE N° 13

Un silence bienfaisant les accueillit. Seules les puissantes infra-basses provenant du Sound-Club passaient encore à travers la porte et les murs. Volvic se sentit un peu mieux et réussit à se tenir debout en se raccrochant à l’épaule de Kall. La Mutante flaira l’air ambiant et sonda les environs, projetant inconsciemment les flux magnétiques générés par son esprit aux aguets. Une interminable galerie, moyennement éclairée et dont on ne voyait pas la fin, s’allongeait devant eux.

L'auton redoutait un piège. Ils auraient dû fuir par la sortie de secours située au nord et se retrouvaient presqu’à l’opposé. Elle devait absolument se reconnecter au portable pour signaler sa position au gouvernement et établir un nouvel itinéraire. Mais il leur fallait d’abord quitter ce piège à rats, ce fond de nasse qu’elle sentait menaçant.

- « Il faut dégager de là, avant de se faire coincer ! » dit-elle. Puis s’adressant à Volvic : « Peut-on rejoindre le «canyon» à partir d’ici…? ».

- « Ouais, je crois. Mais c’est compliqué ! ».

La Mutante s’approcha de lui.

- « Allez mon gars…! Prêt pour la ballade ? ».

- « Si je peux encore être utile…! » répondit Volvic.

Puis il ajouta subitement : « Attendez ! », avant de fourrer une main dans son caleçon pour ranger ses bollocks. La Mutante avait connu pire, mais décida tout de même de changer de coté, un peu dégoûtée par l’idée qu’il la touche après ça. Kall en fit les frais et s'en arrangea sans rechigner. Les deux fugitives soulevèrent Volvic par son ceinturon et s’élancèrent dans le tunnel. Le civil, brusquement emporté, s’agrippa à leur épaule pour ne pas basculer en arrière.

Ils parcoururent les cinquante mètres de galerie en un instant. C’est Kall qui portait le canidroïde, sagement calé sous son bras. Soudain, avant qu’ils n’atteignent la première bifurcation distante de quelques enjambées, la Mutante, mue par son sixième sens et sentant la présence d’un danger imminent, celle des frères Chbebenski, ralentit brusquement son allure. La Mutante ne les avait pas flairés avant, confondant peut-être leur odeur avec celle de Volvic. L'auton, elle non plus, n’avait pu les repérer à temps, faute de mauvais fonctionnements. Le couloir fut au même instant plongé dans le noir. Les fugitives s’arrêtèrent ensemble à la même seconde, pilant brutalement et faisant basculer le malheureux Volvic vers l’avant.

Ces deux gros cons de Chbebenski, invisibles dans le noir, surgirent de chaque coin du tunnel, équipés de lunettes à infra-rouge qui leur permettaient d’y voir comme en plein jour. Ils se postèrent au milieu du passage, serrant la crosse de leur antique fusil mitrailleur contre leur hanche, un doigt posé sur la gâchette, un chargeur dans l’autre main. Ils prirent juste le temps de viser et virent les fuyardes, stoppées net par l’obscurité, à une dizaine de mètres devant eux, ainsi que le civil, coincé entre elles, avec la tête en bas.

Ce dernier eut vraiment de la chance dans son malheur, car au même instant, un méga-flash frappa durement les rétines des deux mercenaires, les aveuglant presque totalement. C’est le petit canidroide qui avait automatiquement enclenché sa fonction éclairage en se retrouvant dans le noir, éblouissant les frères Chbebenski en pleine action. Les deux assassins se mirent alors à défourailler comme des fous, au petit bonheur la chance, quadrillant et balayant l’intérieur de la galerie de deux longues rafales qui crachèrent leur feu sans discontinuer. Les dernières douilles éjectées retombèrent sur le ciment en tintant joliment dans l’imposant silence qui suivit le mitraillage.

Def et Deg ôtèrent leurs lunettes à infra-rouge, puis jetèrent un œil à travers la fine et acre poussière de ciment qui voletait devant eux. Des dizaines d’impacts trouaient le sol et les parois du tunnel. L'Auton et Volvic gisaient immobiles, étendus de tout leur long sous les nuées grisâtres, des éclats de pierre et de béton éparpillés tout autour d’eux. Le canidroide amputé et borgne continuait d’éclairer la scène de son œil encore valide. Mais nulle trace de la Mutante.

Les deux frangins froncèrent les sourcils, puis se regardèrent de trois-quarts avec étonnement et beaucoup d’appréhension. Ils eurent à peine le temps de comprendre et encore moins celui de se retourner. Tout juste s’ils l’entendirent renifler derrière eux.

La Mutante n’était définitivement plus la même. Elle les attrapa tous deux par un coté du visage et y enfonçant méchamment ses ongles noir aiguisés comme les griffes d’une panthère, leur transperça le crâne. Elle était prise d’une rage animale et de toutes ses forces leur cogna violemment la tête l’une contre l’autre. Les deux faces s’écrasèrent, se fracassèrent, explosèrent, s’interpénétrèrent, s’unifièrent sous la puissance du choc, et en un dixième de seconde, n’en firent plus qu’une. Tout aussi ressemblante, d’ailleurs. Elles semblaient s’être entre-dévorées l’une, l’autre. Le sang giclait comme une fontaine de l’immonde blessure et des jets écarlates jaillissaient tout le long de la fente ensanglantée qui jointait les deux gueules de cons des frères Chbebenski. Leurs mâchoires s’encastraient pour ne plus former qu’une seule et même bouche édentée, dans un infâme roulage de pelle. Leurs nez éclatés avaient l’air d’une grosse patate déchiquetée et rougeoyante qui pendait au milieu de leur nouvelle figure. Une grosse touffe de mèches sanguinolentes et un bout de lunettes à infra-rouge leur sortaient d’entre les deux yeux. L’œil rouge de l’ainé disait merde à l’œil tout blanc du cadet. Des filets de sang s’écoulaient sur le crane rasé de Def, d’un coté, et de l’autre, se perdaient dans la longue chevelure de Deg. Le plus gros de leurs cerveaux pendait par l’arrière sous le nez de la Mutante. Celle-ci resta contractée un court instant, presque tremblante, avant de se ressaisir et de les lâcher. Les corps inertes s’affalèrent sans se séparer, soudés face contre face et unis pour l’éternité.

La Mutante n’avait même pas détourné la tête au moment du choc. Une myriade de gouttelettes de sang, de petits bouts de cervelles ensanglantées et d’os fracassés constellaient son visage. Elle s’essuya d'un revers avec le dos de la main, crachota quelques minuscules débris encore collés à ses lèvres, puis enjamba les deux frères siamois pour retourner vers Kall.

L’auton avait reçu une balle en pleine tête qui lui avait crevé l’œil droit et percé le fond du crâne. Elle faisait la morte, face contre terre. Volvic gémissait doucement à coté d’elle, serrant les dents pour ne pas se tordre de douleur. Un projectile lui avait traversé le mollet et éclater le tibia tandis qu’il se trouvait à faire le poirier entre les deux fugitives

- « Ca va…? » fit la Mutante en se penchant au-dessus d’eux.

Kall rouvrit l’œil qui lui restait et soupira de soulagement. Elle redressa la tête et lui fit un grand sourire. La Mutante le lui rendit immédiatement, tout aussi heureuse de la retrouver vivante. Kall se relevant sur son séant, découvrit le corps des deux mercenaires, allongés un peu plus loin, avec une certaine surprise. Elle remarqua aussi les trois trous percés dans le combinaison de la Mutante, au dessus de sa poitrine, et la regarda encore plus bizarrement en se demandant s’il y avait de quoi s’inquiéter. Apparemment pas…! Celle-ci ne semblait même pas s’en être aperçue. Les balles fondaient déjà à l’intérieur de son corps. Kall sentit soudain un léger courant d’air attiser les courts-circuits qui couvaient sous son crâne de carbone et posa la main sur son œil manquant, tâtant la cavité du bout des doigts et se rendant enfin compte de son triste état.

- Ah, putain...! J’ai mal ! » gémit Volvic.

Le civil redressa le buste et se plia en deux pour attraper sa jambe blessée, serrant son genou entre ses mains comme s’il voulait empêcher la douleur de passer par là, de remonter jusqu’à son cerveau et de se propager à travers tout son corps. Il sentait le sang couler de sa blessure et imbiber peu à peu le tissu de son jean.

L'Auton se retourna vers lui, puis se leva en toute hâte pour lui porter secours. Elle décolla l’étoffe ensanglantée, déchira le bas du pantalon et dégagea la plaie gluante. « Aie…! ». Le tibia de Volvic avait littéralement explosé et du sang se déversait par petits flots en débordant de chaque coté de son mollet pour former une flaque écarlate sur le sol de ciment. Kall noua les bouts de tissu ensemble autour de la cuisse du blessé pour tenter de comprimer l’artère, mais n’obtint ainsi qu’un piètre résultat. Elle resta quelques secondes indécise à fouiller dans ses mémoires défaillantes pour y trouver une solution plus efficace.

La Mutante, mue par un instinct naturel, s’était approchée d’elle et s’agenouilla à ses cotés. Elle pressa plusieurs fois ses glandes salivaires en mâchonnant dans le vide et en ruminant la salive qui s’en échappait, à l’intérieur de sa bouche ; elle immobilisa la jambe de Volvic, puis, tel un chamane guérisseur, cracha un long filet de bave dans la plaie intarissable. La réaction fut instantanée.

Le sang bouillonna brusquement, jaillissant de la blessure comme d’un volcan en éruption et s’évacua en un éclair. Le peu qu’il en restait s’épaissit aussitôt, coagulant parfaitement. L’artère sectionnée, les veines, les veinules et les capillaires tailladés s’arrêtèrent de saigner. Leurs membranes se recroquevillèrent sur elles-mêmes sous l’effet des enzymes exogènes de la Mutante et se ressoudèrent. Les nerfs arrachés, réagirent de la même façon. La douleur diminua, puis disparut, et Volvic en fut fortement apaisé. Il ne manqua pas d'ailleurs de s'extasier :

- Putain, c'est dingue...! Je ne sens plus rien !

Tous trois avaient assisté à l’expérience avec émerveillement, en oubliant presque leur situation et les dangers qui les menaçaient toujours.

Kall retrouva ses esprits et voulût sortir le portable de sa poche. Le modem se sépara en deux entre ses doigts, complètement démantelé. Toutes sortes de petits composants électroniques tombèrent sur le sol ou lui restèrent dans le creux de la main. Les circuits imprimés pendaient, à moitié tordus au bout de quelques malheureux cordons. Il n’était plus question d’essayer de prévenir le gouvernement avec ça. Elle vérifia le bon fonctionnement du G.P.S, le reclipsa comme elle put, puis le remit au fond de sa poche. Elle essaya ensuite de rassurer Volvic :

- « On va vous sortir de là, je vous le promets…! ».

La Mutante avait dénoué le garrot fait par l’auton et terminait de tailler un short au blessé, arrachant les lambeaux de jean tout poisseux avant de les jeter en boule sur la dépouille des deux tueurs, derrière elle. Kall enchaina :

- « Il nous faut à tout prix rejoindre le «canyon»…! Vous devez nous indiquer le chemin, Volvic. Vous y arriverez…? ».

Ce dernier, complètement anesthésié et ne sentant plus sa blessure, eut un sursaut de fierté :

- « Bien sûr que j’tiendrais l’coup…! Au point où j’en suis, le mieux c’est de continuer. On va passer par les égouts…! Y’a des conduits qui traversent toute la ville, on devrait pouvoir trouver un accès quelque part ! ».

- « Allons-y, partons tout de suite ! » dit Kall, en prenant le civil par la taille pour l’aider à se relever.

- « Il vaut mieux qu’il grimpe sur mon dos, dans son état… ! On ira plus vite ! ».

La Mutante commençait à perdre patience. Elle se fichait complètement d’être reprise par l’un ou l’autre des belligérants, car elle se savait gagnante, quoi qu’il arrive. Elle préférait, bien sûr, se retrouver aux mains des civils et n’allait pas attendre que les militaires déboulent. Mais il ne fallait plus que ça traine.

- « Ouais, j’préfère ! » fit Volvic, qui ne sentait plus sa blessure au tibia, mais avait toujours un peu mal aux bollocks. Il se remit debout à cloche-pied et s’agrippa aux épaules de la Mutante.

- « Serre-moi bien fort, ça va secouer ! » lança-t-elle en se redressant et en lui attrapant les jambes pour les ramener autour de sa taille.

Elle s’arrêta près des deux frères défunts, s’accroupit pour s’emparer des fusils-mitrailleurs et des deux chargeurs, puis remit une des armes à Kall. Celle-ci n’avait pas oublié de ramasser le petit canidroide et éclairait les corps sans vie des mercenaires. Elle s’effraya un instant de l’horrible carnage, puis détourna le regard pour se saisir de la mitrailleuse. Volvic jeta aussi un coup d’œil par-dessus l’épaule de la Mutante et eut un haut-le-cœur en apercevant les têtes encastrées l’une dans l’autre, auréolées d’une mare de sang qui s’écoulait en rigole entre les deux cadavres. Il ne pût s’empêcher de lâcher un : « Oh, putain…! C’est dégueulasse ! », suivi d’un hoquet.

- « La droite ou la gauche ? » demanda la Mutante.

Volvic hésita quelques secondes avant de se décider pour le moins hasardeux. Il s’accrocha vigoureusement à elle quand celle-ci s’élança le long du tunnel à toute vitesse. Kall les talonna avec Hektor sous le bras, le faisceau lumineux du canidroide leur ouvrant la voie. L’Auton s’élança à leur suite en usant de ses dernières forces, jetant sans arrêt des coups d’œil derrière elle et retenant maladroitement le fusil-mitrailleur qui battait contre sa hanche.

La Mutante avait tous les sens en alerte et les projetait vers l’avant, cherchant à détecter la moindre présence tapie au détour d’une galerie. Ils foncèrent à travers un inextricable labyrinthe de croisements incertains et de cul-de-sac incessants. Volvic lançait des coups d’œil désespérés de part et d’autre pour tenter d’apercevoir une bouche d’égout au sol ou dans un renfoncement quelconque.

- « Là ! Les anciens tunnels du métro. On va pouvoir rejoindre les égouts ! » cria-t-il soudain à un croisement, découvrant par hasard une porte de tôle affleurant à la paroi d’une galerie adjacente. Une vieille plaque rouillée, rivetée au panneau de la porte, laissait encore apparaitre les restes d’un sigle un peu retouché et d’un avertissement : « Accès uniquement autorisé au… », puis un blanc où tous les mots avaient été grattés jusqu’aux trois dernières initiales… « R.A.T… ». La Mutante tira une courte rafale, faisant voler la serrure en éclats, puis leur ouvrit le passage d’un violent coup de botte.

Ils pénétrèrent dans un tunnel de métro légèrement en courbe. Les rails avaient disparus. Seuls, des plots de béton s’alignaient encore par rangées de quatre et se perdaient dans l’obscurité. Une faible lueur perçait, un peu plus loin, et s’étendait comme un ruban en travers de la voie.

- « Là-bas ! » s’exclama Volvic en pointant l’endroit du doigt et en espérant ne pas se tromper.

Ils se retrouvèrent devant l’entrée surélevée, fermée et grillagée, d’un large puits d’aération rectangulaire. A l’intérieur, en son centre, se trouvait un arbre qui sortait et montait tout tordu d’une bouche d’égout vers la lumière. La Mutante colla le canon de la mitrailleuse sur le loquet verrouillé du grillage et le fit sauter, puis d’une main arracha le cadre de métal rouillé de son montant.

Elle reposa le civil à terre, contre la paroi du tunnel, se hissa d’un bond sur le terre-plein, se retourna accroupie vers ses compagnons et leur offrit son assistance, mains tendues. Elle les remonta tous deux sans efforts.

Kall aida Volvic à s’asseoir sur la mousse séchée qui recouvrait le sol, puis elle lui remit le canidroïde entre les mains. Elle regarda en l’air, suivant des yeux l’interminable tronc d’arbre qui s’élevait jusqu’à la lumière. Tout là-haut, l’accès était grand ouvert et donnait sur le ciel orangé. Aucune grille ne condamnait l’ouverture rectangulaire. Des portions d’échelle étaient encore fixées le long du conduit, des lianes serpentaient dans les branches de l’arbre et s’y entremêlaient. A cette saison-ci de l’année, les feuilles finissaient de tomber. Un coup de vent emporta soudain les dernières et les fit vire-voleter un long moment dans la pâle clarté qui arrivait jusqu’à eux. Tous trois observèrent la nuée de feuilles dorées tourbillonner et s’élever dans les airs avant de disparaitre dans la tourmente, aspirée par le vide. Quelques-unes ne purent s’échapper et glissèrent sur les cotés du puits pour finir à leur pied.

L’arbre atteignait les quinze mètres. Le tronc s’élevait bien calé dans un angle du conduit d’aération. Heureusement pour eux, son diamètre était relativement modeste et il aurait encore fallût près d’un demi-siècle pour que la bouche d’égout dont il sortait soit définitivement close. L’acacia qui se dressait là avait, néanmoins, une taille bien assez imposante pour en bloquer l’accès. La base proéminente d’une énorme branche obstruait le peu d’espace qui restait pour passer. Les deux fugitives pensèrent la même chose, au même moment.

Elles se mirent côte à côte. La Mutante arma son fusil-mitailleur, imitée par Kall. Elles visèrent le même emplacement, puis ensemble appuyèrent sur la détente. Les premières balles se fichèrent dans l’épaisseur du bois, ouvrant une brèche pour les suivantes. De gros copeaux volèrent de toutes parts, arrachés par paquets, puis la branche s’effondra à terre, profondément entaillée. La Mutante vida son chargeur et finit de la trancher net.

L’Auton releva la tête à cet instant et vit alors, tout là-haut, le ciel s’assombrir brusquement. Elle s’inquiéta aussitôt.

- « Dépêche-toi ! » s’exclama-t-elle en s’adressant à la Mutante. Puis elle revint vers le blessé pour l’aider à se relever. Celui-ci sautilla sur une jambe jusqu’à la bouche d’égout en s’accrochant à elle.

La Mutante se débarrassa de la mitrailleuse, puis regarda au fond du trou pour en jauger la profondeur. Elle s’assit sur le rebord, puis faufila ses jambes par l’ouverture. L’étroit passage était à peine praticable. Elle tourna la tête vers Volvic et lui demanda :

- « Tu es certain de l’endroit où ça mène…? ». Il était debout près d’elle, soutenu par Kall et se retenait au tronc d’arbre en vacillant sur un pied. Kall regardait au dessus d’elle, de plus en plus inquiète.

- « C’est fait pour les eaux de pluies… Normalement, ça va direct au canyon ! » répondit Volvic.

La Mutante s’agrippa à l’écorce de l'arbre, se plaqua tout contre, puis se laissa glisser dans la canalisation. Elle toucha le fond très meuble et leur cria tout de suite :

- « Passez-moi le chien ! ».

Là-haut, Volvic donna le chien à l'Auton qui le tendit à la Mutante par la bouche d’égout. Celle-ci attrapa le canidroïde et éclaira l’intérieur du conduit d'évacuation. Elle se trouvait quasiment sous l’arbre. D’immenses racines s’enroulaient en tire-bouchon sur les parois arrondies. Des dizaines d’autres, plus petites, avaient poussées en travers du boyau et étaient plantées dans l’épaisse couche de sable noir qui en recouvrait le fond, leur barrant le passage des deux côtés sur une bonne longueur. La Mutante leva la tête. Les jambes de Volvic se balançaient dans le vide au dessus d’elle.

- « Putain, ça passe pas… Merde ! Sors-moi d’là ! » cria celui-ci à Kall, en s’affolant. Il coinçait un peu au niveau des hanches et sentait l’écorce lui écorcher la couenne.

- « C’est trop tard…! Laisse-moi retirer ta veste ! » lui ordonna l’Auton. Celle-ci le saisit par les manches et se mit à tirer dessus, en s’énervant. Elle s’exclama à nouveau :

- « Bon sang, laisse-moi faire… Fais-pas l’imbécile ! ».

Kall sentit alors le corps du blessé s’alourdir, soudainement happé vers le bas, et le vit disparaitre dans un hurlement de douleur. Elle se retrouva avec sa veste dans les mains, en un éclair. Ca y est ! Ils étaient en sécurité, maintenant. Elle jeta à nouveau un coup d’œil tout en haut du puits d’aération. Toujours rien ! Mais le ciel était de plus en plus sombre.

La Mutante rattrapa Volvic entre ses bras, puis le posa sur le sol du conduit. Celui-ci put sentir son haleine acre et épicée, un peu acidulé, qui lui rappela l’odeur des pinces-oreilles. Il se retint à deux racines qui pendaient près de lui, tenant sa jambe abimée légèrement surélevé sans montrer le moindre signe de souffrance. La salive de la Mutante agissait encore avec une incroyable efficacité.

- « Kall…! Passe-moi les fusils et ton couteau…! » lança la Mutante.

Là-haut, l’Auton s’allongea sur le sol et lui passa le tout par la bouche d’égout, puis elle lui tendit le portable.

- « Avec ça, ils pourront te retrouver… Prends-le…! ».

La Mutante s’en saisit, puis planta son regard noir dans celui de l'Auton. Celle-ci ne lui laissa pas le temps de l’interroger. Elle reprit sa supplique :

- « Partez tout de suite…! Dépêchez-vous. Je reste pour surveiller vos arrières… Je serai plus utile, ici. Partez vite ! ».

La Mutante lui prit la main et la serra tendrement dans la sienne, la retenant quelques secondes auprès d’elle pour lui témoigner son affection. Kall lui sourit une dernière fois, essayant de dissimuler sa tristesse. Elle aurait voulut se faire pardonner, lui montrer son admiration et lui prouver sa sincérité. Lui dire qu’elle aurait tant aimé la protéger et rester auprès d’elle à tout jamais. Mais le temps qui lui était imparti ne lui offrait plus que ce trop fragile et néanmoins intense adieu. Elle devait en profiter. La Mutante lui lâcha la main et lui envoya un baiser en souriant. L'auton ne put retenir son œil fatigué qui roula de coté et elle se mit à loucher d’une manière charmante, carrément émouvante. Elle se redressa alors, souleva son col et retira la longue chaine de platine, ornée d’un crucifix du même métal, qu’elle portait autour de son cou. Elle la déposa avec solennité dans la paume grande ouverte que la Mutante lui tendait. Cette dernière lui fit aussitôt l’honneur de faire disparaitre la petite croix dans son décolleté.

- « Eloignez-vous, vite…! Partez, partez, partez…! » s’exclama Kall en se relevant. « Partez, partez… Fuyez ! » cria-t-elle encore en disparaissant tout-à-fait. La Mutante empocha le portable, puis se retourna vers Volvic.

- « Allez, mon gars. Accroche-toi à moi, on va se sortir de là ! ». Elle le chargea sur son dos, flaira d’un coté, puis de l’autre de la canalisation et sans hésiter, de manière quasi instinctive, choisit le sens de la descente. Elle se faufila entre les longues lianes de bois dressées devant eux, les arrachant du sol où elles s’abreuvaient, et cisaillant au couteau et au fusil-mitrailleur toutes celles qui la gênaient dans son avancée. C’est d’ailleurs en voulant utiliser le second fusil qu’elle s’aperçut que le chargeur manquait ; elle s’en débarrassa aussitôt.

De très vieux bouts de polystyrène souillé et de plastique décoloré étaient incrustés entre les grosses racines qui s’étranglaient mutuellement. Des touffes de végétaux séchés et toutes sortes d’autres choses charriées par les dernières pluies, s’y entremêlaient. La Mutante finit par en venir à bout avec méthode, rapidement, sans s’essouffler, puis elle senfonça à l'intérieur de la canalisation, Volvic agrippé sur son dos et le canidroide sous le bras. Elle pensa à Kall, à l’invraisemblable amitié qu’elle lui portait… à elle, une auton... si humaine, pourtant. Qu’allait t-il donc lui arriver…?

La Mutante n’avait parcouru qu’une vingtaine de mètres à l'intérieur du conduit quand un souffle surpuissant les projeta, elle et Volvic, vers l’avant, les plaquant violemment au sol. Le fracas de l’explosion leur transperça les tympans. Et tout de suite après, une boule de feu s’engouffra dans le conduit par la bouche d’égout, embrasa et calcina les racines qui pendaient en travers, en un centième de seconde, s’étira de chaque coté en roulant sur les parois cylindriques, et les enveloppa tous deux d’un long manteau de gaz incandescents. Ils ne purent résister à la puissance du choc.

CHAPITRE N° 14

Kall s’était retrouvée dans l’obscurité. Le vrombissement du vaisseau militaire qui stationnait au dessus d’elle et bloquait l’entrée du puits, faisait vibrer son squelette de carbone. Elle était juchée sur le tronc d’arbre et grimpait, branche par branche, vers la cime. Une lueur blanchâtre émanait de son corps et créait un très léger halo de clarté autour d’elle. Elle s’arrêta sur la dernière ramure capable de la soutenir et attendit, le nez en l’air, en se retenant aux branchages.

De minuscules scories de métal en fusion jaillissaient de son orbite illuminé. Un terrible court-circuit finissait de faire fondre le centre névralgique de ses sens, à l’intérieur de son crâne. Le latex de sa peau avait fondu en grande partie et s'écoulait en rigole le long de son visage, laissant peu à peu en apparaitre la fine structure métallique chauffée à blanc. Elle gardait son œil sain, fixé sur son objectif.

Un escadron de soldats-androïdes au complet, expulsé par son vaisseau-mère, passa par l’embouchure du puits d’aération et descendit en file indienne dans l'obscurité. Les branches tordues et les rameaux aux piquants acérés de l’acacia ralentissaient leur progression. L’auton eut tout juste le temps de faire glisser le chargeur planqué dans sa manche, de s’en saisir et de l’enfoncer, tout entier, au plus profond de sa blessure. Elle referma le pan de sa veste et appuya dessus de toutes ses forces. Les quelques cartouches restantes explosèrent simultanément sous l’effet de la très forte chaleur. L’onde de choc fractura alors la coque de son cœur à fusion nucléaire, provoquant instantanément une fantastique réaction en chaine.

Les balles lui avaient perforé les flancs et une intense lumière rayonnait à travers elle par les multiples orifices qui la transperçaient. Des vapeurs de gaz brûlant en sortirent aussitôt en fusant et sifflant. La bille d’hydrogène liquide ultra pressurisé de son cœur s’était immédiatement mise à surchauffer, à fragmenter, puis à faire fondre l’épais noyau d’alliage carboné qui l’emprisonnait. L’intense brûlure se répandit en elle comme la foudre. Ça n’allait plus tarder !

Au dessus d’elle, les premiers soldats apparurent entre les branches et la visèrent. Elle sentit un projectile, puis deux, puis trois, lui trouer l’épaule et enfin un tir groupé la cribler de part en part. Son corps irradiait de haut en bas, si intensément que ses vêtements se mirent soudain à fumer et s’enflammèrent d’un seul coup, brûlant comme une torche. C’était le moment ! Elle se jeta dans le vide, sous les rafales de mitrailleuses, baignant la pénombre de son feu nucléaire.

Incandescente, enveloppée d’une aura aveuglante, elle flotta un court instant, suspendue dans les airs, portée par sa propre énergie, libérée de l’attraction terrestre par l’intense champ magnétique qui se déchainait en son sein. Le mini-soleil de son cœur à hydrogène s’était mis à enfler de manière irréversible et à bouillir au contact des premiers atomes d’oxygène, entamant sa transformation… en super-nova.

Les dernières larmes de plastique fondu s’évaporaient sur l’ossature carbone de son visage chauffé à blanc. Les balles meurtrières de l’escadron en formation au-dessus d’elle, éclataient et se dispersaient en gouttelettes, puis en vapeur de métal, avant de l’atteindre. Elle ferma ses paupières de carbone… et explosa.

Kall disparut à tout jamais en un foudroyant éclair blanc. Pulvérisée. Une boule de feu dévastatrice s’évacua de la minuscule bille en fusion qu'elle portait en son sein, la vidant sur l’instant de toute l’énergie qui s’y concentrait, et emplit le puits d’aération en une fraction de seconde, balayant les soldats, arrachant les branchages et carbonisant tout sur son passage, jusqu’au ciment des parois qui éclatait en petits morceaux. La totalité de l’escadron y passa. Le souffle surpuissant repoussa brutalement le vaisseau des militaires, qui bascula sur le coté et disparut dans le ciel.

Tout en bas, la puissance de la déflagration avait provoqué une longue fissure qui descendait le long de la paroi jusque sur l’ancienne voie du métro. Le terre plein s’était complètement affaissé sur lui- même. D’énormes plaques et blocs de béton s’étaient effondrés dans le fond de la canalisation et en bouchaient l’accès. L’acacia tenait encore debout mais s’était embrasé et son écorce brûlait comme une torche.

CHAPITRE N°15

La Mutante n’était que partiellement brulée sur les côtés. Tombée de face, la couche de sable et le corps de Volvic accroché sur son dos l’avaient relativement bien protégée de la flambée de gaz qui les avait renversés. Son épiderme apparaissait légèrement roussi sous ses vêtements en lambeaux, le long de ses jambes, de ses bras et de ses flancs.

Elle se remit sur ses genoux. Volvic gisait sur le dos, inconscient. Le canidroide avait disparu. Une lueur rougeâtre provenait des braises qui s’étouffaient dans les fumées derrière eux et les éclairait faiblement. Les gaz brûlants lui arrachèrent les bronches, la forçant à retenir sa respiration. Elle se pencha sur le blessé puis colla son nez tout près de sa bouche entrouverte. Il respirait à peine et était en train de s’asphyxier. Son visage était noir, ses lèvres cramoisies. Tout de suite, elle lui renversa la tête en arrière, lui pinça le nez et lui insuffla le reste de son oxygène, lui rendant la vie, aussi sec. Il toussa plusieurs fois, sans toutefois reprendre connaissance.

Elle le tira à elle, le souleva pour le mettre sur son dos, se releva et l’emporta à travers les volutes de fumées qui s’accumulaient autour d’eux. Il lui était impossible, dans ces conditions, d’apercevoir l’horrible blessure du malheureux. Tout l’arrière de son corps avait brûlé au troisième degré. Le tissu de ses vêtements s’était enflammé et évaporé. La chair de son crâne était à nue, ses cheveux s’étaient consumés jusqu’à la racine ne lui laissant qu’un scalp craquelé et sanguinolent. Partout, des bouts de peau noirâtre se décollaient de sa chair meurtrie et tremblotaient, tout déchiquetés, sur sa nuque, son dos, le long de ses jambes. Ses fesses étaient encore pleines de cloques écarlates et gonflées d’humeurs. Ses semelles de caoutchouc fondu se balançaient au bout de ses orteils, et la plante de ses pieds y était restée collée. Seul le cuir fumant de ses grosses chaussures avait résisté. Le sang et le sable sale incrusté dans les chairs rongées sourdaient et s’écoulait comme de la pâte des plaies sanguinolentes. Volvic était à moitié mort et puait le graillon.

La Mutante se mit à courir, retenant les bras du moribond serrés autour de son cou avec une main, et avec l’autre, l’empêchant tant bien que mal de se balancer dans tous les sens. Elle pénétra dans la nuit souterraine. La lueur du brasier disparut très vite, au loin, derrière eux. Plus de lumière, plus aucun son ni aucune vibration n’était perceptible. Rien ne lui parvenait d’autre, que le bruit étouffé de ses pas et de son souffle régulier. Elle traversa l’obscur boyau en aveugle, sur près d’un kilomètre, sans détecter le moindre obstacle.

Elle perçut la lueur soudainement, au détour d’une longue courbe. La vue lui revint peu à peu et les contours cylindriques de l’égout réapparurent devant elle. Elle ralentit son allure, flairant l’air, puis le respirant à pleins poumons. Un éclat de lumière apparut, enfin, un peu plus loin. Elle arriva en quelques secondes à une jonction qui donnait sur l’extérieur. Une maudite grille de retenue fichée au bout d’un étroit dégueuloir long d’une dizaine de mètres, les séparaient encore de la lumière du soleil couchant.

La Mutante déposa Volvic à l’intérieur de la canalisation, remarquant alors sa terrible blessure. Elle se glissa par l’ouverture, retira la ceinture du blessé, lui noua les mains avec, puis rampa tout le long en trainant précautionneusement le corps sans vie derrière elle. Elle y était ! Elle jeta un coup d’œil à travers la grille et aperçut plusieurs petits aéronefs qui surgirent sur l’horizon, puis disparurent aussitôt. Elle replia le genou et lança un coup de botte énervé dans le maillage en fonte d’aluminium. Le vieux fermoir oxydé céda en claquant sous son talon.

La proximité du danger électrisait ses sens. Elle sortit lentement la tête de l’orifice et leva les yeux. Un mur de pierre fissuré et envahi de végétation s’élevait jusqu’au quai, au dessus d’elle. Elle regarda ensuite vers le bas. Le "canyon" était le lit d’un fleuve asséché. Celui de la Seine qui avait coulée là durant des millénaires avant d’être entièrement déviée et canalisée en faveur d’autres contrées.

En face, une large «plage» bétonnée, posée sur sa digue de béton armé, s’étirait au pied d’une falaise de gratte-ciel effondrés sur eux-mêmes. Les hautes digues de pierres verticales qui formaient les quais, s’ébréchaient par endroits, et de profonds sillons s’étaient formés sous leurs fondations. De longs éboulements et glissements de terrain barraient le fond du lit asséché de parts et d’autres. A sa gauche, un immense pont suspendu était coupé par le milieu et ses deux parties pendaient comme des passerelles de chaque côté du canyon, encore accrochées à quelques câbles d’acier. Juste derrière, les ruines d’un antique pont de pierre en arc de voute se dressaient piètrement sur ses hauts piliers ajourés. De loin en loin, un building de verre et d’acier gisait écroulé sur l’un ou l’autre des rivages. Des bouts de ponts, des barrages de gravats et de ferrailles encombraient le fond du canyon érodé par les pluies. Ce qu’elle découvrit à sa droite l’impressionna beaucoup plus. La Tour Eiffel était pliée en deux et sa haute flèche d’acier était plantée dans le lit du fleuve asséché, partiellement enseveli par une gangue de boue durcie. Les quatre gigantesques piliers de fonte arc-boutés étaient toujours aussi solidement ancrés dans le sol et se dressaient majestueusement sur l’autre rive.

La Mutante se contorsionna à l’intérieur du dégueuloir pour réussir à se positionner, pieds en avant, puis elle s’assit au bord du vide. Elle devait laisser Volvic où il était. Il était en sécurité, ici, dans l’attente des secours. Elle sortit le portable de la poche de son débardeur pour le déposer auprès de lui.

Elle évalua ensuite la hauteur qui la séparait du remblai situé en contrebas. La terre et les broussailles qui le recouvraient allaient amortir sa chute. Et sans plus réfléchir, elle sauta. Si parfaitement, qu’elle atterrit en glissant sur ses talons et son arrière-train, avant de se redresser, puis de courir et de bondir en tentant de ralentir sa course. Elle aurait pu s’empaler sur un très vicieux bout de métal effilé dressé sur son chemin et qui lui arracha son débardeur sur tout un coté, mais elle l’évita de justesse. Elle trébucha, freinée par l’accrochage, et roula jusqu’en bas avant de pouvoir se remettre sur ses pieds.

CHAPITRE N° 16

- « La voilà ! » cria DONF, ceinturé dans son siège-baquet.

- « J’te l’avais dit…! Ils l’auront pas ces enfoirés ! Préviens tout l’monde ! » répondit Washi aux commandes de son aéronef sport dernier modèle. « Ca y est, j’la vois…! J’suis sûr qu’y sont pas loin ! ».

Il descendit comme une flèche en rasant les arches du vieux pont en ruines, passa entre les deux parties écroulées du pont suspendu et s’enfonça le plus possible dans le canyon avant de remonter brusquement en passant pile au dessus de la Mutante. Histoire d’attirer son attention. Donf observa celle-ci du coin de l’œil tout en adressant un mail d’alerte aux autres civils.

- « Elle nous a vus ! » s’exclama-t-il.

Washi vira sur le coté pour éviter de percuter la haute armature de la Tour Eiffel décapitée, puis continua de survoler le lit du fleuve.

- « Là…! Putain, t’avais raison… Y sont une bonne vingtaine ! » signala Donf en montrant l’escadron à son pote.

- « Ouais…! Accroche-toi ! » cria Washi qui amorça un looping de guedin. Il monta dans les airs comme une fusée, resserra son virage, et termina sa boucle pour se remettre à l’endroit. Il stabilisa l’aéronef à un kilomètre d’altitude, un peu en amont de l’escadron de soldats-androïdes.

Donf surveillait le canyon qui serpentait à travers les ruines de l'antique cité. Il aperçevait la multitude de petit vaisseaux civils qui tournoyaient en une farandole anarchique mais efficace, tout autour du puissant et imposant transporteur de l’Armée pour le ralentir. Quelques-uns se dirigèrent vers la Mutante pour faire barrage au-dessus d’elle.

- « Dis-leur de dégager le terrain…! On va leur montrer comment on nique les militaires ! » dit Washi en tapotant un programme de pilotage automatique sur son clavier de commande. Donf s’exécuta sur le champ, tapotant rapidement un mail sur son portable. Il allait le questionner sur ses intentions quand son taré de pote lui lança en se levant d’un bond :

- « Suis-moi ! ».

Washi n’avait plus le temps de lui expliquer quoi que ce soit. L’autre suivit sans chercher à savoir, mais en s’attendant au pire, l’imitant de bout en bout dans sa course contre la montre. Tous deux foncèrent au sas, se jetèrent sur leur équipement, fixèrent d’une claque leurs semelles aimantées sous celles de leurs baskets, ne s’embarrassèrent pas de leurs protections et se saisirent des casques qui se trouvaient là, à portée. Ils attrapèrent leurs long-boards rangés contre la cloison et les décrochèrent de leurs fixations.

Une légère brise leur caressa le visage quand la porte extérieure du sas s’ouvrit sur le vide. Ensemble, ils sortirent respectivement de leurs poches, lunettes de piscine et masque de ski et se les mirent sur le front. Ils placèrent ensuite leur planche dans le sens de l’envol, puis enfilèrent leurs gants de contrôle. Le pied à peine posé, les fly-boards s’enclenchèrent automatiquement au contact des aimants et les soulevèrent en bourdonnant.

Sans un mot, sans presque se regarder, déjà concentrés sur leur cible, les deux compagnons abaissèrent masque et lunettes, puis se saluèrent poing contre poing pour se dire leur confiance. Bien sûr, ils étaient passés maitres dans l’art de manier la planche à sustentation magnétique et savaient parfaitement ce qu’ils faisaient… en général. Ils risquaient ainsi leur vie depuis des lustres pour amuser la galerie, ils pouvaient bien, alors, tenter quelques acrobaties pour la bonne cause.

Washi flippait car, étant conscient du danger, il en imaginait les conséquences, tandis que Donf avait la trouille de ne pas savoir dans quoi ils se lançaient. Il n’allait pas tarder à le comprendre. Washi déclencha l’ouverture du sas. Le vent les frappa au visage. Ils aperçurent, plus bas, l’imposant vaisseau militaire en proie aux assauts suicidaires des navettes civiles.

- « Ça va faire le buzz sur l’Extranet. L’exploit du siècle, mon frère…! T’es prêt ? ».

- « J’te fais confiance, mec…! Paré ! ».

Ils plongèrent tous deux dans le vide. Donf, accroupi, pratiquement assis sur le chap’, grabait son fly-board des deux mains, positionné derrière Washi qui, lui, fonçait en piqué, jambes fléchies et bien souples, torse en avant et bras repliés dans le dos.

- « Dégagez les filles, on arrive…! » cria ce dernier. Puis ils chutèrent à plus de trois-cent kilomètres heure, s’approchant du petit groupe d’aéronefs et de l’énorme vaisseau militaire, à pleine vitesse. Leur navette programmée sur pilotage automatique les suivit dans leur trajectoire.

La Mutante, le nez en l’air, les mains nonchalamment posées sur les hanches, observait tout ce petit monde se bagarrer pour elle. Elle souriait au fond d’elle-même en attendant le dénouement de cette chasse avec un fatalisme empreint de sérénité.

Elle flaira les alentours, à droite, puis à gauche, sans rien détecter d’anormal. Des monticules de gravats et de boue entassés lui barraient la vue. Des milliers de poutres, linteaux, barres, armatures et tiges de ferraille en émergeaient d’un peu partout et s’empilaient au milieu des passages, formant d’infranchissables remparts de pics et de pièges meurtriers. Elle n’avait pratiquement aucune chance de s’échapper.

Les militaires préféraient en être sûrs à cent pour cent et décidèrent de la neutraliser totalement. Encore séparé du lieu où elle se trouvait par au moins cinq-cents mètres, l’escadron survolait le fond du canyon en tentant d’éviter les pare-chocs magnétiques des navettes civiles qui guettaient et les attaquaient à chaque occasion. Les soldats se faufilaient dans les tranchées creusées par les pluies, en petits groupes. Passaient par-dessus les barrages à toute berzingue avant de vite redescendre s’abriter derrière un obstacle. Ils avançaient ainsi relativement lentement, risquant très souvent de se faire shooter par l’aéronef d’un civil.

Soudain, quatre des soldats androïdes de l’escadron militaire braquèrent leur Multi en l’air, sans s’arrêter d’avancer, trouvèrent le bon angle et tirèrent à l’unisson dans une trouée, entre les engins qui tournoyaient au dessus de leurs têtes. Les quatre projectiles montèrent dans les airs, avant de redescendre en piqué sur la Mutante.

Cette dernière, qui s’attendait bien évidemment à une attaque de ce genre, ne broncha pas d’un millimètre et montra, là, tout son courage et toute sa détermination Les roquettes explosèrent simultanément juste au dessus d’elle. La puissante vague d’infra-basses la traversa de haut en bas, la paralysant et la plongeant dans un silence de mort. Elle respira sans s’en rendre compte les méchants gaz neurotoxiques qui se diffusaient autour d’elle et sombra dans le coma.

_

- « Les enculés…! » s’écria Washi, juché sur son fly-board. Il fonçait à toute vitesse vers le fond du canyon.

Devant lui, l’imposant transporteur de l’Armée jouait au yoyo, le poussant à la faute. Tous les civils lancés dans la lutte s’étaient écartés pour laisser toute liberté de mouvements aux deux héros du jour. Ces enfoirés de militaires en profitaient pour barrer le passage à ces derniers et montaient, maintenant, vers eux, essayant de les faire dévier de leur trajectoire.

Donf choisit de s’engouffrer avec son fly-board par-dessous la carlingue du mastodonte. Il fonça tête baissé et traversa la tourmente magnétique diffusée par les moteurs surpuissants du vaisseau militaire. Sa vue se brouilla, mais il put entrevoir la Mutante, tout en bas, qui, au même instant, s’écroulait à terre dans un nuage de gaz toxique.

Washi, lui, redressa son fly-board in-extremis et passa par-dessus le vaisseau militaire en remontant comme une flèche. Son aéronef, filait derrière lui, accroché à ses basques. Le cul de l’appareil, emporté par la vitesse, vint racler la carlingue du transporteur et fit sonner le métal dans une gerbe d’étincelles. L’aéronef bascula, puis reprit aussitôt de l’altitude avant de récupérer sa trajectoire, miraculeusement intact. Les deux compères se rejoignirent au milieu du canyon, en poussant des cris d’apaches, et foncèrent sur leur cible : le troupeau de soldats androïdes qui s’apprêtaient à cueillir la Mutante sous leurs yeux. Les militaires, forcés de se mettre à découvert, se trouvaient, maintenant, à seulement quelques dizaines de mètres de la fugitive, prêts à la récupérer .

Les deux civils acrobates, insensibles au danger, filèrent droit vers l’indestructible armature de la Tour Eiffel plantée en travers du canyon, entre eux et l’escadron. Les soldats s’arrêtèrent tout net d’avancer en comprenant ce qui leur arrivait dans la gueule, et hésitèrent une seconde de trop avant de prendre la fuite.

Les deux potes s’enfoncèrent entre les deux rives, la navette fonçant toujours derrière eux, pile dans leur sillage. Donf se posta derrière Washi et l’imita dans tous ses gestes. Tous deux s’abaissèrent pour attraper leur fly-board par le chap, désactivèrent les attaches magnétiques de leurs semelles, puis s’allongèrent à plat ventre sur leur planche, la plaquant de toutes leurs forces contre leur torse. L’immense flèche d’acier se dressait maintenant devant eux, incontournable.

Dents serrées et souffle court, ils plongèrent tête la première entre les épaisses poutrelles de fonte entrecroisées, passant si près de l’une d’elle, qu’ils en aperçurent la rouille sous les couches de peinture écaillée. Menton collé au bord de la planche, ils se concentrèrent sur les obstacles. D’un coup de hanche, ils évitèrent un premier linteau placé en travers du passage, effectuant un brusque crochet, basculant d'un coté, puis de l’autre, pour revenir sur leur trajectoire. Ils voyaient la structure d’acier défiler à toute vitesse à travers la visière de leurs lunettes. Ils eurent à peine le temps de choisir la sortie, trouvèrent un espace libre et s’y engouffrèrent, tentant le tout pour le tout. Ils se cambrèrent brusquement et passèrent le dernier obstacle de justesse. Washi ripa violemment sur la fonte rouillée d'une traverse et surgit à l’air libre en essayant tant bien que mal de reprendre le contrôle de son fly-board qui tanguait à tout va. Donf vira de bord pour ne pas risquer de le percuter et le perdit de vue.

La navette, livrée à elle-même, ne dévia pas d’un pouce et alla s’écraser, comme prévu, à leur suite, contre l’énorme flèche d’acier de la Tour Eiffel. Elle frappa de plein fouet les premières poutrelles placées sur sa trajectoire et se fracassa en deux. Les deux morceaux de carlingue se séparèrent sous le choc en explosant dans une énorme boule de feu et continuèrent leur course à travers l’imposante armature. Ils finirent par éclater tout à fait en percutant l’entrelacs de ferraille, et par le traverser ; se dispersant en dizaines de lourds fragments, en centaines de morceaux tranchants et en milliers de petits bouts acérés et brûlants sur toute la largeur et la hauteur du canyon.

Tous ces projectiles improvisés s’éparpillèrent comme une nuée d’oiseaux de feu en furie. Criblant, transperçant, tailladant, massacrant la totalité de l’escadron d’androïdes suspendu dans les airs et complètement à découvert. Leur arrachant, têtes, bras et jambes, les éventrant et détruisant tous leurs circuits intérieurs, leur faisant sauter le crâne et une partie de leur carcasse. Bref…! Les achevant d’une seule salve.

Seul un malheureux rescapé réussit à se dégager et à remonter pour tenter de rejoindre son vaisseau-mère. Sérieusement abimé, en partie démembré, criblés de petits bouts de métal plantés dans toutes les parties de son corps, il bringuebalait dans les fumées de l’explosion en penchant de travers, complètement déséquilibré. Une magnifique occasion, qu’aucun civil n’aurait laissé échapper…

L’un d’eux démarra au quart de tour et fut sur lui en quelques secondes, ne lui laissant aucune chance. Il piqua droit dessus et le catapulta, comme une quille de bowling, à une centaine de mètres plus loin. C’en était fini des militaires. Tous leurs autres escadrons en renfort étant bloqués par des bandes de djeuns, dans les souterrains du «Grand-Paris».

Ce fut une explosion de joie, quand le transporteur de l’Armée décida de mettre les bouts à l’approche de la Police-Territoriale. Certains civils s’emballèrent un peu vite et commencèrent à descendre de leur véhicule à sustentation pour porter secours à la Mutante, immédiatement réfrénés dans leurs ardeurs par le puissant son des sirènes de la Défense Civile.

Tout le monde, sauf Donf, avait déjà oublié Washi qui gisait inanimé dans les gravats, à une lieue de là. L’instant d’avant, un fragment de leur vaisseau, éjecté par l’explosion, avait percé et détruit le moteur de son fly-board, le forçant à terminer sa chute en planeur et à atterrir en catastrophe. Donf attendait encore qu’il réapparaisse, en priant pour qu’il s’en soit sorti indemne.

Fin du troisième épisode.

- DEUXIEME PARTIE -

CHAPITRE N°1

- « Alors…! Qu’est-ce que vous en pensez ? » demanda l’agent artistique de la N.A.S.A.

- « Personnellement, je trouve ça ridicule et vulgaire. Même si le rendu est exceptionnel, je vous l’accorde..! » répondit Mme Weaver.

L’actrice était assise dans un fauteuil plastifié, et portait une blouse d’hôpital. Elle tendit le pad à son propriétaire. L’agent artistique le reprit pour le glisser dans sa serviette de cuir noir puis répondit :

- « On a vu plus vulgaire... Vous savez, on ne cherche plus à cibler le public le plus psychopathe de la planète, non merci. Mais encore moins les «intellectuels» ; il y en a si peu. On vise entre les deux…! Bon, d’accord, c’est un peu trash et salace. Mais c’est surtout moderne et populaire ! On peut montrer beaucoup de choses maintenant, ça se décomplexe ! ».

- « Vous parlez tout seul…? ».

- « Excusez-moi…! Mais je crois que le public aimerait savoir comment s’est passé votre retour sur Terre ! Ce sont ces quelques minutes qui vont changer le cours de l’Histoire ! ».

- « Écoutez, je vous ai donné mon avis. Maintenant faites ce que vous voulez. Vous semblez vous être déjà entendu avec la production, alors ce sont eux qui décideront…! ».

- « J’aurais aimé avoir votre accord…! ».

- « Eh bien, vous l’avez…! ».

- « Ah…! Merci… Vous verrez que le public en redemandera ! ».

- « Je n’en doute pas…! ».

- « Une dernière chose…! N’oubliez pas que vous avez rendez vous, demain, avec la rédactrice de « Starmust » pour préparer l’émission. Elle m’a parlé d’un débat, entre vous et les associations d’anti-extraterrestres, qui va, peut-être, vous paraitre invraisemblable, mais qui, à mon sens, ne manquera pas de faire sensation. Et puis d’une rétrospective et d’un reportage. Elle voulait que je vous en dise deux mots. Voilà…! Je vous laisse entre les mains de vos tortionnaires. Je crois qu’ils n’attendent plus qu’une chose, c’est que je déguerpisse. Alors, à demain et bon courage ! ». Il se retourna dans l’entrebâillement de la porte pour saluer l’actrice d’une petite courbette et disparut en refermant derrière lui.

Mme Weaver regarda la nuque bien rasée de son garde-du-corps reprendre sa place dans l’encadrement du judas, puis soupira. Déjà, une infirmière s’approchait d’elle, par derrière, poussant un chariot dont les plateaux étaient chargés de fioles vides, d’aiguilles sous emballages, de ciseaux, de câbles, de flexibles et de divers autres ustensiles de torture.

- « Voilà, voilà… La séance va commencer ! ». L’infirmière vint coller son chariot contre le confortable fauteuil plastifié dont l’actrice était prisonnière. L’infirmière voulut la rassurer :

- « Mon collègue va venir s’occuper des prélèvements sanguins et des biopsies… Ne vous inquiétez pas, il a des doigts de fées. Vous allez voir, on va être aux petits soins avec vous. C’est moi qui vais m’occuper de vous raser la tête. Je n’ai pas fait de formation de coiffeuse, mais c’est tout comme ! ».

Un jeune infirmier entra alors qu’elle donnait son premier coup de rasoir. Il se présenta à l’actrice en lui souriant timidement, posa les fesses sur un tabouret, puis s’attela à la tâche.

Elle observa ses mains gantées, tandis qu’il déchirait des sachets pour en sortir un tube et une aiguille.

- « Posez le bras là-dessus, s’il-vous-plait ! » lui demanda-t-il en tapotant le plastique du fauteuil.

Elle préféra ne pas voir et rejeta la tête en arrière. Elle ferma les yeux et sentit alors les mains expertes de l’infirmière qui attrapait délicatement les boucles de ses cheveux, une à une, en lui caressant le haut du front de ses doigts fins. Ce qui l’apaisa immédiatement. Mèche après mèche, dans un silence quasi religieux, le sabot laser fit son œuvre. De légers déplacements d’air la chatouillaient aux endroits mis à nu. Chaque nouvel effleurement la relaxait encore un peu plus, lui faisant vite oublier où elle se trouvait. Elle aurait presque pu se croire chez l’esthéticienne. Son sang s’écoulait goutte à goutte dans le tube de verre que tenait l’infirmier. Elle finit par sombrer dans un demi-sommeil, un rêve entre deux mondes, dans lequel la réalité se mêlait étrangement à la fiction.

_

Une masse noire grumeleuse, opaque, emplissait l’espace tout autour d’elle et s’étendait à l’infini ; à la fois si lointaine, inatteignable, et comme posée contre son visage, à portée de main, presque palpable. De furtifs reflets argentés émergeaient parfois de la surface noirâtre, en scintillant, et se propageaient par vagues, en un lancinant balancement qui s’évanouissait à un endroit pour renaitre à un autre. Un faible cliquetis lui tambourinait régulièrement les tympans. Un lointain signal que semblait émettre l’obscur remous qui l’enveloppait. Impossible d’y échapper. Elle avait beau essayer de penser à autre chose, de chercher une issue dans l’obscurité, elle s’en rapprochait inéluctablement.

Ce fut, bientôt, un noir océan se charriant lui-même et ondoyant en tous sens. Mille reflets d’argent en crevaient la surface, puis disparaissaient, engloutis par les flots bouillonnants. Elle discerna, enfin, les dizaines de milliers de sombres et luisantes carapaces ovoïdes qui grouillaient sous ses yeux. Un horrible crissement ininterrompu se superposait au concert de cliquetis organiques qui surgissaient de cette monstrueuse soupe d’insectes. C’était, pour elle, comme une longue plainte qui n’en finissait pas. Et soudain, elle comprit, lorsque d’un même élan, les longues carapaces noires se redressèrent, et que dans un intense cri de détresse, un million de gueules aux mâchoires inoxydables s’ouvrirent et claquèrent dans le vide comme une infernale couvée d’oisillons laissés à l’abandon. L’effroyable nid de xéno-morphes fut subitement emporté, submergé par le ténébreux magma d’où il était sorti.

L’actrice rêvait. Son corps plongea vers de vertigineux fonds cosmiques dans lesquels tout commençait à se désagréger. De larges auréoles rougeoyantes apparurent peu à peu et fusionnèrent. Les dernières taches d’ombres disparurent dans la lueur qui s’intensifiait, emportant avec elles l’interminable supplique des xéno-morphes. Elle ne percevait plus qu’un léger bourdonnement et cet indéfinissable cliquetis qui s’atténuait, au loin. Elle rouvrit les yeux.

Son image se reflétait dans le miroir sans teint face à elle. Elle trônait, renversée dans son fauteuil, au milieu d’une vaste salle à l’aspect clinique. Des dizaines d’électrodes étaient collées sur son crâne rasé à blanc. Les récepteurs électro-graphiques ronronnaient tout doucement, autour d’elle. Elle était seule dans la pièce. Quelqu'un tambourinait à la porte.

- « Toc, toc, toc ! ».

L'actrice se frotta les yeux et le visage, puis se tapota les joues du bout des doigts pour se redonner un peu de contenance. Elle mit quelques secondes à trouver son portable et bipa son garde du corps. Ce dernier fit entrer le directeur de la N.A.S.A et le médecin-chef chargé de faire le bilan de santé de l’actrice. Le directeur, tout sourire, s’approcha de l'actrice pour lui baiser la main.

- « Mes hommages, Madame…! Je suis ravi de vous accueillir parmi nous. J’espère que vous passerez cette petite quarantaine agréablement. Demandez-moi tout ce que vous voulez, je l’obtiendrai ! ».

- « Merci…! Je suis moi-même enchantée de l’accueil que vous me faites et je ne manquerai pas de faire appel à votre générosité ! ».

- « Je vous présente le professeur Evans qui va contrôler vos performances et superviser les analyses médicales ! ».

- « Mes hommages, Madame…! Laissez-moi d’abord vous remercier pour votre collaboration. La Science vous en sera gré…! Toutes les expériences et analyses ne sont pas terminées, mais je peux, aux vues de toutes celles que nous avons déjà pratiquées, affirmer que vous êtes tout-à-fait apte. Votre bilan santé est positif sur tous les plans. Physique, physiologique, psychologique. Vous êtes en pleine forme... Aucune charge virale n’a été détectée, aucun risque de contagion, a priori. Il faut tout de même rester prudent. On va continuer à surveiller ça, de près, mais tout laisse à penser que vous ferez partie de l’aventure ! ».

Elle n’avait pas, là, de quoi se réjouir, mais elle pouvait, évidemment, s’en féliciter et en être sincèrement honorée. Elle allait, ainsi, atteindre une nouvelle dimension politique, quasiment historique. Et à bien y réfléchir, ce statut et ce rôle qu’on lui attribuait devenaient d’une importance qui transcendait sa propre individualité. Qui la projetait dans l’avenir et l’histoire de l’Humanité. Devenir la nouvelle icône de la Conquête Spatiale n’était pas une mince affaire et il lui fallait encore, pour cela, faire preuve de courage, pour ne pas dire d’inconscience, en partant avec le prochain équipage de la station spatiale internationale. Elle était bien plus angoissée qu’elle ne le laissait paraitre.

- « Je suis extrêmement honorée de la confiance que vous m’accordez et croyez bien que je saurai m’en montrer digne. J’estime que c’est, maintenant, un devoir pour moi ! ». Elle le dit sur un ton plutôt académique, mais parfaitement convaincant. Le directeur enchaina :

- « Vous serez un exemple pour les générations futures ! Vous allez devenir une icône de la conquête de l’espace, et ils seront bientôt des milliers à se presser aux portes du système solaire pour partir à l’aventure… ! Auront-ils tous autant de courage que vous…? Espérons-le !» répondit le directeur. Puis s’adressant au médecin-chef : « Peut-être, avez-vous quelque chose à ajouter, docteur ? ».

- « Non…! Je vais rester attentif au suivi des analyses et des entrainements. J’espère, Madame, que votre emploi du temps ne sera pas trop surchargé. Au moindre stress ou à la moindre fatigue, n’hésitez pas à me prévenir…! Voilà, je vous laisse. Une infirmière va venir vous retirer toutes ces électrodes ! ». Il se retourna, alla ouvrir la porte, puis s’éclipsa. Le directeur s’empressa :

- « Vous me pardonnerez d’avoir été si impatient, mais je m’envole pour Baïkonour dans quelques heures et je n’aurais pu vous revoir avant la signature du contrat. J’ai cru comprendre qu’une incertitude planait encore ! ».

- « Ah, oui…! Ecoutez, c’est un peu difficile d’en parler et cela peut sembler absurde. Une idée m’est venue, un peu saugrenue au premier abord, mais qui a fini par m’obséder. Vous allez trouvez ça complètement aberrant et me dire qu’on ne voit ça qu’au cinéma. Pourtant vous savez ce que l’on dit : que la réalité dépasse souvent la fiction…! J’aimerais donc ajouter une clause au contrat, me permettant de récupérer tous les échantillons A.D.N qui m’ont été prélevés. Au cas où…! Ne souriez pas, je suis vraiment très sérieuse. Et, bien sûr, je veux que ça reste entre nous ! ».

Le directeur avait bien trop de respect envers elle pour oser en rire, mais son sourire figé mit tout de même quelques secondes à s’effacer entièrement.

- « Je crois que vous surestimer les pouvoirs de la génétique, mais vous avez néanmoins raison de vous inquiéter. On n’est jamais trop prudent. La restitution des prélèvements est, certes, tout-à-fait envisageable. Une fois que toutes les expériences et analyses auront été menées à leur terme ! ».

- « Je n’en attendais pas moins de votre part. Je vous remercie ! C’est idiot, mais je crois que je serai plus tranquille, ainsi ! ».

- « Soit…! Je ferai rédiger une clause supplémentaire. Il est vrai que les lois qui nous protègent de cela vont très certainement évoluer et qu’il est judicieux d’y avoir pensé. On ne sait jamais ce que nous réserve l’avenir ! ». Il pensait surtout qu’elle avait trop d’imagination et qu’elle en devenait légèrement paranoïaque.

L’actrice savait que c’était un peu présomptueux de sa part, mais que cela restait, néanmoins, dans le domaine du plausible, si tant est que cela soit possible, un jour. Elle les pensait capable de créer une véritable Mutante, formatée, embrigadée et assoiffée de conquête qui achèverait ce qu’ils avaient commencé avec elle. Une Jeanne d’Arc de l’espace…

- « Je vous ferai parvenir le texte…! » reprit le directeur de projet. « Ah, voilà l’infirmière. Je vais la laisser faire son travail. Encore toutes mes félicitations pour votre intégration dans l’équipage. Bravo et, surtout, Merci ! Merci, pour le courage dont vous faites preuve…! Peu de personnes, aussi sensées, en sont capables. Je pense que cela fera son petit effet et que votre contribution aura des conséquences très positives pour l’avenir, soyez en assurée ! Bien…! J’espère que cette quarantaine ne sera pas trop difficile à supporter pour vous et votre famille. Vous pouvez les voir avant Noël. Il y aura des contraintes sanitaires, mais vous pourrez profiter d’un peu d’intimité. Sur ces mots, je vous quitte…! Mes respects, Lady Weaver ! ».

Il s’avança pour lui saisir la main et la porter à ses lèvres. Elle se redressa dans le fauteuil et lui laissa faire son baisemain.

- « C’est moi qui vous remercie, cher directeur, pour vos aimables attentions. J’y suis très sensible. Je vous souhaite bon voyage ! ».

- « Je reste à votre disposition ! » conclut-il. Puis se tournant vers l’infirmière, la salua d’un regard et d’un « Mademoiselle…! » un peu distant, avant de sortir. Le vigile referma derrière lui.

- « Eh, ben…! Vous avez dormi un siècle. Vous aviez bien besoin de récupérer ! » dit l’infirmière en se mettant derrière elle et en commençant à décoller les électrodes du crâne de l’actrice. Elle continua sur sa lancée : « C’est fini pour aujourd’hui. Encore demain, et toutes les analyses seront terminées. Vous allez ensuite devoir apprendre à faire les prélèvements, vous-même; pour «là-haut» ! ».

- « Aie, oui…! J’avais oublié, ça ! ».

- « Ne vous inquiétez pas, c’est facile. Ce n’est pas ça qui va vous faire peur, tout de même ! ».

- « Et si, pourtant. Il me faudra encore surmonter cette peur. Comme les autres…! ».

Elle ne se souvenait pas qui avait pu lui souffler cette malheureuse idée d’un voyage dans l’espace et de ce séjour dans l’I.S.S, le tout agrémenté d’expérimentations et de prises de sang quotidiennes. Cela venait-il de la production, d’une simple discussion entre amis ? Et comment avait-elle pu prendre une décision aussi grave ? S’il s’était agi de promo, elle aurait pu tout simplement réaliser un faux voyage tourné en studio, sans prendre le moindre risque. Mais elle allait réellement partir pour participer à des expériences relatives aux mutations génétiques en milieu extraterrestre. C’était très certainement cette similitude avec la fiction qu’elle finissait de réaliser, qui l’avait décidée. Elle désirait transcender son personnage. Lui donner vie en y mettant son propre courage.

- « Hop, c’est fini. Quelle perruque, pour aujourd’hui ? » demanda l’infirmière, qui déposa le sachet rempli d’électrodes sur le chariot et se baissa pour attraper une grande boite en carton. Elle la posa sur le plateau, puis en souleva le couvercle.

- « Comme d’habitude ! » s’entendit-elle répondre. Elle dégagea la coiffe du papier qui la protégeait et l’ajusta avec soin et délicatesse sur le crâne nu de sa patiente.

L’actrice retrouva immédiatement une apparence normale, bien moins austère. Vêtue d’une simple tenue aux couleurs de la N.A.S.A, elle se leva du fauteuil, laissa le sang circuler quelques secondes dans ses jambes, puis alla rassembler ses affaires, feuillets, stylo, ordi, pad et portable, qu’elle fourra, bien serrées, dans une solide serviette en cuir.

- « Ah, au fait…! » se souvint-elle, soudain. « Je vous ai ramené votre passe-droit visiteur, pour avoir l’accès au plateau ! » et elle tira un badge plastifié de la pochette extérieure pour le lui donner.

- « Vous êtes un ange…! On a tellement peu l’occasion de s’amuser, par ici ! ».

- « Je vous ai marqué les emplois du temps de Mr Brosnan et de Mr Purefoy, sur un petit papier, au dos. J’espère que ça collera avec le vôtre ! ».

- « Oh, c’est trop gentil…! Merci beaucoup ! Je pourrai toujours me faire remplacer, s’il le faut ! ».

- « J’espère que vous ne serez pas trop déçue. Vous savez, le plus grand de nos talent, c’est, tout bêtement, d’être capable de braver le ridicule. Et dans le cas présent, vous risquez d’être servi…! Allez, à demain ! » conclut l’actrice sur un sourire, avant de sortir de la pièce.

- « A demain, Mme Weaver… Reposez vous bien ! Et encore, merci ! » dit l’infirmière.

Le garde du corps ouvrit la porte à l’actrice. Il décocha un sourire et un clin d’œil ravageur à l’infirmière en refermant la porte, puis repartit à la poursuite de sa cliente.

CHAPITRE N°2

Le garde du corps de Mme Weaver, le souffle court derrière son masque de protection, avançait à grands pas, allongeant ses enjambées jusqu’au ridicule pour ne pas avoir à courir derrière elle. Il la raccompagnait au «labo», observant la haute silhouette effilée de sa protégée, fendre l’air devant lui. Les couloirs étaient vides et identiques, mais bizarrement jamais monotones. Larges et bien éclairés, ils donnaient un sentiment d’isolement confortable. L’actrice était simplement vêtue d’une combinaison immaculée des plus anodines. Un foulard de soie blanche lui recouvrait la tête, la nuque et les épaules. Le garde espérait apercevoir les transformations qu’elle dissimulait au public. Que le voile mal épinglé allait soudainement s’envoler dans un courant d’air et lui laisser voir à quoi elle ressemblait. Il pouvait, tout au plus, discerner sous les plis du foulard, un vague renflement à l’arrière de son crâne, mais rien d’autre.

Il l’escorta jusqu’au «labo», une salle ainsi nommée pour le capharnaüm qui y régnait, un assortiment d’éprouvettes, de casseroles et de cerveaux en ébullition. Une sorte de cuisine-salle de bains, pleine d’ordinateurs derniers modèles. Mais pour l’heure, tous étaient en berne. Tout était propre et bien rangé. Seule, une jeune assistante attendait l’actrice. Elle se leva quand celle-ci entra dans la pièce.

- « Bonsoir ! » dit-elle à travers son masque filtrant.

- « Bonsoir, jeune fille ! » répondit Mme Weaver sans s’arrêter de marcher. Elle se dirigea droit vers le vestiaire et tira le rideau sur son intimité.

- « Le sauna est prêt…? ».

- « Oui, oui… J’ai entendue la sonnerie ! Vous avez besoin de quelque chose ? ».

- « Non, ça va…! Tout est là, c’est parfait ! ».

L’actrice pénétra en peignoir à l’intérieur de la petite cabine et vérifia que tout était bien propre. Elle posa son coussin imperméable sur le banc de bois pour s’y installer, puis déclencha la vapeur à l’aide de la télécommande. Elle programma un peu de musique et ferma les yeux en soupirant. La fatigue du tournage aidant, la chaleur humide et accablante finit de l’engourdir complètement. Elle somnola un bon quart d’heure, essayant vainement d’échapper à la vision cauchemardesque qui l’obsédait, à cette infâme soupe de xéno-morphes qui bouillonnait dans sa tête. Cela ne l’amusait plus du tout. Elle avait parfois énormément de mal à dormir sereinement. La pression du tournage, l’isolement sur cette base éloignée de tout, l’appréhension du voyage spatial et toutes les contraintes sanitaires qui allaient avec, lui pesaient énormément et commençaient à la perturber plus qu’elles ne l’excitaient. Sans parler du malaise qu’elle ressentait à être, en permanence, confrontée dans la réalité aux mêmes situations, aux mêmes scènes et au même rôle que dans la fiction qu’elle réalisait. Elle n’avait qu’une hâte, en finir avec tout ça pour retrouver la tranquillité d’une vie normale.

Elle rouvrit les yeux. Un épais brouillard de vapeur aromatisée avait envahi l’habitacle. Elle tendit la main à travers les nuées de vapeur. Ses ongles noirs, épais et bombés, étaient recourbés comme des griffes au bout de ses doigts noueux. Se penchant légèrement pour se rapprocher du miroir, elle fit glisser la buée qui en recouvrait la surface d'un revers de la main.

Son visage apparut soudainement, un peu flou, sous la pellicule d’eau qui dégoulinait lentement sur le verre. Elle tressaillit au fond d’elle-même en se découvrant ainsi, si parfaitement modelée et transformée. Sa difformité l’émerveillait. Elle aurait aimé vieillir de cette façon, en se métamorphosant au fil du temps, au lieu de se ratatiner comme prévu. Voilà où elle en était : à regretter que les généticiens ne soient pas encore en mesure de stopper le vieillissement, déçue que la fiction ne soit pas encore la réalité.

- « Te voilà, enfin…! » dit-elle, en parlant à sa propre image.

Elle étira son sourire carnassier jusqu’au milieu de ses fausses joues. Les os de sa puissante mâchoire saillaient sous la peau blafarde. Elle passa délicatement sa main sur la proéminence de son front, puis tout le long de son crâne lisse et luisant qui s’allongeait vers l’arrière. Il lui fallut se contorsionner pour apercevoir la petite collerette qui en couronnait la base et qu’elle caressa du bout des doigts. Elle n’était qu’au début de la métamorphose et, donc, loin d’être au bout de ses peines, de ces ennuyeuses séances quotidiennes de collage, puis de décollage à la vapeur. Elle gratta un peu le latex à la jointure de son front et arracha une fine pellicule de colle ramollie qui ressemblait à un lambeau de peau morte. L’idée de la mue lui traversa aussitôt l’esprit et la remit de bonne humeur. Cela semblait, à première vue, plutôt répugnant, mais elle avait vu pire. Les micros gouttelettes d’eau se remirent à condenser très vite sur le miroir et son reflet disparut sous la couche de buée.

Elle se leva et récupéra le fin coussin de plastique noir. Son peignoir imbibé lui collait à la peau et la gênait dans ses mouvements. Elle sortit de la cabine dans un nuage de vapeur et s’en débarrassa aussitôt, le laissant choir à ses pieds, pour en changer.

Elle quitta ensuite le vestiaire pour aller s’asseoir à sa table de maquillage. L’assistante eut un léger sursaut en la voyant, impressionnée par la noblesse et la majesté qui se dégageait d’elle et de son personnage. Elle y croyait à fond, comme tout le reste de l’équipe, d’ailleurs. Elle l’aida à s’installer sur la chaise, face au grand miroir, en disant :

- « Votre portable a sonné ! ».

- « Ah…! Voyons voir qui ça peut bien être ! » répondit l’actrice en tirant sa sacoche de cuir à elle. Un court message lui était adressé. Elle rappela immédiatement.

- « Eva ! Bonsoir… Écoutez, c’est d’accord pour le débat. Et oubliez ce que je vous ai dit. Faites comme vous l’entendez. Vous n’aurez qu’à vous souvenir de mes petites exigences ! ». Son interlocutrice lui parla encore quelques secondes. Puis l’actrice reprit :

- « C’est d’accord, comme ça. On se reverra à la répétition générale…! Moi de même…! Je vous en prie. Au revoir ! ». Elle coupa la communication et conclut :

- « Un débat politique pour faire la promo d’un film…! On aura tout vu. Ça ne leur suffit pas de m’envoyer dans l’espace, ils m’envoient au front, maintenant. Bon sang, mais d’où elles sortent ces satanées associations d’anti-extraterrestres. Vous en avez une idée, vous ? » demanda-t-elle à l’assistante.

- « Non…! Tout ce je sais c’est qu’il faut être débile pour croire à des âneries pareilles ! ».

- « Ah, ah, ah, ah… Il n’y a pas d’autres mots ! On a dû les choisir pour ça..! ».

L’actrice savait très bien que le problème allait avoir son importance dans un avenir relativement proche, mais elle préféra en rire.

CHAPITRE N°3

C’était le soir du grand Show. Une centaine de caméra-drones survolait le quadrilatère que formaient les quatre hautes pyramides étincelantes qui se dressaient là, dans le désert d’Egypte. Sur la face non illuminée de trois d’entre elles, les plus anciennes, étaient accrochés des milliers de rangées de fauteuils avec haut-parleurs et clavier interactif intégrés. Toutes les places avaient été réservées depuis longtemps. Les dizaines de milliers de privilégiés se déversaient en flots à chaque niveau, puis s’éparpillaient en minces filets pour gagner leur place. Une fois assis, ils pouvaient, soit s’isoler au fond du fauteuil et allumer leur hologramme individuel pour écouter et regarder le groupe pop qui intronisait la soirée, soit profiter du bruit de fond ambiant tout en observant le décor planté sous la Voie Lactée, dans la nuit étoilée, ainsi que l’hologramme géant qui surplombait la grande scène de spectacle. Située au bas de la quatrième pyramide, la grande scène formait une large avancée circulaire qui s’étendait jusqu’aux premiers rangs de l’orchestre, et était, pour l’instant, envahie par une horde de musiciens-danseurs extravagants jouant sur des instruments invisibles. Face à eux, les officiels et de nombreux journalistes occupaient la partie centrale de l’orchestre. On finissait de s’installer aux abords de l’immense surface plane. Tous ceux qui se massaient contre les barrières, au plus près de la scène, pour s’égosiller avec le chanteur étaient gentiment priés de regagner leur fauteuil.

Le temps et le lieu étaient idéaux. Aucun risque de voir la pluie leur tomber dessus à cette période de l’année, d'autant moins si l’on prenait en compte les nombreuses sécurités météorologiques que la production du spectacle avait mises en place. De nombreux couples et des familles entières étaient venus en cargo-navette pour assister au débat. Plusieurs dizaines de milliers de spectateurs avaient fait le déplacement, tandis que des milliards de télé-acteurs et simples téléspectateurs, jusqu’au fin fond du système exo-planétaire, regardaient le show à travers leurs diffuseurs.

Plus particulièrement certains groupes sociaux comme les militaires qui attendaient de savoir ce que le gouvernement civil avait l’intention de leur faire ; ou comme les transformistes, devenus depuis peu adeptes du génétisme et qui rêvaient de ressembler à la Mutante ; ou encore, les religieux et les militants anti-extraterrestres qui, eux, la détestaient. Le reste du monde se contentait d’être curieux et d’apprécier la qualité du spectacle.

La dernière chanson fut reprise en chœur par une partie du public. Sur l’ultime accord de la fin, les musiciens saluèrent la foule et disparurent dans un brusque fondu au noir. Les applaudissements encore éparpillés se noyèrent, alors, dans le cri de terreur que poussa la foule, subitement surprise et effrayée par une terrifiante apparition. Le public fut soudainement captivé dans son ensemble et continua de réagir à l’unisson, entre cris d’effroi et rires nerveux, aux multiples portraits de xéno-morphes qui leur sautaient à la figure et aux violentes séquences de combats censées démontrer la supériorité de l’humain sur «l’animal». Le tout sur fond de générique musical, réorchestré pour l’occasion. L’émission démarrait.

Une colonne de faisceaux laser perça l’obscurité, comme si elle surgissait de la voute étoilée et se planta au milieu de la grande scène, entre ciel et terre, pour y déposer Eva Kesh, virtuellement téléportée. Le rayon de lumière bleu repartit aussitôt d’où il était venu et se perdit dans les étoiles, laissant apparaitre la vraie présentatrice, auréolée d’une majestueuse aura bleutée. L’applaudimètre explosa. Elle arbora un grand sourire :

- « Bienvenue sur ce site merveilleux et Merci à tous ! Un grand Merci au public témoin et aux milliards de téléspectateurs qui vont voter et participer à ce moment historique. Messieurs, dames, celle que nous attendons de découvrir, avec une impatience et une curiosité mêlées d’un immense respect, nous fera l’honneur de se montrer à nue, sans artifices, ni déguisement, et de tout nous dévoiler sur l’incroyable mutation que son corps a subi…! A ses côtés, pour la soutenir : le Ministre de la Défense Américaine, Mr Lew Danton, venu aussi défendre sa nouvelle politique de colonisation…! ». Les huées du public ne se firent pas attendre. Elle continua :

- « Le professeur Edward Foller, qui fera toute la lumière sur les miraculeuses mutations génétiques de demain…! ». L’accueil fut plus mitigé. Ni huées, ni applaudissements. Le public était encore dans l’expectative. « La docteur Asia Oharo nous parlera des fabuleuses découvertes médicales à venir et la philosophe Zeta Gablinski sera là pour nous prodiguer quelques conseils avisés. Ils et elles se feront les apôtres de notre exceptionnelle invitée…! Face à eux : le porte-parole de l’Alliance œcuménique, la présidente de l’association anti-extraterrestre N.E.T.I , et le représentant des associations de contrôle civil, viendront nous donner leur avis sur les grands bouleversements annoncés…! Et vous, cher public, chers téléspectateurs, bien confortablement installés au dessus de la mêlée, serez les seuls juges et arbitres de ce grand débat…! ». Cette fois, ils s’applaudirent. « Alors, tenez-vous prêts à voter pour les questions qui doivent être posées et n’hésitez pas à nous envoyer toutes celles qui vous passent par la tête ! ».

Le fond sonore baissa d’intensité et le thème du générique se fit plus solennel. Eva Kesh laissa passer un court instant puis reprit sa présentation :

- « Voilà plus de quarante jours que le monde entier attend de la voir…! Les uns, effrayés, l’imaginant en monstre, et les autres, enthousiastes, conquis par son héroïsme guerrier. Mais que savons-nous vraiment d’elle…? A-t-elle, comme certains l’affirment, perdue toute humanité…? Qui donc, peut prétendre, ainsi, connaitre un nouveau-né…? Car c’est exactement ce qu’elle est. Un nouveau-né. Une femme à peine éclose…! Son passé, son combat contre l’envahisseur, le courage dont elle a fait preuve, son ultime sacrifice, parlent en sa faveur. Et bien qu’elle ne soit, aujourd’hui, plus la même, gardons tout cela en mémoire…! Pour moi, elle reste ce qu’elle a toujours été : une femme courageuse et intègre, qui dans son terrible malheur, aura su et saura encore tirer le meilleur parti des choses…! Mais je ne veux influencer personne et je n’irais pas plus loin dans mon hommage. Elle vous parlera bien mieux que moi de son état d’esprit… ! Pour nous prouver sa bonne foi, elle a décidé, avec l’humilité qui la caractérise et contre l’avis même du gouvernement, de se montrer à nous telle qu’elle est. En pleine métamorphose. Sans fards et sans honte. Alors, avec tout le respect que nous lui devons, accueillons et applaudissons à tout rompre, cette héroïne des temps modernes, cette femme exceptionnelle : la bien-nommée, Lady Ripley ! ».

Tous les projecteurs s’allumèrent au même instant et éclairèrent la scène dans son ensemble. Eva Kesh perdit son aura lumineuse et retrouva un peu de sa personnalité, parfaitement moulée dans sa robe des grands soirs. Elle se retourna et allongea le bras, ouvrant sa main et la tendant vers un coté de la scène. Les caméras restèrent en retrait et filmèrent l’apparition de la Mutante à bonne distance, sans faire de gros plans, pour éviter d’effrayer le public.

Celle-ci sortit des coulisses le plus naturellement du monde, sous un tonnerre d’applaudissements, de vivats et d’ovations dignes de son rang et de sa célébrité. Car elle était bien, sans conteste, la femme la plus célèbre du système exo-planétaire, à ce jour. Ressuscitée d’entre les morts, à moitié extraterrestre, martyr de l’histoire spatiale et suprême combattante de l’ennemi. Il y avait de quoi être impressionné.

Honorée comme une reine, elle comptait le devenir réellement, concrètement, génétiquement, comprenant, au fond d’elle-même, que cela était inéluctable. Mais pas n’importe quelle reine. Pas une de celles que les humains connaissaient et adulaient plus ou moins. Loin de là… ! Non pas, une de leurs reines de lumière et de strass empreintes de prestige, mais plutôt une de celles qu’ils avaient sous les pieds sans en avoir aucune conscience et qui avaient fini par coloniser le monde dans son intégralité en restant dans l’obscurité.

Elle sourit au public et s’arrêta plusieurs fois sur son trajet pour saluer les sursauts passionnés de la foule qui criait son nom en agitant les bras. Elle portait une longue robe blanche élégamment plissé qui cachait sa silhouette et venait effleurer le sol en ondulant. Elle avait les bras nus et un décolleté pudiquement entrouvert sur une partie de ses charmes. La petite chaine platinée de la malheureuse Kall, pendait à son cou. Pour le reste, on pouvait dire que la transmutation était bien entamée.

Les os de sa puissante mâchoire saillaient sous la peau tendue et s’allongeaient légèrement vers l’avant. Ses larges pommettes s’étiraient jusqu’aux tempes en un léger renflement qui passait par-dessus le lobe de son oreille pour se fondre dans l’épaisse ossature ovoïde de son crane, entièrement chauve. Elle s’était elle-même arrachée, la veille au soir, le fin duvet de cheveux transparents qui résistait encore à la métamorphose. À l’arrière de son crane lissé s’étaient formées deux portions de chair qui lui recouvraient le haut de la nuque. Dans le fin repli qui les séparait, les prémices d’une collerette apparaissaient. Une fine membrane en émergeait, tendue comme une voile sur les minuscules arêtes qui pointaient entre les amas de chair gonflée. Seuls, ses yeux noirs, masqués par des lentilles de protection, avaient retrouvé leur couleur d’antan. Toutes ces difformités ne provoquaient nul sentiment de rejet en elle. Elle les assumait comme faisant partie intégrante de sa personne.

La présentatrice lui proposa l’accolade, tout aussi naturellement qu’elle l’aurait fait avec sa meilleure copine. La Grande Dame s’empressa d’accepter et se pencha vers elle pour recevoir les affectueux baisers de bienvenue.

- « Merci, Lady Ridley, d’être venue répondre au public et à vos détracteurs…! Vous ne serez pas seule, ce soir, à devoir affronter leur jugement. Avec vous, un soutien de poids : quatre éminences du Gouvernement Civil de l’Union : Mr Danton, le professeur Foller, la docteur Oharo, et Mme Gablinski. Allons les rejoindre ! ».

Les quatre invités apparurent, assis au fond de leur fauteuil, comme téléportés. Chacun y alla de son sourire puis reprit son air grave et condescendant, caractéristique de la plupart des membres du gouvernement.

Eva Kesh fit signe à la Mutante de prendre place dans le fauteuil qui trônait au centre, puis s’installa auprès d’elle, dans le demi cercle.

La présentatrice commença le débat :

- « Treize milliards de télé-acteurs nous ont envoyé leurs questions et la majorité d’entre eux se demande la même chose…! C’est au Gouvernement Civil de l’Union, et donc à vous Mr le Ministre de la Défense qu’ils posent cette première question. À vous de les rassurer. Nous attendons de vous une réponse claire, nette et précise, sans équivoque et sans langue de bois. J’ose vous faire confiance pour cela…! Alors, puisque nous savons tous, maintenant, qu’ils existent. Pouvez-vous nous dire, Mr Danton, si les extraterrestres sont à nos portes…? ».

- « D’abord bonsoir à tous et merci à vous, chère Eva, de m’avoir invité…! Vous me demandez si nous risquons une invasion. Bien sûr que non ! Il est tout-à-fait ridicule de croire cela. Le seul fait formellement établi, pour lequel nous avons une preuve matérielle, ainsi qu’un témoignage vivant en la personne de Lady Ridley… » répondit le Ministre en la désignant respectueusement. « … c’est, qu’un vaisseau d’origine extraterrestre s’est effectivement perdu dans un de nos systèmes et a atterri en catastrophe sur une petite planète très lointaine qui appartient, aujourd’hui, à l’Armée. L’équipage extraterrestre aurait emporté dans ses bagages un ou plusieurs parasites qui l’auraient décimé…! » et là, il fit une longue parenthèse. « …Comme l’ont été, d’ailleurs, à leur tour, des centaines d’humains innocents, manipulés et sacrifiés par l’Armée. En fait, je pense que les militaires sont les «extraterrestres» dont nous avons le plus à craindre. Ce sont eux qui ont envoyé l’équipage du Nostromos, à la rencontre d’un troisième type, sans prendre les précautions humanitaires qui s’imposaient. Eux, encore, qui ont laissé une colonie entière se faire affreusement anéantir. Eux, toujours, qui ont eu pour dessein criminel de tenter le clonage de monstres xéno-morphes…! Malheureusement pour eux et heureusement pour nous, qui pouvons maintenant en tirer le meilleur parti, ces animaux sauvages ne se sont pas avérés invincibles et tout au plus auraient-ils pu être destinés à nous effrayer… Ils auraient été bien incapables de produire une quelconque technologie. Ce ne sont, après tout, que des êtres primitifs… En revanche, si vous voulez parler de l’équipage extra-terrestre, il est clair que leur science est supérieure à la nôtre, ou plutôt, l’était, car il est vraisemblable que leur civilisation ait depuis longtemps disparue…! Évidemment, de nombreuses hypothèses doivent encore être étudiées, mais je peux, d’ores et déjà, affirmer que nous n’avons rien à craindre de ce coté-là…! Leur propre système solaire est distant du nôtre de plusieurs dizaines de milliers d’années-lumière, et même si leur avance technologique semble leur permettre de voyager à la vitesse-lumière et très certainement de survivre à un aussi long voyage, aucun autre vaisseau extraterrestre n’a été détecté, d’aussi loin qu’on puisse le faire. Nous pensons qu’il s’agit d’un vaisseau isolé et livré à lui-même qui aura erré durant des milliers d’années aux abords de la Voie Lactée avant de plonger vers nous, par pur hasard, après épuisement de leur carburant. Un carburant pratiquement inexistant dans nos régions stellaires qui se retrouvent, du coup, sans aucun intérêt pour eux. Rien n’indique qu’ils aient choisi cette direction intentionnellement ! ».

La philosophe conclut pour lui :

- « N’oubliez pas de dire que leur technologie et ce carburant, et par extension leurs territoires, sont, pour nous, dignes du plus grand intérêt, n’est-ce pas ! Nous comprenons, maintenant, pourquoi les Militaires ont si judicieusement choisi cette direction pour coloniser l’espace ! ».

- « Merci, Mme Gablinski, pour cette petite mise au point, qui clôt une explication des plus limpides. Merci, Mr le Ministre ! ». Elle tourna légèrement le buste vers la Mutante et enchaina tout de suite : « La deuxième question s’adresse directement à vous, Lady Ripley ! C’est un ensemble de questions, toutes plus pertinentes les unes que les autres, que je résumerais ainsi : Comment allez- vous ? ».

La Mutante sourit. Une vague d’applaudissements déferla pour l’encourager.

- « Je reprends confiance…! Je me sens à nouveau libre et vivante, malgré tout. Malgré l’isolement, malgré les douleurs du passé. J’essaye de faire comme si je venais de me réveiller d’un simple cauchemar…! Le plus difficile à accepter, c’est bien sûr, cette métamorphose qui m’affecte. C’est une souffrance psychologique contre laquelle je dois lutter à chaque seconde. Et il ne suffit pas de chercher à l’apaiser ou à l’occulter de quelques manières que ce soit. Je pourrais comparer cela à la vieillesse. Au sentiment que l’on a quand l’amour et le désir nous échappe peu à peu et que l’on passe de l’autre coté de la barrière. Mais d’une façon plus brutale, comme si le temps s’était subitement abattu sur moi… ». Elle ajouta avec humour : « Et si l’on compte le demi-millénaire que j’ai derrière moi, vous imaginez le choc. Bien qu’à cet âge, je peux toujours m’estimer heureuse d’être en aussi bonne forme… » plaisanta-t-elle à nouveau. Puis elle termina, ainsi : « Il y a aussi ce sentiment de colère et de culpabilité qui m’assaille en permanence. Vous savez, c’est vraiment très étrange de se retrouver face à un destin que l’on n’a pas choisi. Je crois que je finirai par accepter mon corps, si j’arrive à accepter ma destinée ! ».

La philosophe hocha la tête pour confirmer. La présentatrice reprit la parole au milieu des applaudissements :

- « Merci, Lady Ripley ! C’était une très belle et très intéressante réponse. Gageons que vous réussirez et que votre destin vous permettra de faire de grandes choses. Il ne faut pas en douter ! ».

Elle se détourna d’elle.

- « Docteur Oharo…! Ou devrais-je, plutôt, dire : Docteur Miracle…! Car ce sont bien des miracles que vous nous prédisez pour les décennies à venir. Des guérisons et des remèdes miraculeux, en veux-tu, en voilà…! Alors, qu’en est-il, exactement…? ».

- « Bonsoir…! ». La jeune femme se racla discrètement la gorge. « Ecoutez, je ne vais pas faire, ici, la liste des «miracles», comme vous dites, pour tenter de, grossièrement, les expliquer en quelques minutes... Toutes mes explications resteraient dans le domaine du surnaturel... La science exige des preuves ! J’ai préféré en rapporter une qui soit incontestable. Bilans de santé, clichés magnétiques, vidéos et témoignage à l’appui… Je pense qu’elle sera bien plus éloquente. Et je me contenterai d’intervenir quand cela sera nécessaire…! Je vous laisse le soin, Mme Kesh, de commenter le reportage que vous en avez fait…! ».

- « Avec plaisir…! Chers téléspectateur, cher public, voici une réponse originale à la question que vous avez posée. Faisons fi des bavardages scientifiques et entrons dans le vif du sujet. Vous allez découvrir des images inédites, parfois sanglantes; extrêmement choquantes pour un trop jeune public; qui proviennent des derniers enregistrements vidéo effectuées par l’agent Kall, lors du sauvetage de Lady Ripley… Vous découvrirez aussi, diverses preuves médicales, gracieusement offertes par le Ministère de la Santé à notre regard…! Rappelons, que Lady Ripley; qui se trouve, comme nous pouvons nous en apercevoir, en parfaite santé, et ne montre aucune blessure; a, elle-même, reçue plusieurs balles de gros calibre, en pleine poitrine, a été brulée au troisième degré et a encaissé de puissants chocs infra-basse… ! A l’instar de ce courageux civil qui l’a aidé dans sa fuite, et qui semblait condamné. C’est de lui et de son incroyable guérison dont il s’agit, ici ! Mais récapitulons avant tout, les faits et violences qui auront conduit le malheureux Volvic Lefranc au triste état dans lequel il a été retrouvé…! ».

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- « Si «Elle» l’avait pas pris en otage, il lui serait rien arrivé au «malheureux» ! » commentait alors, un père, à l’intention de sa petite famille, mère, fille et fils. Tous les quatre étaient assis à table devant leur assiette, autour du diffuseur, à l’autre bout de la Terre.

- « Parle moins fort, mon chéri. Tu n’écoutes même pas ce qu’elle dit. Et nous, on entend rien ! ».

- « Bon…! Eh bien, écoutons calmement la propagande et laissons dire ! ». Il coupa un morceau de viande saignante et le mit dans sa bouche pour le mastiquer avec colère en observant du coin de l’œil, sa femme et ses enfants complètement subjugués, pendus aux paroles de la présentatrice.

- « Voyons tout d’ abord le premier choc dont il a été victime. Ce sont deux missiles infra-basse, envoyés très illégalement par les militaires, qui ont explosés simultanément au dessus de sa tête. L’effet est radical. On voit Mr Lefranc s’évanouir et chuter instantanément, sauvé in-extremis par l’agent Kall… Ils seront ensuite attaqués, au fusil-mitrailleur, par des mercenaires et c’est là que Mr Lefranc recevra une balle qui lui transpercera le mollet et lui brisera l’os du tibia. Nous voyons, ici, les dernières images envoyées par l’agent Kall, elle aussi gravement endommagée dans cette attaque…Veuillez, donc, nous excuser pour la qualité de l’image… Voici les trois impacts de balles qui ont touché Lady Ripley. Et là, la terrible blessure de Mr Lefranc. Maintenant, regardez bien la scène qui va suivre. En quelques secondes, le sang coagule et la douleur disparait…! ». L’image, sans arrêt court-circuitée, laissait apparaitre quelques bribes de l’incroyable scène, plutôt convaincantes.

- « Aaaah…! C’est dégoutant, elle crache dans la plaie…! » s’exclama la jeune Livia, en détournant le regard. Son frère rigola pour se moquer d’elle. La mère grimaça et reposa sa fourchette dans l’assiette.

- « Oh, mais quelle horreur…! Et au moment du diner, en plus ! ».

Le père en profita immédiatement. Sa voix couvrit, en partie, les paroles de la présentatrice.

- « Non, mais imaginez un peu le nombre de virus inconnus dont il est infesté, maintenant…! Bientôt, ce sera lui, le danger… Vous verrez qu’elle finira par tous nous infecter ! ».

- « Il faudrait voter une loi pour nous protéger ! » proposa naïvement son fils, un peu inquiet.

- « Celles qu’on a sont bien suffisantes, fiston. Mais le gouvernement a décidé de les abroger, à cause d’elle. Il ne faut pas se laisser faire…! ».

- « Oh, ça y est, ça m’a coupé l’appétit…! Regarde, chéri. C’est innommable ! ».

Les chairs boursouflées et purulentes du pauvre Volvic, leur sautèrent à la figure. Plongé dans un coma artificiel, son corps immobile flottait à l’intérieur d’un sarcophage pour grand brulé. De nombreux tuyaux et câbles étaient reliés à lui, plantés dans ses veines, enfoncés au fond de sa trachée et de ses narines, lui bouchant l’urètre et l’anus, fixés aux électrodes qui parsemaient les parties saines de son épiderme. Toute la petite famille fit la grimace en regardant la scène et en écoutant les explications de la présentatrice.

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- «… lui aussi brûlé au troisième degré. Chacun pourra comparer la gravité de ses blessures avec son état actuel et en apprécier la différence. Regardez, quarante jours auront suffi pour que les chairs s’assainissent et que la peau repousse parfaitement saine. La blessure par balle a cicatrisée, et de la même manière, l’os, les muscles et la peau se sont reformés en partie. Pour ce qui est des micro-blessures qui ont affecté ses organes les plus fragiles, la guérison est définitive. Mr Lefranc a, d’ores et déjà, put retrouver sa famille pour une convalescence bien méritée et restera, bien sûr, sous la haute surveillance de nos meilleurs médecins…! Nous retrouverons le miraculé dans quelques instants, avec toute sa famille, pour une interview dans sa chambre d’hôpital. Mais, en attendant, pouvez-vous nous dire, Melle Oharo, comment cela a été possible…? ».

- « Et bien, de façon très naturelle, comme on a pu le constater. Les animaux lèchent leur blessure pour les soigner, c’est très efficace… Nous avons très vite découvert les enzymes qui en sont responsables dans les sécrétions antiseptiques contenues dans la salive et les humeurs de Lady Ripley. Pour faire simple, disons que ces enzymes, capables de décoller et recoller les brins d’A.D.N, ont aussi la particularité d’y déposer un message de reconstruction. Dès lors, certains organes affectés se mettent à repousser in vivo. Plus besoin de greffe ! Voilà une avancée des plus importantes que personne ne peut nier… Reste, évidemment, le problème de la production à grande échelle. Malgré nos efforts, la molécule synthétique est encore inefficace et c’est directement à partir des sécrétions récupérées grâce à la généreuse et inconditionnelle collaboration de Lady Ripley, qu’ont été élaborés les solutions et gels utilisé sur les blessures. Si le problème n’est pas résolu, il faudra certainement avoir recours à la manipulation génétique…! Voilà ce que l’on peut en dire pour le moment ! ».

- « C’était on ne peut plus clair, merci docteur…! Avant de rejoindre notre courageux civil et sa famille, terminons avec les autres vidéos et clichés que le gouvernement nous a prêtés et qui montrent à quel point les pouvoirs de guérison de Lady Ripley sont fantastiques… Tout d’abord, cette scène et ce geste, que vous nous avez dit regretter, Lady Ripley, et que le public vous pardonnera en apprenant que vous sortiez alors d’un long coma et qu’une sainte colère vous habitait…! Vous plantez, vous-même, le coutelas de l’agent Kall dans la paume de votre main sans ressentir la moindre douleur, puis, miraculeusement, la blessure cicatrise à l’instant où vous retirez la lame. Mieux, encore…! Voici un cliché sur lequel nous apercevons les restes des trois balles qui vous ont blessée au sternum. On peut voir que deux côtes ont été brisées, ce qui n’a pas semblé vous affecter. Et aussi extraordinaire que cela puisse paraitre, on distingue très bien les restes de petits bouts de cuivre fondu, désintégrés par l’acide qui compose votre sang… et d’après vous, Docteur Oharo, un sang tout aussi salvateur et porteur d’innombrables secrets médicaux à découvrir…! ».

- « Oui, c’est certain… C’est un immense espoir pour l’humanité et avant tout pour les malades, les blessés et les handicapés du monde entier. Les caractéristiques physiologiques et biologiques de Lady Ripley sont tout-à-fait extraordinaires. Outre ses capacités physiques exceptionnelles, son corps recèle de nombreux trésors chimiques et génétiques aux pouvoirs incommensurables…! Les tests, certes illégaux, mais néanmoins indispensables, que nous avons effectués pour sauver Mr Lefranc, le prouvent et laissent entrevoir de nouveaux espoirs pour la Médecine de demain. Les futures découvertes, quoique singulières, devraient s’avérer fondamentales. J’en suis convaincue ! ».

- « Espérons que nos télé-acteurs le seront autant que vous, Mlle Oharo…! Merci pour vos interventions parfaitement explicites. Il est temps, maintenant, de rejoindre notre héros du jour, Mr Volvic Lefranc, en compagnie de sa petite famille. Bonsoir les enfants, bonsoir Madame Lefranc, et bonsoir à vous Mr Lefranc ! ».

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Volvic, couché sur son lit, souriait à la caméra, le buste légèrement relevé. Il serrait son fils dans ses bras. Sa fille balançait ses pieds, assise sur le rebord du lit. Sa femme, debout derrière lui, sourire figée mais sincère, essayait maladroitement de le cajoler en lui caressant l’épaule.

- « Tout d’abord, bravo ! Le public s’associe à moi et à Lady Ripley, mon cher Volvic, pour vous souhaiter bon courage et bon rétablissement. Écoutez-le. C’est magnifique…! ». Les applaudissements étaient, en effet, assez intenses et en majorité spontanés. « … Nous sommes heureux de vous savoir réhabilité au sein de la Cité, et de vous voir enfin, réunis, au cœur de votre famille. Vous le méritiez…! Vous êtes même devenu un héros de jeu-vidéo. Il n’en faut pas plus pour rentrer dans l’Histoire… ! Alors, maintenant que vous voilà en partie sorti d’affaires, quel est votre sentiment face aux polémiques dont vous êtes sujet ? ».

- « Merci à tous… ! Je suis vraiment trop heureux d’être présent ce soir et de pouvoir répondre à vos questions. Je ne remercierai jamais assez Lady Ripley pour son aide. Je ne regrette pas d’avoir participé à son sauvetage, au péril de ma vie. Que ce soit par courage ou simple inconscience, je suis fier de l’avoir fait et m’en tiens pour seul responsable. Je l’ai fait de mon plein gré et jamais je ne me suis senti pris en otage…! Pour le reste, évidemment, je comprends les appréhensions de certains, d’autant plus qu’elles m’ont toujours parues justifiées. Mais aujourd’hui, je le sais : il y a moins de risques à profiter des… comment dire… des pouvoirs surnaturels que possède Lady Ripley, que de vouloir les faire disparaitre à jamais. J’en suis la preuve vivante…! Et puis, vous voyez, je n’ai contracté aucun exo-virus maléfique. Je suis persuadé, comme le sont les médecins, qu’aucun d’eux n’existe en dehors de notre imagination et des rumeurs qui courent. Vous savez, ils m’ont proposé d’expérimenter une greffe de cellules et j’ai accepté sans crainte de contamination, ni de rejet. Je suis tout-à-fait serein... C’est vous dire si j’ai confiance ! ».

- « Confiance et Espoir sont les clés du Progrès ! Merci, Volvic… et encore, bravo ! Vos enfants peuvent être fiers de vous. Et vous, Mme Lefranc… Vous qui n’avez jamais abandonné l’espoir de voir votre combat aboutir pour une révision du procès fait à votre mari et pour la réhabilitation de celui-ci. Votre sentiment après vos retrouvailles ? ».

Mme lefranc resta muette quelques secondes, un peu fébrile, puis prenant son courage à deux mains, répondit :

- « Je suis toujours autant amoureuse de lui ! ».

Elle laissa planer un court silence, sûre de son effet, souriant de plus belle, en entendant les applaudissements et les vivats du public. Volvic lui prit la main tendrement, durant ces quelques secondes, puis elle se remit à parler : « J’ai été la femme la plus heureuse du monde quand j’ai appris sa réhabilitation et son retour parmi nous, jusqu’à ce que je le vois en salle de réanimation, à moitié mort. J’étais effondrée…! J’ai toujours pensé que son exclusion était une erreur judiciaire et j’accuse la Justice d’être responsable de ce désastre. Aujourd’hui je me félicite que le destin ait bien voulu parlé en faveur de mon mari et je voudrais remercier Lady Ripley d’avoir été présente à nos côtés aussi souvent qu’il a été nécessaire, et de nous avoir soutenus dans cette épreuve. C’est une rencontre que je n’oublierai jamais ! ».

_

- « Tu m’étonnes, chérie…! Je donnerai sans hésiter toutes mes primes à l’année pour la rencontrer rien qu’une fois ! » s’exclama la doyenne d’un groupe de transformistes, en se tournant vers ses amies.

Celles-ci étaient réunies autour d’elle, au creux d’un large divan à la mode, à l’aspect «chair humaine», dans un vaste salon donnant sur les lumières de la Cité. Elles s'étaient toutes confortablement installées face au diffuseur pour regarder le débat et s’extasier à leur aise sur Lady Ripley.

- « Et moi, primes et crédits à vie pour avoir un greffon sur les fesses…! ».

Elles éclatèrent de rire, un peu gênées par les implants et coutures qui leur sculptaient le visage, leur rehaussaient les pommettes et les sourcils jusqu’aux tempes, leur étiraient ou leur décollaient les oreilles, leur allongeaient le nez et le museau. Certaines d’entre elles pouvaient ressembler à de mignonnes petites souris aux yeux rouges, d’autres à de méchantes sorcières au regard noir ou à d’étranges extraterrestres aux pupilles translucides. Toutes resplendissaient d’une rare et intrigante beauté animale ou surnaturelle. Le reste de leur corps et leurs tenues tendaient à la même perfection.

- « Chuuut…! Écoutez ! C’est là que ça va être intéressant ! ». La voix de la présentatrice redevint audible.

- « … à vous, Professeur Foller de répondre à cette difficile question… Nous sommes tous impatients de comprendre ! ».

- « Eh bien, merci de m’avoir invité et bonsoir à tous. Je vais essayer d’être le plus clair possible, arrêtez moi si je m’égare ! » dit le Professeur en s’adressant à Eva Kesh. « Laissez moi d’abord vous rassurer à propos des risques de contamination et d’épidémie : il n’y a aucun exo-virus, ni même de virus terriens à l’intérieur de son organisme. Les scientifiques qui l’ont clonée ont pris grand soin de tous les éliminer pour ne pas risquer d’y être exposés. En revanche, et c’est un des points les plus positifs, tous les codes viraux ont été enregistrés au sein de son A.D.N et elle se trouve, ainsi, immunisée contre des milliers d’exo-virus qui pourraient parvenir jusqu’à nous et dont nous avons toujours eu si peur. De là à trouver des vaccins, il n’y a qu’un pas… à franchir… ! En ce qui concerne son inquiétante métamorphose, les mues et les déformations qui l’accablent, il ne s’agit, là, que d’une conséquence très naturelle, inhérente à l’hybridation dont Lady Ripley est victime ! ». Il loucha vers elle, planta son regard noir dans le sien, encore plus noir, et sourit brièvement avant de reprendre son explication. « … Nous serons bientôt en mesure de ralentir cet étrange processus et nous pourrons le stopper dans sa progression. Il va sans dire que si certaines expériences étaient tentées, nous réussirions facilement à faire disparaitre cette anomalie. Les lois relatives à la Génétique pourraient, dès maintenant, nous permettre d’expérimenter divers clonages ou greffes mutagènes, mais il reste à modifier quelques lois anti-extraterrestres totalement obsolètes…! Enfin, pour répondre à cette délicate question d’immortalité, que nous nous posons, tous, depuis la nuit des temps, et dont nous avions déjà quelques réponses qui confirmaient nos espoirs ; je pense que dans le cas présent, on peut parler d’un concept plus proche encore de nos chimères et utiliser le mot « Éternité » pour définir ce miracle de la génétique : la récurrence de la mémoire. La possibilité de renaitre, soi-même, indéfiniment, quand vous le désirez. Dans un ou mille siècles ! Rendez-vous compte…! Un accident mortel, une jeunesse qui s’épuise ou une longue maladie qui finit par vous emporter, vous décédez et vous voilà déjà en train de jeter la terre sur votre propre cercueil. C’est tout simplement inconcevable, mais c’est pourtant une réalité ! Remercions le ciel de nous avoir envoyé un tel cadeau…! ». conclut-il.

- « Merci Professeur pour ces fantastiques éclaircissements qui ne manqueront pas de soulever beaucoup d’autres questions… Il nous faut donc définir une nouvelle éthique plus moderne et adaptée aux nouvelles découvertes, si j’ai bien compris votre message. J’aimerais avoir votre avis, Mme Gablinski, sur ce que nous venons d’entendre. Que nous proposez vous comme éléments de réflexion…? ».

- « Bonsoir et merci pour votre invitation…! Demandons-nous, avant tout, si nous étions prêts à faire une rencontre extraterrestre. Oui, je le crois. Allions nous jusqu’à l’espérer…? Peut-être…! Alors, pourquoi ne pas tenter l’expérience…!? D’autant plus, que nous ne prenons aucun risque avec Lady Ripley. Nous sommes loin d’être en face de l’envahisseur tant redouté…! Pour ce qui est des risques liés au clonage, il faut de toute évidence être extrêmement vigilant face aux convoitises et aux désirs de tout un chacun, moi y compris, je vous l’avoue… »

La doyenne du petit groupe de transformistes, se leva du divan et dit en s’éclipsant :

- « Oh, la, la… Elle va nous faire la leçon, celle-là, maintenant ! Et vous avez entendues Foller qui cherche déjà à l’humaniser. On est vraiment seules au monde…! ». Ses amies acquiescèrent.

- « Quand je pense qu’il est juste à côté d’elle… Il pourrait presque se servir ! ». Remarqua l’une d’elle.

Une autre se prit à rêvasser :

- « Il suffirait de quelques brins de son A.D.N et on pourrait toutes se faire cloner…! ».

- « Facile…! On forme un commando, on lui arrache un bout de peau, et on décampe. On monte un labo, on kidnappe Foller, et hop, dans le tube. On n’est pas prêtes d’y arriver ! ».

- « On peut rêver…! ».

- « On peut aussi militer dans ce but, et déjà commencer à voter en ce sens. Ça nous rapprochera un peu de notre objectif ! » proposa l’une d’elle.

- « On sera morte avant de l’atteindre, c’est sûr ! ».

- « Il faut pas désespérer ma chérie… ! Ils viennent de dire que la Mort n’existait plus ! ».

- « Ils ont parlé d’éternité, ils n’ont pas dit que la Mort n’existait plus, c’est différent. Et pour avoir un billet pour l’Eternité, je crois qu’il va falloir se lever de bonne heure. Ça ne va pas être donné à tout le monde ! ».

- « On sait déjà qui va en profiter…! ».

- « Les Immortels du gouvernement… Et veuillez dire, dorénavant : les Éternels ! ».

- « Ah, oui…! Sûr, qu’ils ont prévus de s’appeler comme ça ! ».

- « En tous cas, s’ils le font, nous serons en droit de les imiter…! ».

- « On ne va pas attendre qu’ils le fassent en secret, il faut tout de suite les forcer à partager leurs découvertes et proposer une loi ! ».

- « Ils n’ont certainement pas l’intention de nous faciliter les tâches…! » leur dit la doyenne en revenant dans le salon et en articulant bien les trois derniers mots.

Elles explosèrent toutes de rire. Même si elles connaissaient la blague par cœur, elles en riaient toujours, quand la contrepèterie tombait à pic.

- « Ecoutez le débat et vous comprendrez pourquoi…! » termina-t-elle de dire, avant d’aller se servir un drink. Elle alluma un joint électronique et le fuma, accoudée au bar, en sirotant son verre et en caressant ses implants du bout des ongle, observant ses fidèles amies qui se concentraient sur le diffuseur.

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- « … la conquête de l’espace leur en offre l’opportunité. Devenir éternel sera très simple, mais le rester sera une quête permanente qui les mènera toujours plus loin, aux confins de l’Univers. Il n’y aura pas d’éternité sur Terre. Seuls les colons auront le privilège d’une résurrection à chaque nouvel engagement. Aucun passe-droit ne sera délivré et tous les contrevenants seront immédiatement condamné à l’exil ou engagés de force…! » expliquait le Ministre, Lew Danton. « Mme Gablinski nous l’a parfaitement fait comprendre : l’Eternité a besoin de l’Infini pour exister…! S’engager, c’est quitter sa famille, ses amis, son passé, le confort et la sécurité que nous offre la Terre, pour ne jamais revenir. Il ne suffit pas de vouloir gagner un petit bout d’éternité, il faudra, aussi et surtout, remporter milles combats et affronter des mondes inconnus. L’esprit des colons, c’est celui des premiers pionniers de l’espace, celui du dépassement de soi, celui des guerriers de l’ancien monde qui montent au combat… C’est un état d’esprit qu’il faut développer et ressentir au plus profond de soi, avant de pouvoir prétendre avoir le mérite de s’engager. À nous de prouver qu’il reste encore des aventuriers dignes de ce nom…! Notre adversaire est battu d’avance et il le sait. Dans moins d’un siècle nous aurons reconquis toutes les colonies usurpées par l’Armée, sans avoir pris le moindre risque. Les avantages que nous offre le clonage mutagène est notre meilleure arme. Il s’agit donc de l’expérimenter au plus tôt… Et, afin de donner l’exemple, j’ai moi-même décidé de m’engager, en qualité de simple soldat, pour lutter aux cotés de tous ceux qui se porteront volontaires. Il est temps de mettre un terme à l’hégémonie énergétique des militaires, et de reprendre notre indépendance ! » bastonna Lew Danton, pour conclure.

- « Quelles révélations, Mr le Ministre. Vous préparez la guerre…! Mais, personne n’en veut, si je ne m’abuse. Voyons voir s’il y a des volontaires…! Chers téléspectateur, cher public, à vos modems. Oui ou Non. Êtes-vous prêts à engager votre propre clone, votre double, et en définitive vous-même, dans une guerre d’indépendance…? En attendant de recevoir les plus lointaines réponses, je me tourne vers vous, Lady Ripley pour avoir votre avis ! ».

La Mutante lui sourit poliment, puis répondit en soupirant :

- « Eh, bien…! Écoutez, comme toute personne raisonnable, j’aspire à une Paix Universelle, évidemment. Mais je cherche, aussi, à retrouver une paix intérieure… Vous savez, à mon époque, l’Armée se battait déjà contre les civils et assassinait tous les clandestins qui empiétaient sur ses trafics. Il semble que rien n’ai changé. Pour moi, les militaires sont responsables de tant de malheurs, sans même parler du mien, que je ne peux leur accorder une quelconque miséricorde…! Avec eux, s’il en reste un sur le champ de bataille, la guerre n’est pas finie… Alors, le plus tôt sera le mieux ! ».

Sa franchise fit l’effet escompté. Eva Kesh se mit à rire de bon cœur et le public, surexcité, lui fit une longue ovation. Le Ministre de la Défense frappait dans ses mains, sans se retenir de sourire.

- « Vous n’y allez pas de main morte…! Ils doivent d’ores et déjà compter leurs abattis ! » reprit la présentatrice. « Demandons, maintenant, à nos concitoyens, ce qu’ils en pensent… Dix milliards de réponses suffiront à nous donner une idée des futures statistiques. Ah ! Je vois une nette différence entre la réponse de nos colons et celle des terriens. Presque cent pour cent chez les uns, contre moins de cinquante pour les autres. C’est une majorité de OUI qui l’emporte, avec, donc, un petit bémol… Voilà qui devrait vous rassurer, Mr le Ministre ! » s’enthousiasma la présentatrice, en l’interrogeant du regard.

- « Le peuple a parlé…! » répondit-il.

- « Il est temps d’écouter les arguments de vos détracteurs. Nous vérifierons, ensuite, si la tendance se confirme ! ».

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- « Oh, putain… Mortel ! ». S’exclamèrent en chœur, avec parfois d’autres mots, mais tout aussi crûment, tous les colons assis un peu partout dans la salle de repos, face au maxi-diffuseur. « YEAH ! » firent-ils, en levant leurs canettes de bière. « À la Mutante, les gars…! À Lady Ripley ! ».

Ils finirent de l’honorer avec une bonne gorgée de bière avalée au goulot, à défaut de coupe de champagne.

- « Une seconde vie nous attends, mon pote…! On va pouvoir rentrer sur Terre pour y finir nos vieux jours. Tu te rends compte. Bientôt la quille…! » dit l’un d’eux à son voisin.

- « Tu crois qu’on y aura droit, toi…! ».

- « Bah, bien sûr…! On est des colons, raison de plus. Y’a plus qu’à se porter volontaire et envoyer son clone à sa place dans ce fichu merdier. J’approuve ! ».

Juste à coté, l’un d’eux s’en amusait, déjà, avec ses potes. Un brin vulgaire :

- « … j’l’abandonne dans c’bled pourri et j’lui fais cadeau d’ma salope d’androïde, pour m’faire pardonner.

- « C’est pas une androïde qu’y lui faudra, à ton clone, mais un xéno-morphe… ! ».

- « T’inquiète, les xéno-morphes aussi. J’les embroche tous sur ma queue et j’les donne à bouffer aux extra-terrestres…! ». Alors, là, ils étaient tous morts de rire.

Un ancien leur fit remarquer :

- « Personne, ici, n’a rien à y gagner. Ils ne comptent pas nous cloner sur Terre. On y retournera tous avec nos maladies, et c’est pas une putain d’prime qui nous empêchera d’en crever ! ».

- « T’oublies les découvertes qu’ils ont prévu d’faire. Ils seront sûrement capables de nous guérir…! ».

- « C’est possible…! ».

Un des chefs de chantier intervint :

- « Ça dérange personne d’envoyer son clone galérer ici pour l’éternité…?! Vous croyez qu’c’est quelqu’un d’autre, mais c’est vous-même que vous enverrez au charbon. Et là, il faudra pas espérer revenir sur Terre, les gars. Vous devriez y réfléchir ! ».

- « Parle pour toi… Moi, j’suis pas parti avec l’intention de revenir. Alors, si j’peux continuer à tracer ma route à l’infini, ça m’arrange ! ».

_

Eva Kesh se détourna du public et s’avança vers ses invités.

- «… Écoutons vos arguments, et voyons s’ils changent la donne. À vous l’honneur, Sainte-Mère…! Je rappelle que vous êtes la porte-parole du Grand-Temple œcuménique. Ne craignez vous pas le ridicule en affirmant que Lady Ripley est l’œuvre du Diable ? ».

- « Pas du tout, puisque ce n’est, là, qu’une simple métaphore. Si vous étiez croyante, vous l’auriez compris. Chacun sait très bien que «La Mutante» est le résultat d’expériences génétiques perpétrées par les scientifiques. Ce sont eux, les vrais serviteurs du Diable. Et c’est au sein de leur conscience que le mal s’active…! Mme Gablinski l’affirmait elle-même : le cycle de la Vie et de la Mort ne doit en aucun cas être perturbé. L’ordre cosmologique, lui-même, ne peut être contraint que par ses propres motivations… ! Le gouvernement prétend vouloir minimiser les risques et imposer de nouvelles lois protectrices, en abrogeant les plus efficaces d’entre elles. C’est absurde… Quand Dieu a crée l’âme immortelle, n’a-t-il pas anticipé cette possibilité ? Que l’Humanité, consciente de son pouvoir, risquerait, un jour, de détruire le fragile équilibre naturel de l’Univers. Qui donc voudrait prendre ce risque, à part tous ceux qui croient pouvoir en profiter. Si la Mort disparait, la Vie finira par tous nous étouffer, soyons en sûr…! Je ne dis pas que Lady Ripley en est la responsable. Mais qu’elle est l’outil avec lequel le Diable pourrait bien se jouer de nous, si nous lui en laissons l’occasion…! Le très relatif isolement dont elle fait l’objet n’offre aucune sécurité de ce point de vue là. Comment s’assurer que les scientifiques et leur entourage ne s’octroient le droit ou le mérite de profiter d’une telle découverte, au mépris de l’Humanité toute entière ! Aucune loi ne sera efficace dans un pareil cas. Le désir de la transgresser sera trop fort pour une pauvre et faible âme de pêcheur comme la nôtre. Je crois qu’il est encore temps de sauver le futur de l’Humanité, en priant pour une prise de conscience collective et un refus de la fatalité. Les scientifiques, les politiciens, Lady Ripley, elle-même, et tous ceux qui se sentent visés, doivent, dès maintenant, songer au salut de leur âme et refuser de devenir le bras armé du Mal ! ».

- « Je vois que le Professeur Foller a hâte de vous répondre. Allez-y, Professeur, vous avez la parole ! ».

- « Merci, Mme Kesh…! Je ne vais pas nier avoir, moi-même, un certain désir d’éternité, bien que j’en apprécie les limites, mais de là à vous laissez dire que c’est un pêché contre l’Humanité, il en est hors de question. Tous vos cultes sont empreints de ce concept que vous dénigrez aujourd’hui. L’immortalité de l’âme et la résurrection ont toujours été votre cheval de bataille. Et maintenant qu’on vous l’offre réellement, vous n’en voulez plus. On croit rêver… ! Ne vous faites pas plus ridicule que vous ne l’êtes. Acceptez, plutôt, en échange d’un moment d’éternité, d’être les nouveaux missionnaires de l’espace. Les extraterrestres sont très certainement pourvus d’une âme qui ne demande qu’à être sauvée des flammes d’un enfer éternel… Je plaisante, bien sûr, mais vous avez eu le tort de commencer…! » ironisa le Professeur Foller, sourire au lèvres. Une partie du public applaudit ses propos et sous-entendus avec enthousiasme.

- « Allons, allons, ce n’est pas une joute verbale. Vous voulez rajouter quelque chose, Professeur ? » intervint la présentatrice.

- « Oui… J’aimerais conclure ainsi : en rappelant que les scientifiques n’ont fait que réaliser ce que les religieux ont imaginé à travers leurs mythes et légendes durant des millénaires. Vous en avez eu l’idée, nous l’avons fait... Et jusqu’à preuve du contraire, nous sommes les seuls à en être capables ! ».

- « Restons en là…! Merci, Sainte-Mère, pour votre intervention. Je crois que votre appel a été entendu…! Mr Driss, vous êtes le directeur du N.E.T.I. Vous êtes venu défendre les positions et convictions de vos très nombreux sympathisants. Nous vous écoutons…! ».

- « Merci de nous avoir invité à débattre et bonsoir à tous ! Votre spectacle est magnifique, Mme Kesh, et il nous fait rêver. Mais je crains que le débat ne soit un peu tronqué par avance…! J’aimerais que l’on puisse prendre un peu de recul pour analyser les choses de manière plus objective. Il nous faut prendre conscience du danger, et sans vouloir nier les aspects positifs de la chose, mesurer les risques que nous prenons afin de nous en protéger. Le gouvernement a déjà fait l’erreur d’outrepasser ses droits, violant une des lois fondamentales de la Sureté Spatiale, en accueillant Lady Ripley, qui aurait dû être considérée comme une extraterrestre. Je veux bien admettre que, dans l’urgence, il en ait été contraint et forcé, mais il serait parfaitement intolérable qu’il refuse d’appliquer, désormais, les lois telles qu’elles ont été établies, pour ce genre d’individu. En l’occurrence, celle qui impose une quarantaine prolongée en cas de contamination. Lady Ripley ne devrait même pas se trouver parmi nous…! Vous pouvez arguer le fait qu’elle soit en partie humaine pour l’en exonérer, mais pour nous, elle n’est pas la simple victime d’une mutation naturelle. Pire qu’une contamination, elle est le fruit d’un métissage extraterrestre contre nature. La loi doit, donc, être appliquée sans délai à son égard… Replaçons-la en observation et instaurons un moratoire de réflexion qui nous laisse le temps de mieux apprécier la situation. Il est nécessaire d’échafauder et d’aménager les lois en ayant conscience de toutes les conséquences négatives qui en découleront. Je ne vais pas vous en faire la liste, mais prenons juste comme exemple, le risque; que je considère comme majeur; qu’elle puisse se reproduire pour donner naissance à une nouvelle espèce… Ne faudrait-il pas alors penser à une stérilisation obligatoire ? Ainsi que pour les clones…! Et comment pourront nous empêcher que des scientifiques ne provoquent, eux-mêmes, une mutation généralisée à l’insu de l’Humanité. Voilà les vraies questions qu’il faut se poser. Celles qui concernent les risques que nous allons prendre en acceptant les extraterrestres dans notre sphère d’habitation. Certaines solutions devront être radicales pour s’avérer efficaces…! ».

- « Assez radicales pour vous faire réagir, Lady Ripley…! » intervint la présentatrice.

- « Pas vraiment…! Je comprends, tout-à-fait, votre point de vue et celui de vos sympathisants. Je suis moi-même passée par là. Je n’ai cessé de lutter contre le danger qu’une telle rencontre représentait pour mon équipage et pour l’Humanité dans son ensemble. Je suis allée jusqu’à me sacrifier pour qu’elle n’ait pas lieu. Sachez que je continuerai à le faire avec la même conviction, à vos cotés, en me pliant volontiers à toutes les mesures de précaution qui seront nécessaires…! ».

- « De belles promesses ne suffiront pas à nous convaincre. Attendez-vous à subir de grandes contraintes. Nous ne lésineront pas sur la sécurité et la protection de notre intégrité génétique ! » répondit le représentant des anti-extraterrestres.

- « Vous êtes prévenue, Lady Ripley…! » ironisa la présentatrice. « La Société Civile a, elle aussi, beaucoup d’exigence. Sa représentante, Mlle Kong, est là pour nous les rappeler. Vous avez la parole…! ».

- « Merci… Bonsoir à tous ! Tout d’abord, j’aimerais rappeler que toutes nos associations, en tant que personne morale, sont parfaitement neutres au débat et que leurs adhérents sont libres de leurs convictions. Nous déplorons de nous retrouver assimilés aux détracteurs du gouvernement et il nous fallait clarifier notre position. Nous n’avons aucun parti pris ! Nous exigeons, simplement, la levée du secret-défense concernant toute cette affaire. Sur les expériences génétiques passées et à venir, sur les découvertes médicales et sur les technologies extraterrestres. Nous exigeons aussi de participer à la surveillance et à la protection de Lady Ripley, comme il l’est stipulé dans la loi sur le contrôle des personnes. Nous pensons, même, qu’il sera nécessaire de contrôler tous ceux qui l’auront côtoyée. Loin de moi, l’idée de suspecter les membres du gouvernement présents autour d’elle, sur ce plateau, de vouloir l’utiliser à leur seul profit et de garder pour eux les secrets scientifiques dont ils sont détenteurs, mais la loi nous autorise à en avoir le cœur net et je crois, messieurs, dames, que vous n’y échapperez pas. Nous vous invitons, d’ailleurs, à rejoindre notre vaste réseau civil, comme tant d’autres de vos collègues qui nous soutiennent et qui partagent leur savoir avec la population, en toute sécurité…! Le gouvernement sait très bien qu’avec notre aide, tout sera plus rapide et efficace. Nos services ont souvent prouvé leur utilité. Tant au niveau de la recherche scientifique et technologique, qu’à celui de la protection civile. Il aura du mal à garder la confiance de la population s’il rejette ses doléances ! ».

- « Vos exigences ont été entendues…! » rétorqua Eva Kesh. « Merci pour votre intervention et bonne continuation à votre réseau d’échange et de contrôle civil…! Nous avons, maintenant, matière à réflexion. Alors, en attendant les nouvelles statistiques et les questions que vous désirez poser à nos invités, cher public, voici une petite surprise. Ce sont des retrouvailles un peu particulières, pour nos deux héros acrobates ! Après avoir reçu les honneurs du gouvernement, il ne leur restait plus qu’à recevoir l’hommage de la population, car ils le méritent…! ». Elle se leva de son fauteuil, sans s’arrêter de parler, et se dirigea vers les coulisses. « Je suis heureuse d’accueillir ceux qui ont courageusement anéanti un escadron de soldats au péril de leur vie et ont aidé au sauvetage in-extremis de Lady Ripley…! Applaudissons, Washi et Donf ! ».

La présentatrice tendit ses mains, bras grands ouverts, vers les deux djeuns qui surgissaient des coulisses et s’avançaient vers elle, sapés à la dernière mode sport, leur médaille du courage autour du cou, les cheveux rutilants sous la casquette, sourire aux lèvres et dents éclatantes de blancheur. Washi, la patte raide, exagérait son boitillement. L’épaule immobilisée par une attelle, il levait son bras valide et saluait le public survolté, poing serré. Donf répondait aux vivats de la foule par de timides levées de poing et des hochements de tête nerveux.

Les images 3D de leur exploit, filmé par les civils, apparaissaient au dessus d’eux, au travers de l’immense diffuseur géant qui recouvrait la scène. On les voyait passer entre les poutrelles d’acier de la Tour Eiffel, suivis par leur vaisseau qui finissait sa course en explosant et en s’éparpillant sur toute la largeur du fleuve asséché; massacrant l’escadron d’androïdes... L’enthousiasme du public s’intensifia encore.

La présentatrice leur serra chaleureusement la main et les entraina avec elle, jusqu’à leur place, le temps que la foule se calme un peu. Les deux compères saluèrent timidement la Mutante, d’un bref regard et d’un bonsoir muet, avant de s’asseoir à ses cotés. Donf chercha maladroitement une position à adopter, puis finit par poser ses fesses au bord du fauteuil, les jambes écartées, coudes sur les genoux et les mains jointes, déjà plus à son aise. Washi, gêné par sa jambe, s’était, lui aussi, calé en bout de siège. Tous les autres invités avaient disparus, comme par magie, grâce aux effets spéciaux, sans que personne ne s’en aperçoive. Eva Kesh reprit sa place, au côté de la Mutante.

- « Lady Ripley, voici vos sauveurs ! Vous teniez absolument à les remercier et à les féliciter, en personne. Je vous laisse, donc, le soin de leur exprimer toute votre reconnaissance ! ».

La Mutante se leva pour s’adresser à ses deux sauveurs :

- « Aucun mot n’est assez fort pour vous dire ma gratitude, jeunes hommes…! J’ai vraiment été très émue, quand j’ai appris ce vous aviez fait pour moi. Vous auriez pu perdre la vie en agissant ainsi. Je vous en serai redevable à jamais et mon amitié vous est acquise…! Au-delà du courage et de ce sens du devoir dont vous avez fait preuve, c’est à votre sens du sacrifice et à la générosité qui vous animent que je veux rendre hommage. Mais, quelques remerciements ne suffiront pas à vous exprimer ma reconnaissance et j’aimerais vous faire, plus concrètement, la promesse d’un soutien inconditionnel, si tant est que vous en ayez besoin, un jour. J’aimerais pouvoir vous être aussi utile que vous l’avez été pour moi et vous apporter autant en retour…! Que vous dire de plus ? ».

- « Pourquoi en dire plus ? » intervint, la présentatrice. « Qui pourrait, mieux que vous, leur rendre la pareille…! Tout simplement en leur offrant l’éternité. Une éternité à laquelle ils sont, d’ailleurs, en droit de prétendre et qu’ils accepteront volontiers en remerciements. Qu’en dites vous, Washi ? ».

- « Pourquoi pas… Je n’sais pas trop ! J’y ai pensé, comme tout l’monde, mais je crois que le courage me manquerait... À cause de mes enfants. Je ne laisserai pas mon clone partir s’il avait le sentiment de les abandonner. Il n’aurait qu’une envie, c’est de revenir les voir grandir. Je préfère me contenter de l’hommage qui nous a été fait et des remerciements de Lady Ripley…! Évidemment, si le gouvernement le demandait, je n’hésiterai pas à me porter volontaire et à partir vers les colonies pour faire mon devoir, malgré tout ! ».

- « Et vous, Donf… Vous ne laisseriez pas votre meilleur ami partir tout seul !? ».

- « C’est sûr ! J’aurais l’impression d’le laisser tomber. Je n’m’imagine pas, moi-même, partir sans lui. Par contre, l’idée d’aller surfer des paysages inconnus me plait vraiment bien. Et pourquoi pas pour l’éternité…! Il y a tellement de choses à découvrir ! ».

_

- « Putain d’civils ! » soupira le Général D’ARKO. « Ils vont nous envoyer tous les plus tordus d’entre eux… ». Il recula brusquement sur son siège à sustentation, les deux mains collées au rebord de la grande table ronde, se leva et se pencha au-dessus de l’assistance, buste en avant, pesant de tous son poids sur ses bras tendus. Son tablier de décorations militaires se balançait contre son uniforme. Il balaya les membres du Conseil d’un regard sombre. D’un clic sur sa télécommande, il éteignit le diffuseur à facettes, puis se remit à parler :

- « Messieurs…! Mesdames…! Nous n’avons plus le choix… Dans un an ou deux, ils seront en mesure de reconquérir le système solaire dans sa totalité. Nos armées de xéno-morphes ne leur feront ni chaud, ni froid. Inutile de se fatiguer pour rien. C’est notre dernière partie et ils ont toutes les meilleures cartes en main. Nous avons perdu la Mutante, perdu nos meilleurs généticiens et donc perdu ce combat à l’avance. Évitons, en plus, de perdre la face… Nous sommes, tous, en droit de négocier notre reddition avec le gouvernement civil et je pense qu’il faut s’y préparer. Ceux qui ne pourront s’y résoudre devront aller poursuivre le combat dans les exo-systèmes qui en feront leur parti… ».

- « Ne pourrait-on pas envisager une guerre-éclair absolue, tant que nous en avons encore la possibilité. Mettons toutes nos forces en action et essayons de les prendre de vitesse ! » suggéra une vieille générale surliftée, d’une voix rauque qui trahissait son âge avancé et son état de santé très dégradé.

- « Je pense qu’il est trop tard et qu’il vaut mieux se résigner à passer sous tutelle civile, sans combattre. Sans risquer l’exil, ni l’exclusion ! » répondit le général D’ARKO.

- « Vous comptez, aussi, leur livrer le «Vaisseau», en échange de leur clémence ! » l’accusa-t-elle, alors. « Il faudrait ordonner sa destruction immédiate ! ».

- « Qu’est-ce que vous croyez ? Là-bas, aussi, ils sont prêts à négocier. Il faut nous faire une raison. Pensez que l’on peut y gagner l’Éternité ! ».

- « Utilisons le «Vaisseau» pour faire monter les enchères au maximum…! Menaçons-les de le détruire ! » s’exclama un des généraux. Il regarda les membres du conseil, acquiescer, tour à tour, de la tête, à sa suggestion.

- « Je crains que ce soit le mieux pour nous…! » reprit le général D’ARKO. « Et, surtout, ne le prenons pas comme une trahison… ! C’est une reddition forcée par le destin ! ».

Fin du quatrième épisode

Attention ! Cet épisode contient une scène à caractère sexuel qui peut choquer les personnes sensibles ou intolérantes (aux effets secondaires). En effet, l’évolution des mœurs et des lois, et les polémiques relatives aux mariages gays, ont poussé l’auteur à choisir des personnages résolument modernes et tolérants de ce point de vue là, dans le but de provoquer les esprits les plus frileux. Le lecteur est à même de transposer les personnages qui lui paraissent indésirables, selon ses propres goûts.

CHAPITRE N°4

Zoom, sur la Terre. Sur les côtes bordant l’océan, sur les monts et vallées, sur les immenses étendues de champs et de forêts quadrillées qui les recouvrent, sur les canaux qui les irriguent. Sur la Cité, plantée au milieu. Sur les interminables buildings transparents qui s’élèvent au dessus des nuages. Descente vertigineuse, d’étages en étages, au travers des parois et sols en diamantine illuminés. D’un balcon bulle vers un salon au mobilier à sustentation. D’un bureau à une cuisine. D’un vestibule à une galerie marchande. D’un restau à une salle de ciné. D’un jardin suspendu à une piscine géante pleine de gamins jouant avec des dauphins. Passant d’un couple endormi dans la douce intimité de sa bulle opaque à une foule de consommateurs attablés pour l’apéritif sur une vaste place intérieure. De la tranquillité d’une étude à la clameur d’un stade bondé. Telle était la Cité.

Formant des strates, les quartiers d’appartements s’intercalaient entre les complexes culturels, sportifs, universitaires et récréatifs, les galeries marchandes, les parcs et les promenades. Où qu’ils soient, et bien que parfaitement isolé de l’extérieur, les habitants de la Cité avaient toujours l’agréable sensation de se trouver au dehors, à l’air libre. Une subtile climatisation naturelle leur apportait un air sain et riche en oxygène, du plus profond des sous-sols au dernier étage de la plus haute des tours. Un ingénieux système de puits et de réflecteurs leur envoyait assez de la lumière extérieure pour qu’ils en bénéficient. Des millions d’entre eux n’avaient jamais daigné quitter la tour qui les avait vus naitre.

D’où il était, Foller apercevait un large pan de la Cité. Les gigantesques dômes en diamantine, serrés les uns contre les autres et blanchis par le soleil de midi, s’étalaient sous ses yeux comme un paysage de collines enneigées. Aucun autre édifice, plus haut que celui dans lequel il se trouvait, ne se dressait entre lui et le vaste horizon qu’il contemplait. Il regardait sans la voir l’interminable chaîne de montagnes qui émergeait des nuages, par-delà la Cité, et s’évanouissait au loin. Le regard vide et froid, absorbé par de sombres pensées, debout, face à la large baie vitrée, il attendait que le Gouverneur des Amériques le reçoive.

Une paroi coulissa sans bruit dans un coin de la salle d’attente. Un androïde en uniforme se présenta à lui et parla sur un ton monocorde :

- « Professeur Foller ! Le Gouverneur vous attend ! ».

Il pénétra dans le vaste bureau. La vue était, là aussi, magnifique. Assis dans un fauteuil de cuir, dos à lui, un homme de bonne corpulence fumait un cigare en regardant le paysage. D’épaisses volutes parfumées montaient vers le plafond, instantanément aspirées par les évacuateurs de fumée.

- « Entrez, Professeur ! Pardonnez mon retard, mais le conseil a duré plus longtemps que prévu ! » dit le Gouverneur, en faisant pivoter son fauteuil. « Asseyez vous ! Êtes-vous tenté par un cigare aux vertus médicinales ? Une pure merveille… Vous sentez ? Le haschich et le tabac sont roulés à la main. C’est autre chose que les vaporisateurs… Désirez-vous boire quelque chose ? Un rafraichissement ? Un remontant ? Bon, alors…! Que puis-je faire pour vous ? » demanda-t-il, avant d’aspirer une grosse bouffée de fumées enivrantes.

Foller était assis en face de lui de l’autre coté du bureau. La lumière du jour se reflétait sur la surface de bois vernis et l’éblouissait. Il se sentait une fois de plus humilié.

- « Je sollicite l’appui du Gouvernement ou, au moins, une faveur, si ce n’est trop lui demander. Je pense mériter mieux qu’une retraite anticipée. J’ai formé Lady Ripley durant un an et elle se croit, déjà, en droit de prendre ma succession. C’est insensé. Elle me vole mes meilleurs assistants. Elle séquestre mes données informatiques. Elle a aussi créé un comité de soutien populaire pour se faire élire à la tête de mon propre labo et c’est un véritable raz-de-marée. J’aimerais savoir ce que je peux attendre de vous en contrepartie. Je sais que vous avez grand besoin d’elle, et que je plaide en vain pour ma réhabilitation. Si je ne peux garder la direction de mon service, j’espère, au moins, obtenir un nouveau poste au sein du Gouvernement et pouvoir, ainsi, continuer à le servir dignement comme je l’ai toujours fait ! ».

- « Mais bien entendu, mon cher ami ! Si vous pensez ne pas supporter une retraite anticipée. Nous vous trouverons une fonction des plus gratifiantes, rassurez vous ! Il est vrai que vous auriez du mal à retourner la situation en votre faveur. Même nous, ne le pouvons pas…! Le peuple a confiance en Lady Ripley. Ses arguments ne manquent pas de pertinence et il serait bien inutile d’essayer de la déstabiliser. Nous ne pouvons que laisser faire et prendre sur nous. Votre aide nous aura été précieuse et le Gouvernement a bien l’intention de vous récompenser pour cela. Si l’expérience réussit et qu’elle devient la Mère de ces clones, vous en deviendrez le Père historique. Gloire et honneur retomberont aussi sur vous ! ».

Foller resta dans l’expectative. Le gouverneur saisit le verre d’alcool posé sur son bureau et le porta à ses lèvres pour en siroter une gorgée. Puis il tira à nouveau sur son cigare pour le raviver, avant d’ajouter : « Je ne vous conseille pas de saisir la Justice, si jamais vous en aviez l’intention. Il y a sa plainte qui vous pend au nez. Tout cela pourrait très vite prendre de l’importance ! ».

Le professeur réagit aussitôt :

- « Je me contrefiche de cette plainte. Il n’y a aucune preuve…! Moi, je vous parle de compétences et je compte bien la trainer devant les tribunaux pour qu’elle me rende mon labo. Ne serait-ce que pour retrouver mon honneur. Moi aussi je pourrais témoigner de son comportement. D’autant plus que j’ai été son complice. Elle a oublié de vous dire qu’elle a tenté de me corrompre en m’invitant à laisser la mutation évoluer jusqu’au bout… ».

Le gouverneur ne le laissa pas continuer.

- « Et elle fait bien de le cacher…! C’est de vous, dont il est question, Professeur. Pas de Lady Ripley…! Vous n’aviez pas à accepter sa proposition, d’ailleurs. Attaquez-la, si ça vous fait plaisir, pour l’honneur, comme vous dites, mais sans aller plus loin…! Vous avez peu de chances de gagner et de retrouver la direction de votre labo, mais je peux, par contre, vous proposer un poste à hauteur de vos compétences. Vous n’avez pas à vous inquiéter pour cela…! Au fait, mon cher ami, vous qui l’avez côtoyée d’assez près, dites-moi donc ce qu’elle nous cache d’autre sous sa toge qui a pu vous rendre si imprudent ! Ne me dites pas, quand même, que c’est pour son côté extra-terrestre…! ».

Foller ouvrit de grands yeux. Il sentit sa paupière droite se tétaniser et fixa le gouverneur d’un regard un peu fou, tentant à tout prix d’empêcher que son œil se mette à trembloter

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Quelques mois plus tard, après avoir engagé un procès contre Lady Ripley, le Professeur Foller, isolé dans un petit salon du Palais de Justice, attendait la sentence avec nervosité. Son insupportable tic le fit soudainement cligner de la paupière droite, malgré lui. D’un geste brusque, il se couvrit l’œil du plat de la main et appuya dessus du bout des doigts pour l’empêcher de tournoyer dans son orbite. Au même instant, la porte coulissait derrière lui. Un androïde avança de trois pas dans la salle d’attente et annonça :

- « La cour va rendre son verdict. Veuillez me suivre, Professeur Foller ! ».

Foller se retourna et suivit l’assesseur. Il pénétra le premier dans la salle du tribunal. La majorité de l’audience était composée de journalistes impatients et autres représentants de la société civile. Pour le reste, des scientifiques et des responsables gouvernementaux, ainsi que de nombreux curieux, assistaient au procès. Foller s’assit derrière son avocat dans l’indifférence générale.

Lady Ripley, par contre, elle, entra dans le prétoire sous les ovations. Les juges de la Cour, plus tolérants que d’habitude et tout autant subjugués par l’imposante présence de la Mutante, la regardèrent descendre les quelques marches menant à la tribune blindée qui la protégeait et l’isolait du public. Elle balaya la salle d’un regard et d’un sourire pour saluer l’auditoire, les juges et les avocats.

Le professeur Foller attendit que l’ordre et le calme soit revenu pour applaudir, à son tour, d’un air condescendant et obligé. Frappant très ironiquement des mains durant quelques secondes dans le silence de mort du prétoire jusqu’à s’en rendre ridicule.

La Mutante répondit à la provocation par un sourire, puis fit face à la Cour. Malgré son impressionnante stature, malgré l’incroyable transformation de son squelette et plus particulièrement celle de son crâne oblong, pailleté d’or pour l’occasion, malgré la puissance phénoménale qui émanait de sa personne, elle réussit à garder une attitude pleine d’humilité. Debout dans sa longue toge de drapés immaculée, les mains posées sur la rambarde, elle ressemblait, pourtant, plus à une déesse de l’Antiquité, qu’à une citoyenne venue réclamer ses droits devant la Justice.

Le premier juge observa l’audience d’un bref coup d’œil, puis se saisit de l’arrêté pour le lire. La feuille claqua dans le silence :

- « Monsieur Foller Edward, levez-vous ! Citoyens, citoyennes, après délibérations, au vu et entendu de tous les arguments et preuves que les deux parties ont fait valoir, la Cour, par la présente décision de justice, déboute le Professeur Edward Foller de sa plainte et la juge irrecevable. Par conséquent, la Cour autorise Lady Ripley, puisque ses compétences le lui permettent, de rester à la tête du laboratoire de recherche qui lui a été attribué par le gouvernement. La séance est levée ! ».

Aussitôt, les applaudissements retentirent, ainsi que quelques bravos épars lancés par des fans. Les juges se levèrent dans un bel ensemble et tout le monde suivit le mouvement.

Le Professeur Foller se releva, se pencha vers son avocat pour le remercier de ses efforts, s’avouant, lui-même, vaincu d’avance, et endossant toute la responsabilité de la défaite. Il avait, au moins, lavé son honneur et ça lui suffisait.

L’auditoire peinait à se diriger vers la sortie. Les journalistes présents et des curieux, dont, certains s’étaient hissés, debout, sur les bancs, restaient sur place pour observer la Mutante jusqu’à la dernière seconde. Parmi eux, Nico, qui, lui, se faufilait dans le public pour se rapprocher de Foller. Voyant ce dernier prendre congé de son avocat, le jeune homme leva un bras en l’air, puis se mit à gesticuler et à sautiller pour attirer son attention. Il força le passage, zigzagant entre les gens en agitant la main, et parvint, enfin, aux abords de la tribune, une seconde avant que le professeur n’en franchisse le seuil. D’une voix légèrement suraigüe, il lui lança :

- « Professeur ! ».

Foller se retourna en haut des marches et, aussitôt, reconnut Nico, un de ses meilleurs assistants, débauché, comme toute son équipe, par sa remplaçante. Il lui fit un petit signe de la main, haussa les épaules et sourit en signe de dérision, pressé de disparaître.

Gêné, Nico resta muet, se contentant de lui rendre son sourire, puis en quelques gestes tenta de lui signifier que toute l’équipe l’attendait au dehors pour le saluer.

Le fait est que Foller préférait éviter les épanchements hypocrites et maladroits de ses ex-collègues qu’il aurait pu qualifier de bande de traîtres. Il était bien inutile de leur dire le fond de sa pensée. Il répondit par la négative, secouant imperceptiblement la tête et esquissant une moue de dépit, puis, il plongea son regard dans celui du jeune homme pour lui réitérer son salut. L’échange fugace lui rafraichit soudain la mémoire. Il se souvint, alors, par quelle sorte de passion le beau Nico était habité.

Ils restèrent un instant, les yeux dans les yeux. Le jeune assistant eut un pincement au cœur et sentit le désir l’envahir subitement, prenant cette évidente et intense insistance du professeur pour un début d’aveu. Foller lui fit son plus beau sourire avant de disparaitre. Nico leva discrètement la main et le salua pudiquement du bout des doigts.

En un éclair, Foller venait d’échafauder un terrible scénario dont le pauvre Nico allait être la première victime. Arrivé au bout du couloir, il avait déjà imaginé, dans ses moindres détails, le déroulement de son infâme projet. L’amour que semblait lui porter son ex-assistant lui offrait l’occasion d’une magnifique et extraordinaire vengeance. Il jubilait en pénétrant dans la petite salle d’attente. La lumière du soleil lui mit, encore, du baume au cœur.

- « Bonne journée, Professeur Foller. N’oubliez pas vos dossiers et autres effets personnels ! » lui dit l’assesseur-androïde en repartant.

Foller s’approcha de la cloison opaque et luminescente qui le séparait du public, puis d’un simple effleurement de la main la rendit entièrement transparente. De l’autre coté, dans le hall du tribunal, la foule s’amassait en groupes bien distincts de journalistes impatients, de curieux indécis et fébriles, de membres du gouvernement aux airs condescendants et de scientifiques aux avis partagés. Les journalistes se pressaient, déjà, autour des deux avocats. Il fit coulisser la paroi en diamantine et sortit.

Il chercha tout de suite son ex-assistant dans la foule éparse et l’aperçut près de l’entrée de la salle d’audience, avec d’anciens collaborateurs et collaboratrices. Leurs regards se croisèrent. Foller mit assez d’intensité dans le sien pour signifier son intérêt, puis se dirigea vers l’attroupement de journalistes qui cernait les deux avocats.

- « Messieurs, dames, autant vous adresser directement à l’intéressé, puisque le voilà…! » s’exclama son avocat en le voyant arriver.

Sans attendre, un des journalistes se précipita vers Foller et lui tendit son portable sous le nez :

- « Professeur, allez vous faire appel de la décision du tribunal ? ».

- « Bien sûr, que non ! J’ai dit tout ce que j’avais à dire. J’espère, maintenant, que Lady Ripley saura mener à bien ce que j’ai commencé ! ».

Une jeune femme lui demanda :

- « Votre plainte a-t-elle un lien avec un conflit d’intérêt impliquant les membres du gouvernement… ? ».

- « Vous avez trop d’imagination, ma petite…! Le gouvernement n’a rien à voir là-dedans. Il n’y a pas, non plus, de conflit personnel comme il l’a été suggéré. La cause de mon éviction est due à un manque de confiance maladif qui rend Lady Ripley légèrement paranoïaque. Sa méfiance pourrait paraitre indécente au regard de la confiance que nous lui accordons, mais je préfère mettre cela sur le compte de la maladie. Comme vous, elle craint que certains d’entre nous soient au dessus des lois et puissent en profiter.

- « Qu’allez vous faire, maintenant ? » demanda un journaliste.

- « Je vais, évidemment, continuer mes recherches sur l’A.D.N humain et prendre mes fonctions à la direction des Offices de Contrôle. Il n’est pas exclu que je collabore, malgré tout, aux expériences mutagènes de Lady Ripley ! ».

- « Pensez-vous que ces expériences représente un risque pour l’Humanité ? » reprit le jeune journaliste.

- « Savez-vous, jeune homme, le nombre de risques que nous prenons tous les jours, et ce dans de nombreux domaine, pour faire progresser la Science ! Ce n’est qu’un de plus parmi tant d’autres…! Voilà, c’est tout ce que j’avais à dire. Je vous remercie de m’avoir entendu ! ». Il se retourna vers son avocat. « Je vous laisse, Maître…! ».

Nico déboula devant lui et se précipita à sa rencontre en lui tendant la main, un timide sourire aux lèvres.

- « Bonjour, Professeur. Je ne veux pas vous déranger. Je voulais juste vous dire à quel point j’étais désolé et, aussi, que toute l’équipe allait vous regretter ! ».

- « Je te remercie de ton soutien, mon petit Nico ! » dit Foller, en prenant sa main dans la sienne. Heureusement, il se souvenait de son prénom.

- « Tu vois, c’est toi qui m’a convaincu de ne pas fuir comme un voleur. Je me sens moins seul. Tu leur diras, à tous, que j’apprécie leur soutien et que je leur souhaite bonne chance ! ». Il avait deux, trois secondes pour mettre son plan en branle. Il posa son autre main sur le poignet gracile du jeune homme et planta, à nouveau, son regard dans le sien. Nico avait l’habitude de soutenir le regard des hommes. L’intensité que Foller mit dans le sien, ne lui laissa aucun doute. Il sentit la délicate emprise se relâcher et les mains du professeur se retirer doucement en effleurant la sienne d’une furtive caresse. Il balbutia :

- « Bonne chance… à vous… au nom de toute l’équipe ! ».

- « Merci à vous, tous. Et merci à toi, Nico ! » dit Foller avec le plus de sincérité possible.

Nico le regarda s’éloigner avec l’espoir de le voir se retourner une dernière fois sur lui. Foller ne manqua pas de le faire et le gratifia d’un regard soutenu et sans équivoque.

CHAPITRE N°5

- « Il est tard, Nico. Tu peux t’en aller si tu veux. Je finirai seule ! » dit Lady Ridley sans se retourner.

Le regard de la Mutante était rivé sur l’hologramme qui tournoyait lentement devant elle. Elle plongea en quelques clics au cœur d’un tronçon d’A.D.N. Le labo était plongé dans l’obscurité. Les lueurs colorées du diffuseur et le rayonnement du clavier illuminait faiblement son visage. Nico se frotta les yeux du bout des doigts en soupirant. Devant lui, affichés sur l’écran holographique, s’alignaient des caractères par milliers. Il se leva, s’approcha d’une des cloisons du labo, posa la paume de sa main sur la paroi et, aussitôt, une pâle lumière éclaira la pièce. Il était ganté et vêtu d’une fine combinaison blanche qui le recouvrait des pieds à la tête.

La Mutante l’observait, assise dans son vieux fauteuil en merisier, le corps drapé d’une étoffe immaculée. Il allait ouvrir la bouche pour la saluer et lui souhaiter de bonnes fêtes quand elle se mit à parler :

- « Approche-toi, Nico…! Donne-moi ta main ! ».

Le jeune homme s’approcha sans hésiter. Elle lui prit la main et la posa à plat dans la sienne, paume contre paume, puis la recouvrit maternellement de son autre main. Il était tout près d’elle et sentait son odeur épicée, un peu âcre et acidulée. Un froid glacial traversa très vite la fine pellicule latex de son gant. Il regarda fixement les épais ongles noirs et les longs doigts noueux qui l’enserraient, tandis que la chaleur de sa peau se diffusait peu à peu à travers celle de la Mutante.

- « Que c’est agréable… » murmura-t-elle.

Elle resta ainsi durant quelques secondes, les yeux fermés, souriante, goûtant avec bonheur le chaleureux contact. Mais elle avait besoin d’encore plus. Elle releva la tête et trouva le regard clair et un peu triste de Nico. Elle l’attira à elle, le forçant à s’agenouiller, puis lui retira, ensuite, son gant de latex sans s’arrêter de caresser la peau nue qui apparaissait. Elle ferma les yeux et posa doucement la paume offerte et les doigts si fins de son assistant sur sa joue en les pressant tendrement. Elle avait la peau douce mais glacée, blanche comme la neige et aussi dure qu’un masque de cire.

Le bras tendu, légèrement penché vers elle, Nico se tenait à quelques centimètres de son visage, inspirant doucement les effluves de sa respiration. Il la regarda faire, n’éprouvant aucun dégoût, ni aucune crainte, et observa les très visibles changements qui s’étaient opérés depuis la dernière fois. Il la trouvait splendide malgré l’étrange mutation qui la transformait. Le renflement de ses tempes, aussi large et épais qu’une racine d’arbre, courait le long de son crâne pour se perdre dans l’énorme proéminence sclérosé qui lui couvrait la nuque. À l’arrière de ce bulbe organique, de cette coiffe pharaonique allongée et formée de trois anneaux de chair soudés entre eux, sa collerette translucide s’épanouissait, étirée comme une voile de jonque sur de longues arêtes blanchâtres.

Elle s’attarda un moment à profiter de cette paume tendre et apaisante qui lui chauffait la joue. Puis, elle se redressa et plongea son regard noir dans celui de Nico.

- « Montre-moi comme tu es beau ! » lui dit-elle sur un ton très maternel en lui soulevant sa capuche.

Il était d’une rare beauté androgyne et, malgré ses trente ans, avait encore des airs d’adolescent asexué. Elle balaya quelques mèches baladeuses qui tombaient sur le front du jeune homme, passa ses longs doigts noueux dans ses cheveux frisotants, puis lui caressa le visage de ses deux mains, glissant du bout des doigts le long de ses tempes brûlantes, de ses joues lisses et fermes, effleurant le bord de ses lèvres.

- « J’aurais tant aimé avoir un fils comme toi. Aussi beau et doué que tu l’es ! ».

Nico rougit subitement, gêné par le compliment et en même temps fier et heureux de l’honneur qu’elle lui faisait. Il n’aurait pas renié sa mère pour autant, mais se sentait soudain très proche de Lady Ripley. Il ne savait plus quoi dire. Après un court silence, elle reprit :

- « Tu es le seul en qui je peux avoir confiance, Nico. Je le vois dans tes yeux et c’est pour ça que je t’ai choisi. Tu es comme un fils pour moi…! Et je ne dis pas cela pour que tu te sentes obligé de supporter mes petites manies ! ».

- « Oh, mais c’est tout-à-fait supportable…! » la rassura t-il.

- « Je ne veux rien t’imposer, à ce sujet-là. Mais ces moments me font tellement de bien que je ne saurai comment y renoncer…! »

- « Disons que je fais, ainsi, partie de votre psychanalyse…! ».

- « Je vois que tu lis aussi dans mes pensées…! Les psychanalystes qu’on m’inflige sont une calamité et ils se fichent tous du secret professionnel. Au contraire… ! Ils rapportent toutes leurs analyses au gouvernement dès qu’ils sortent d’ici. Je ne peux que leur parler de mes souvenirs lointains et de mes peurs d’enfant. Ils espèrent en vain que je leur livre le fond de ma pensée, mais pour cela il me faut un véritable confident…! Et je veux que ce soit, toi ! ».

- « Moi…?! Mais…! Je ne sais pas. J’ai peur de représenter une gêne pour vous si vous m’en disiez trop. Et puis je serais bien incapable d’analyser quoique ce soit ! ».

- « C’est justement pour cela que j’ai besoin de toi et que je t’accorde toute ma confiance ! ».

- « C’est peut-être trop pour moi…! ».

- « Allons, allons…! De quoi as-tu peur. Ce ne sont que des confidences entre amis. Je ne te demande pas de garder un secret-défense. Je veux juste te parler de moi…! Ce que j’ai à t’avouer n’a rien à voir avec nos recherches. Je le cache à mes psychanalystes pour éviter qu’ils se fassent des idées. Ce qu’ils cherchent à savoir je vais te le dire…! Assieds- toi. Tu peux poser ta tête sur mes genoux si tu veux…! ».

Nico hésita une seconde, puis fit ce qu’elle lui demandait. La Mutante se mit à lui caresser le front d’une manière très maternelle.

- « Tu dois bien te douter que la mutation que j’ai subi a pu avoir des conséquences sur mon esprit et sur mon inconscient. Eux aussi s’en doutent…! Et ils ont raison, car je suis vraiment en train de changer. La mutation s’attaque maintenant à ma mémoire. Je ne peux pas dire que ma personnalité en soit affectée; je me sens devenir, non pas quelqu’un d’autre, mais quelqu’un de plus…! J’ai toute ma mémoire mais de nouveaux souvenirs apparaissent; des choses un peu cauchemardesques s’y installent peu à peu. Le pire, tu vois, c’est que même si je sais pertinemment d’où je viens, j’ai maintenant la sensation d’être une étrangère et de venir d’autre part. Je ne me sens plus humaine…! ».

Nico releva la tête et croisa son regard.

- « Ne t’inquiète pas, je ne vais pas te dévorer tout cru, aussi appétissant sois-tu….! Disons que je ressens toujours cette appartenance à l’Humanité, tout en reconnaissant mes vraies origines…! Je ne sais pas comment cela va évoluer et je ne veux pas m’en inquiéter tant que les symptômes n’ont aucune conséquences sur mon comportement. La seule chose qui m’inquiète vraiment, c’est de ne pas m’en apercevoir. Cette chose que j’ai en moi cherche certainement à prendre le dessus et je n’ai déjà plus la volonté de m’y opposer. Quand elle aura réussi à le faire, il sera trop tard ; elle se taira et ne se dévoilera plus jamais. Je t’en parle tant que cela est encore possible.

- « Vous pouvez retarder le processus, voire le bloquer, peut-être ! ».

- « Bien sûr que je le peux, mais je ne le veux pas. Je le ferais si j’étais encore moi-même, mais je n’ai plus le contrôle de ma volonté. Elle s’en est emparée dès le début…!

Nico se redressa soudain.

- « Vous voulez dire que ce n’est pas vraiment vous qui agissez. Que c’est cette chose qui me parle…! ».

- « À l’évidence…! Je ne vais pas le nier. Je ne suis plus que sa porte-parole ! ».

- « Je ne peux pas le croire. Vous vous moquez de moi. Vous essayer de me faire peur ! ».

- « Tu as peur…?! ».

- « Non, je ne crois pas…! C’est juste, difficile à croire ! ».

- « C’est pourquoi je préfère le taire à mes psychanalystes, ils auraient vite fait de diagnostiquer une schizophrénie aigüe et de m’envoyer en cure. Le gouvernement, lui, y trouverait matière à m’affaiblir. C’est donc à toi que revient la responsabilité de me surveiller. D’empêcher que l’instinct de cette chose ne supplante le mien et ne me force à commettre l’irréparable…! La Génétique nous promet de grandes choses mais elle peut aussi devenir la pire menace qui soit. De terribles dérives sont à craindre avec le clonage de mutants et je ne veux pas en être responsable…! Tu me seconderas dans toutes mes recherches, tu contrôleras chaque expérience et tu auras accès à toutes mes données. Tu seras mon ange-gardien, ma bonne conscience, au cas où celle-ci disparait tout-à-fait…! C’est toi qui donneras l’alerte. Est-ce que tu penses pouvoir le faire ?! ».

- « C’est beaucoup de responsabilités et cela m’ennuie d’avoir à vous suspecter d’une éventuelle dérive, mais je veux bien essayer…! ».

- « Tu es un ange. Je te remercie, mon cher enfant…! Ça me rassure de te savoir à mes cotés. Bon, allez…! File maintenant, quelqu’un doit t’attendre au dehors ! ». Elle glissa, une dernière fois, les doigts dans les boucles de sa chevelure satinée, en lui souriant, se pencha sur lui et déposa un baiser appuyé sur son front.

Il la regarda avec la folle envie de lui sauter dessus pour l’embrasser à pleine bouche, lui prit la main et y déposa un baiser plein de ferveur. Il se releva au bout de quelques secondes, gêné de s’être ainsi laissé emporter, et se dirigea vers la sortie. Il pensa à prendre un gant en passant devant le distributeur pour l’enfiler sur sa main nue. Il tapa le code d’ouverture et la porte coulissa sans un bruit. Il se retourna vers la Mutante qui le regardait en souriant d’un air maternel. Fallait-il qu’elle ait confiance pour le laisser partir avec de l’A.D.N mutant incrusté sous ses ongles et dans les plis de ses lèvres.

- « À la semaine prochaine, alors…! Bonsoir ! » dit-il en remontant sa capuche.

- « Bonsoir, Nico…! Passe de bonnes fêtes ! ».

- « Oh, excusez-moi. J’allais oublier…! Bonne année à vous aussi ! ». Il remit son masque de protection sur le visage et sortit.

Nico se retrouva dans le couloir qui menait à la salle de nettoyage. De chaque coté, une paroi en diamantine le séparait des deux laboratoires de clonage plongés dans la pénombre. À l’intérieur, des petites lueurs rouges clignotantes s’alignaient tout du long. À y regarder de plus près, on pouvait apercevoir les cylindres de croissance accélérée serrés les uns contre les autres et, à travers leurs cloisons transparentes, les silhouettes des premiers clones en sommeil, enveloppés d’un faible éclat de lumière. Il marcha au ralenti, jetant un coup d’œil à droite puis à gauche, pour vérifier que tout fonctionnait.

Arrivé au bout du couloir, il pénétra dans un sas et se dirigea vers l’une des portes situées face à lui. Il entra dans un petit cabinet surchauffé et, là, se dévêtit entièrement. Une à une, il jeta ses affaires dans la corbeille à pesage et finit par les gants qu’il laissa tomber nonchalamment, bras tendu, sur le tas de vêtements. Un signal retentit et, aussitôt, le casier se retourna lentement sur lui-même, envoyant le tout au fond de l’incinérateur. La combinaison se consuma en moins d’une seconde. Nu comme un ver, il fit les quelques pas qui le séparait de la cabine de douche. Les cloisons étaient parsemées, au sol comme au plafond, de minuscules gicleurs pointés sur lui. Bras en croix, il supporta patiemment les séances de jets gélifiés et de rinçage. Le séchage fut plus agréable. Il passa ensuite à l’étape du scanner, puis à la lumière bleue du détecteur d’A.D.N. Le portique amovible le balaya de ses rayons colorés des pieds à la tête. Tout fût contrôlé, jusque sous les ongles et presque cheveu par cheveu.

Il sortit du dernier sas de contrôle et se retrouva dans un long couloir, devant une enfilade de porte. Il entra dans la première, tapa son code sur le boitier de commande fixé à la paroi, puis attendit quelques secondes, les égrenant dans sa tête. Prévenu par le léger déclic du monte-charge, il tendit le bras juste avant que le bip ne signale le dépôt de ses chaussures et de ses habits du matin, lavés, pliés et repassés. Le panneau dissimulé s’enfonça de quelques centimètres dans la cloison, puis coulissa d’un coté pour dégager l’ouverture. Nico prit le paquet posé devant lui et entreprit de se rhabiller.

À la sortie de la cabine d’habillage se trouvait le vestiaire commun, lumières éteintes. Une des parois diffusait, néanmoins, une pâle lueur blanche et il y voyait suffisamment pour ne pas avoir besoin d’allumer. Il avança dans la pénombre, entre les rangées de placards. Tout était silencieux. Il entendait seulement le frottement de ses pas sur le sol. Le rythme lui donna soudain l’envie de danser. Il se mit à rouler des hanches et à se dandiner dans l’étroit passage, tournoyant sur lui-même. Mélangeant les pas de valse à des poses de jazz et de funk plus sexy. Il dansa ainsi jusqu’à l’allée principale en terminant par une triple girouette. Et soudain, un bruit… Il s’arrêta net. Resta un moment immobile, puis finit par retourner sur ses pas, rassuré, entamant une série de déhanchements langoureux et de ralentis suggestifs. Même vêtu comme il l’était, avec un style plutôt masculin, sa silhouette évoquait celle d’une superbe jeune femme parfaitement galbée. La forte lumière des plafonniers le figea de surprise, dans une attitude des plus féminines. Bras croisés sur la poitrine, les genoux légèrement fléchis, et affichant une moue provocante.

Ian Horst, le Monsieur Sécurité de Lady Ripley sortit au même instant d’entre les rangées de vestiaires.

Nico se trouva nez à nez avec lui et sursauta sous l’effet de la surprise.

- « Oh, vous m’avez fait peur…! ».

- « Ah, bah… c’est mon métier ! » répondit Horst, d’un air goguenard. Celui-ci ôta son oreillette et la glissa dans sa poche de pantalon.

- « Vous partiez…? » lui demanda Nico, poliment, prêt à l’attendre.

- « Ah, non… J’arrive. Je passe les fêtes, ici. J’en profite pour faire une grande inspection… C’est bientôt, le grand jour, n’est-ce pas ! »

- « Un peu après les fêtes, si tout va bien ! ».

- « Eh, oui… Les esprits s’échauffent et je dois redoubler d’attention. D’ailleurs, je t’ai à l’œil, mon petit ! » dit-il en lui faisant un clin d’œil. Le jeune assistant le suivit dans son jeu :

- « Ah…! J’ai pris ma douche ! ». Et il fit le geste de montrer pattes blanches en prenant un air irréprochable.

Horst se marra un peu. Puis, après un silence, pensif, il murmura :

- « Je la plains, la pauvre… ».

Nico, un brin gêné, ne put qu’acquiescer. Il retourna à son casier et l’ouvrit.

- « Bon, allez…! Prends tes affaires, mon garçon, je te raccompagne ! ».

CHAPITRE N°6

La fête battait son plein au sein de la Cité. De nombreux quartiers s’étaient mis en quatre pour accueillir leurs visiteurs et pour les amuser. Foller déambulait, aussi discrètement qu’il le pouvait, dans l’un d’eux, sur les lieux qu’il hantait depuis des mois, déjà, à la recherche de Nico.

Dans la «rue», les chars à paillettes et à franges défilaient lentement, accompagnés de musiques tonitruantes, secoués de soubresauts plus ou moins amples selon les énergumènes qui se trouvaient dessus. Tous se déhanchaient, virevoltaient et sautaient en l’air, en proie à l’extase. Ils étaient heureusement protégés des chutes par une barrière de sécurité invisible, électro-magnétique, qui les renvoyaient gentiment d’où ils venaient quand ils s’en approchaient d’un peu trop près. Certains hurluberlus en profitaient pour se jeter contre avec force, pour rebondir et revenir à fond dans le pogo dont ils s’étaient éjectés.

Trop décalés pour Foller qui espérait ne pas découvrir Nico perché sur un de ces chars à sustentation. Il le cherchait parmi la foule, fouillant les alentours du plus loin qu’il pouvait en espérant que celui-ci ne croise pas son regard inquisiteur s’il le rencontrait. Il fallait absolument que la rencontre semble fortuite. Il croyait l’apercevoir, là, riant avec une bande de camarades, ou encore, là-bas, hélé à la terrasse d’un café par une connaissance. Un peu plus tard, il crut le reconnaitre, au coin d’une rue, en plein baiser, lové entre les bras musclés d’un homme bien plus âgé. Il comprit son erreur quand le jeune homme reprit son souffle, l’air conquis. Il erra ainsi quelques heures en suivant les défilés de chars, perçant la foule du regard, tout en redoutant que quelqu’un découvre son identité. Il se regardait, parfois, dans le reflet d’une vitre pour se rassurer. Sa barbe de trois jours, ses lunettes stylisées, son faux piercing discrètement collé à son oreille et, surtout, son crâne rasé et lissé de frais, le rendait presque méconnaissable. Pas très sexy, certes, mais pas complètement laid, et même, un poil macho. Pour ce qui était de son nouveau look, il avait opté pour des vêtements plus adaptés à la situation, sombres et élégants.

Fatigué de marcher, sentant ses sous vêtement lui coller à la peau, il s’arrêta dans un bar, s’assit en terrasse et commanda un cappuccino bien serré au serveur-androïde, payant sa consommation en enfilant sa carte bancaire dans les flancs de celui-ci. Il sirota longuement son café inspectant chaque visage, chaque silhouette sans plus, vraiment, y croire. Et soudain, il entendit crier : « Nico…! ». Il se tourna aussitôt dans la direction d’où le cri avait été lancé. De nombreux passants se promenaient. Il remarqua une belle blonde qui se dirigeait vers un petit groupe de femmes qui attendait à l’entrée d’un cabaret. Une jeune fille fendit le petit groupe, se jeta au cou de la nouvelle venue et l’embrassa sur la bouche.

Le professeur un peu interloqué, se détourna illico et chercha ailleurs. Du coin de l’œil, il vit la petite bande s’engouffrer sans plus attendre à l’intérieur du cabaret et disparaitre. Soudain, tournant la tête, il crût à nouveau reconnaitre son ancien assistant dans la démarche et l’allure d’un éphèbe à veste de cuir et aux cheveux roux. Il se leva et partit aussitôt à sa poursuite. Il comprit, quand il fut assez près de lui, qu’il était vain de chercher ainsi, au hasard. Des Nico, il y en avait des centaines qui allaient traverser le quartier toute la nuit. Il décida d’arrêter là ses recherches et trouva un endroit où manger.

Le pub était bondé. Il s’installa au bar et commanda une demi-bouteille de vin et quelques babioles à grignoter. Le serveur-androïde déboucha la bouteille et lui remplit son verre qu’il déglutit aussitôt, en deux, trois gorgées avides. Il soupira d’aise et se reversa la même chose. Puis pivotant avec son tabouret à sustentation, une sorte de frisbee en forme de cul, il but tranquillement son vin en regardant à l’extérieur.

Il sursautait de temps en temps, chaque fois qu’il voyait une tête rousse apparaitre au loin, dans la rue. Il se soûla gentiment, sans bouger de sa place, sans rien boire d’autre que du vin rouge français. Les heures passèrent et il finit par se retrouver face au bar, la tête dans les mains, à réfléchir à un autre plan pour attraper sa proie.

Minuit arriva sans qu’il s’en rende compte. Il fut même surpris du nombre de clients qui remplissaient la salle du pub, quand ils débutèrent tous ensemble le compte à rebours :

- « Dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, un, ZERO…! YEAAAH…! BONNE ANNÉE…! ».

Il émergea de ses rêves de revanche, reprit ses esprits et commanda une coupe de champagne, pour faire comme tout le monde. Il la bût avec lassitude.

- « Vous n’avez pas l’air de vous amuser, on dirait…! Vous trinquez ! » l’interpella soudainement une très jolie femme au visage androgyne. Celle-ci tenait, déjà, une flûte de champagne entre ses jolis doigts manucurés sertis de faux ongles vernis de noir.

- « Heu…! Oui bien sûr ! Bonne année…! » répondit-il, décontenancé et un peu gêné.

- « Bonne année…! Je peux m’asseoir ?! ».

- « Si vous voulez…! J’allais partir…! ».

- « Partir maintenant, alors que la fête commence ?! Vous n’allez pas jouer les solitaires à un moment pareil, alors qu’une jolie femme vous aborde. ».

- « Je ne sais pas… ».

- « C’est peut-être moi que vous espériez…! ».

- « Ça aurait été avec plaisir…! Mais, en fait, je n’attends personne. J’étais juste venu profiter de l’ambiance et il est temps que je rentre. Tout ça, ce n’est plus de mon âge ! » prétendit-il.

- « Votre âge…? Oh, quelle importance…?! ».

Une charmante jeune femme blonde, aux grands yeux verts, les interrompit soudain pour s’adresser à lui.

- « Professeur…? Professeur Foller…? ».

Le professeur se retourna et crut reconnaitre la jeune femme blonde qu’il avait entrevue quelques heures auparavant dans la rue, en train d’embrasser une autre jeune fille, mais sans en être vraiment certain. « Merde…! Qui c’est celle-là. Comment elle me connait ? » pensa-t-il.

- « C’est vous, Professeur…!? » réitéra l’éblouissante beauté.

- « Peut-être…! À qui ai-je l’honneur ? ». Il fut superbement étonné par la réponse de la jeune femme. Jamais, il n’aurait pu le reconnaitre.

- « C’est moi…! Nico ! ».

Foller ouvrit de grands yeux ronds et sourit bêtement. Ce qui fit instantanément rire Nico et rendit l’autre femme jalouse.

- « Place à la jeunesse…! » s’exclama celle-ci en levant son verre, avant de s’éclipser.

- « Nico…!? » s’exclama Foller. Il perdit brusquement l’équilibre, tapant du coude sur le comptoir, en voulant se redresser, incapable de cacher son émotion. Le hasard faisait bien les choses, dès que l’on ne comptait plus dessus. Nico se précipita pour le retenir.

Foller se trouva face à cinq ou six paires d’yeux rehaussés de longs cils voluptueux et parsemés de paillettes scintillantes. Il reconnût la jeune fille qui avait embrassé Nico. Celle-ci semblait être la concurrente à éliminer s’il voulait appliquer le plan qu’il s’était fixé. Tant pis pour elle. Il ne pouvait laisser échapper une telle occasion.

Il arrêta son regard sur Nico et lui fit un grand sourire sans équivoque. Le trouvant, d’ailleurs, incroyablement plus belle en femme qu’au naturel. Il ne savait plus trop sur quel pied danser, tout-à-coup, sentant le désir s’emparer de lui. Il s’accrocha à l’avant-bras du jeune homme, serrant doucement les rondeurs graciles de sa chair et se mit debout en disant :

- « Je crois que j’ai un peu trop bu ! ».

Elles rigolèrent toutes en chœur, sauf la plus jeune. Celle qui l’avait accosté auparavant se mit à fouiller dans son mini sac à main, en lui disant :

- « S’il n’y a que ça qui vous tracasse ! ». Puis en extirpa une cigarette électronique encore emballé. Elle vérifia la couleur de l’embout et lui tendit gracieusement, en ajoutant : « Tenez ! Avec ça vous ne ferez plus votre âge… Ça va vous dégriser ! ».

Le professeur s’en saisit, sans vraiment savoir quoi en faire, se tourna vers Nico d’un air indécis, comme s’il avait besoin de son consentement, puis tenta maladroitement de libérer l’inhalateur de son emballage.

- « Laissez-moi faire…! » proposa le jeune homme en lui prenant des mains. Avec son ongle effilé, il cisailla le sachet et demanda : « Vous n’avez jamais essayé ? ».

Foller répondit par la négative, d’un sourire embarrassé. Il regarda les doigts fins et habiles tirer la cigarette de son étui de plastique, observant à la dérobée l’exquise féminité des contours et des traits de son ex-assistant. Leurs regards se croisèrent à nouveau, prêts à fusionner. Foller vit en un éclair les évènements s’enchainer les uns derrière les autres. Il retourna la cigarette dans tous les sens, faisant mine de ne pas en connaitre le fonctionnement.

Nico sourit gentiment et fit exactement ce que Foller attendait de lui. Son ex-assistant lui reprit la cigarette des mains, tira sur le filtre du bout des ongles pour allumer la cigarette, puis la porta à sa bouche. Il aspira une première bouffée de vapeur du bout des lèvres, ses grands yeux verts plantés dans ceux du professeur et dit :

- « Je suis sûre que ça va vous plaire ! » en lui tendant l’inhalateur.

Du rouge s’était déposé sur le filtre et la marque de ses lèvres y était parfaitement visible. Foller y apposa les siennes, puis tira une longue bouffée de vapeurs essentielles.

Les regards qu’ils se lançaient, cette cigarette et leur salive qui se mélangeait, tout cela avait profondément irrité la jeune Emma, qui finit par perdre son calme :

- « Bon, tu viens…! ».

Nico se retourna vers elle, exaspéré.

- « Je vous rejoins, ne m’attends pas…! ».

Emma resta immobile et jeta un regard méprisant à son concubin. Elle toisa Foller de haut en bas, puis répondit :

- « Je t’attends, alors dépêche toi…! ».

- « Si tu y tiens…! Laisse-moi le temps de lui souhaiter la Bonne Année ! ».

Nico se retourna sur Foller, les yeux pétillants, et lui tomba dessus. Il passa ses bras légers autour de son cou, lui susurra « Bonne Année ! », puis posa ses lèvres brûlantes sur les siennes.

Foller «la» laissa faire sans réagir, pressant doucement les lèvres offertes de Nico et inspirant sa douce haleine. Ils restèrent ainsi, un instant, s’effleurant du bout des lèvres, les yeux dans les yeux. Le jeune homme, conquis, soupira d’aise, et reprit l’inhalateur que le professeur tenait entre ses doigts pour en aspirer une bouffée.

- « Vous restez faire la fête avec nous, Professeur ! » dit-il en entrainant Foller avec lui à la recherche de ses ami(e)s. Il jeta un regard provocateur à sa «fiancée» et se détourna d’elle.

Emma ferma brusquement son regard, leur tourna le dos et disparut dans la foule.

Foller, extatique, suivit Nico à travers la foule, répondant comme lui aux accolades chaleureuses des clients. La présence du professeur au côté du jeune travesti, réfrénait les ardeurs de certains fêtards un peu trop entreprenants. On aurait pu croire voir un père et sa fille veillant l’un sur l’autre.

Les ami(e)s de Nico se trouvaient autour d’une table à sustentation, à rire des mauvaises blagues de trois mâles hyper sportifs qui les avaient invitées à trinquer avec eux. Le champagne coulait à flots et les coupes débordaient. Une des jeunes femmes s’étonna de l’absence d’Emma en apercevant Nico et Foller, main dans la main.

- « Et Emma…! Où est-elle passée ? ».

- « Elle est sortie prendre l’air…! » répondit Nico en s’installant à la table avec Foller.

Pas besoin de lui faire un dessin, la petite piquait encore une crise de jalousie. La jeune femme se leva et les quitta précipitamment pour rattraper Emma.

Nico était collé au professeur. Leur mains se rejoignaient, parfois, en une timide caresse, tandis qu’ils écoutaient d’un air rêveur les discussions et les blagues en vidant leur coupe et la recharge de leur inhalateur. Peu de temps après, la petite peste réapparut en partie consolée par sa bonne amie, et fut accueillie par des applaudissements et des sourires réconfortants. Elle trouva vite sa place, captivant sans délai l’attention des trois beaux mâles.

Le brouhaha des discussions s’évanouissait dans les éclats de rire, quand tout à coup, Foller entendit les paroles qu’il attendait.

- « Et si on allait terminer la soirée dehors…! À l’extérieur, j’veux dire ! ». L’approbation fut quasi générale et l’excitation monta d’un cran. Seul, un des trois mecs body-buildés s’y opposa.

- « Vous voulez dire du coté des exclus…! J’suis pas du voyage ! ».

La déception fut elle aussi unanime et un « OH ! » de reproches fusa aux oreilles du récalcitrant. Comme il fallait bien contenter les deux parties, Foller proposa :

- « Si vous êtes d’accord… ».

Il s’arrêta pour questionner Nico du regard, puis reprit :

- « Vous êtes tous invités dans ma villa ! ». Le silence se fit interrogatif et il dut ajouter : « Au bord de la mer ! ».

L’ovation surpassa ses attentes. La salle entière se retourna sur eux. Nico souriait, peut-être un peu déçu de ne pas s’y retrouver seul avec lui, mais heureux de l’intention.

_

Dans le taxi-bus qui les menait tous à destination, le calme s’était installé. La plupart des invités somnolait en contemplant l’horizon courbe, bercés par le défilement de l’étendue océanique et le ronronnement du moteur magnétique. Une certaine indécence régnait à bord. Quelques couples et ménages à plusieurs s’étaient formés et se bécotaient en riant, sans autre excès. Foller et Nico, assis face à face, genoux contre genoux, parlaient doucement entre eux, le visage collé au hublot.

- « Moi, je trouve que ça vous va bien. Ça vous donne un petit coté baroudeur…! Surtout sans les lunettes ! ».

Le professeur avait envie de rire aux éclats. Il n’avait jamais pensé que cela serait aussi facile et qu’en plus il y prendrait du plaisir. Il se passa le plat de la main sur les joues pour se frotter les poils de la barbe et répondit :

- « C’est vrai…! Ça me change de mes costumes et de mes habitudes étriqués. C’est comme une seconde peau. Une mue ou quelque chose comme ça ! ». Puis, il se remit à fixer l’océan étincelant.

- « Tiens regarde, les voilà…! » dit-il à Nico.

Le jeune homme aperçut les îles à l’horizon et les regarda grossir à vue d’œil.

- « C’est magnifique ! » dit-il, admiratif.

Foller contempla son profil, son cou élancée, les mèches blondes qui ondulaient sur sa peau velouté. Il le vit rougir et se remit alors à observer le paysage avec lui.

- « On aura même droit à un coucher de soleil…! » dit-il.

De son côté, la pauvre Emma, jalouse et humiliée, cherchait vainement à capter l’attention de son amant en faisant du gringue à l’un des trois sportifs qui les avaient suivis dans cette virée improvisée.

Une minute plus tard, ils atterrissaient directement sur la plage et tous les invités descendirent de la navette en criant leur bonheur, sautant à pieds joints dans le sable encore chaud. Les «filles» retirèrent leur bottines et leurs chaussures à talons puis s’égayèrent sur la rive pour s’amuser dans l’écume des vagues. Les trois sportifs se désapèrent illico, s’arrachant presque la chemise, et plongèrent dans la mer avec des hurlements, à la grande joie de ces «dames». Foller se tourna vers eux et cria :

- « Profitez du coucher de soleil, j’en ai pour une minute. Ne vous éloignez pas ! ». Nico lui sourit et le regarda s’éloigner, gravir la dune au pas de courses jusqu’au terre-plein, avaler les escaliers sans effort, puis traverser la terrasse avant de disparaitre dans l’ombre de l’imposant balcon qui surplombait l’entrée de la villa.

Foller s’arrêta devant la lourde porte de bois blindée à double pan, tapota son code et posa son doigt sur la languette de détection. Le déverrouillage s’opéra instantanément. Le vestibule s’illumina automatiquement quand il pénétra dans le vestibule. Il referma derrière lui, puis se dirigea, aussitôt vers une porte dissimulée sous la charpente de l’escalier, qu’il ouvrit en tapotant un code sur le clavier mural. La paroi coulissa et il descendit précipitamment par le petit escalier en colimaçon. Il stoppa net, remonta quatre à quatre et prit le temps de refermer l’issue derrière lui, avant de re-dévaler les marches jusqu’au sous-sol. Il alluma les lumières, puis traversa la cave dans toute sa longueur à grandes enjambées. Dissimulé derrière une vieille armoire à étagères, qu’il déplaça en la faisant glisser sur le sol, se trouvait son petit laboratoire secret. Il l’avait, lui-même, creusé dans la roche. Il lui fallut encore taper son code et apposer son index sur la petite languette qui venait de basculer sur un coté du détecteur. Son A.D.N, ses empreintes et ses pulsations sanguines furent immédiatement analysés, puis un pan du mur recula avant de pivoter vers l’intérieur pour lui ouvrir le passage. Il s’engouffra dedans.

À l’intérieur tout était blanc étincelant. Un cylindre de clonage et un tas de machines étaient stockés dans un coin du labo. Des dizaines de bidons de couleurs différentes s’amoncelaient au pied d’une haute étagère métallique. Foller fonça tout droit vers un meuble, ouvrit un des tiroirs et en retira une seringue à biopsie.

Dehors, le soleil flottait sur un océan de flammes orangées qui tranchait avec le halo bleuté de la nuit. Toute la petite bande d’amis s’était regroupé sur le bord de la plage. Les trois boys ruisselants se dandinaient devant leurs admiratrices qui applaudissaient en riant. Les autres contemplaient les derniers instants du soleil couchant.

Quand ils se retournèrent, la villa brillait de tous ses feux et de petites lumières au sol éclairaient l’escalier qui menait à l’entrée. Le puissant éclairage qui embrasait les longues baies vitrées illuminait les alentours et la silhouette de Foller se découpait dans l’encadrement de la porte d’entrée.

Ils se mirent tous à marcher vers la villa, peinant et trébuchant dans le sable. Les filles remirent leurs chaussures à talons et leurs bottines en arrivant au bas de l’escalier. Toute la bande franchit les derniers mètres avec un air emprunt de solennité, ébahie par l’ampleur et la majesté de la demeure. Chacun et chacune fit les compliments d’usage au propriétaire, auxquels il répondit d’un « Faites comme chez vous ! » ou d’un « Heureux de vous accueillir ! ». Emma fut l’avant-dernière à arriver et passa devant lui sans même lui lancer un regard.

Interloqué par l’absence de Nico, il empoigna brutalement la jeune garçonne par le bras et lui demanda où il se trouvait. Elle grimaça de douleur et tenta de se défaire de son étreinte, puis, le fixant droit dans les yeux, lui dit avec un sourire en coin :

- « Vous inquiétez pas, il nage comme un dauphin ! ». La petite salope ! Elle disait peut-être la vérité. Il la lâcha et s’empressa de partir à la recherche du jeune homme.

- « C’est moi qui devrais me noyer… » marmonna Emma en le regardant courir vers la dune. Elle se frotta le bras et prit un air mauvais.

Foller fut vite rassuré. Il découvrit Nico au bas de l’escalier, assis sur une des marches en bois en train de se frotter le pied dans la lueur des éclairages. Sa jupe remontait sur ses cuisses fines et bronzées.

- « Ah, c’est vous, Professeur…! » lui lança le jeune homme en l’apercevant. « J’avais une épine dans le pied…! ».

Foller descendit précipitamment les marches en s’inquiétant.

- « Ça va, c’est pas trop grave…?! Tu veux que je regarde ?! ».

- « Je l’ai retirée. Ça va aller…! ».

Nico se remit debout et se retint à la rambarde des escaliers pour pouvoir remettre ses chaussures à talons avec un minimum d’élégance.

- « Au fait… C’est quoi votre petit nom ? » demanda t-il soudain.

- « Edward…! Ça fait un peu vieillot, mais c’est toujours mieux qu’Ed ou Eddy ! ».

- « Je peux vous appeler Dédé, si vous préférez ! Ça fait plus français » dit Nico, en prenant l’accent de la haute. Ils piquèrent une crise de fou-rire jusqu’en haut des escaliers.

Ils étaient au milieu de la terrasse, se remettant de leurs émotions, quand la musique déferla soudainement par les vitrages entrouverts. À un balcon, une des «filles» leur fit des houhou en balançant tout son corps de gauche à droite. Ils entrèrent tous deux dans la villa, en riant.

Nico s’émerveilla du luxe qu’il découvrait et rougit aux paroles de Foller, quand celui-ci lui déclama sur un ton altier :

- « Un château pour une princesse…! Si vous voulez vous donner la peine de me suivre ! ».

- « Avec plaisir…! C’est un honneur, mon cher Edward ! » répondit-il en lui tendant négligemment la main. Foller la saisit délicatement et le précéda, ainsi, jusqu’au salon. Il le fit entrer, lui chuchotant au passage :

- « Après vous, Princesse…! ».

Le jeune éphèbe pénétra dans la grande pièce circulaire en jouant la fière. La musique était lancinante et deux de ses «amies» se pelotonnaient, déjà, entre les bras musclés de leur cavalier. Deux autres, avaient vidé leur sac sur la table basse art-déco et rassemblaient tout ce qui pouvait servir, en pouffant de rire. Pilules, recharges à vapeur, inhalateurs, quelques sachets de produits illicites dits «toxiques» et des capotes en tous genres. La vilaine petite Emma s’était éloignée sur la terrasse du balcon et se tenait droite comme un piquet, face à la mer obscure, les mains agrippées à la rambarde galvanisée, cloitrée dans son mutisme. Auprès d’elle, le sportif qu’elle avait dragué était accoudé à la paroi de diamantine et semblait lui parler sans obtenir de réaction.

Foller se devait d’accueillir officiellement ses invités. Il prit une mini télécommande qui trainait sur une commode et la pointa vers un coté du bar. Aussitôt, sortant de son placard mural, un domestique androïde apparut et vint se poster devant lui. « Messieurs, dames, je vous présente Han...! Demandez-lui tout ce qu’il y a de disponible, il se fera un plaisir de vous l’apporter ! ».

En livrée, parfaitement imité, l’androïde ressemblait à un être humain. Une des filles attablée releva la tête en reniflant. Elle s’essuya les narines du bout des doigts et demanda :

- « Et est-ce qu’il a toutes les options, ce charmant androïde ? ». Sa voisine se mit à rire un peu vulgairement.

- « Je n’ai jamais cherché à le savoir ! Peut-être…? Il faut lui demander ! » répondit Foller.

- « Je lui demanderai quand il aura un peu de temps…! En attendant il peut nous servir le champagne, n’est-ce-pas, Han ! ».

Le domestique parla d’une voix douce et posée.

- « Volontiers, mademoiselle ! ». Puis, il s’ébranla en direction du bar.

- « Allez ! Champagne pour tout le monde ! » s’exclama Foller en s’approchant du zinc pour aider. Il se retourna vers ses invités et reprit : « Laissez-moi, d’abord, vous dire le bonheur que j’ai d’avoir retrouvé un véritable ami en Nico. Et le plaisir que vous me faites en ayant accepté mon invitation. Je le répète, vous êtes ici, chez vous. Des chambres d’amis sont à votre disposition. Faites ce que bon vous semble et ne vous occupez pas de moi ! ».

Pan !!! Le champagne coula dans les coupes qu’il distribua à la ronde. La pauvre Emma s’était presque faite tirée de force jusqu’au bar par son prétendant qui essayait malgré tout de l’amadouer. Elle se fit méprisante. Refusa la flûte qu’il lui tendait et d’un geste brusque, attrapa la bouteille que le domestique androïde tenait dans la main. Elle tira dessus pour s’en emparer, puis fit demi-tour sur la terrasse sans lâcher un mot ni un regard à personne. Elle se versa une partie du champagne sur la tête, puis se jeta dans une chaise longue pour boire le reste.

- « Elle reprend ses sales manières de djeuns, la petite peste…! » s’indigna l’une des filles.

- « Elle va se remettre…! Buvons à la nouvelle année et aux amours naissants…! À l’Amour ! » s’exclama Nico en portant son toast.

- « À l’Amour…! » répétèrent-ils, tous, en chœur. Ils entendirent le fracas de la bouteille qu’Emma venait de jeter contre le sol.

Ils finirent de boire leur coupe de champagne autour de la table basse, le nez dans la poudre, pour la plupart. Foller et Nico avaient opté pour quelque chose de plus soft. Les yeux dans les yeux, ils avalèrent chacun une petite pilule bleue. Nico alluma, ensuite, une cigarette électronique, inspira la vapeur avec volupté, puis la souffla au visage du professeur. Le jeune homme se leva soudain, tout excité, tira Foller par la main et lui dit : « Viens ! Fais-moi faire le tour du propriétaire ! ».

- « Si tu veux ! » répondit ce dernier. Et ils s’éclipsèrent…

Voilà, maintenant, qu’ils commençaient à se tutoyer. Dans le vestibule, ils croisèrent le domestique qui revenait de la cave et qui remontait l’étroit escalier en colimaçon, un casier plein de bouteilles de champagne au bout de chaque bras.

- « La cave, comme tu peux le voir…! Je te ferai visiter une autre fois. Viens, suis-moi…! » dit Foller, qui entraina Nico avec lui, le long d’une galerie illuminée. Les claquements de leurs talons résonnèrent sur le sol de marbre noir.

- « Attends ! » lui lança, soudain, le jeune homme en le retenant. Puis, s’accrochant à son bras et se cambrant légèrement en arrière avec l’élégance d’une femme distinguée, il remonta un mollet après l’autre pour ôter ses chaussures. Il lui murmura, ensuite : « Je n’ai pas envie qu’elle nous suive ! ». En parlant d’Emma.

Ils repartirent sur la pointe des pieds. Foller lui montra, tout d’abord, la magnifique piscine et l’incroyable mosaïque qui en ornait les parois. Ils s’amusèrent à la traverser d’un bout à l’autre en marchant au dessus de l’eau illuminée sur l’immense film protecteur en diamantine transparente qui la couvrait de long en large. Puis ils passèrent par un petit bar à l’ancienne qui donnait, comme le bassin, sur la même grande cour intérieure. Suivirent, une imposante salle de gymnastique, un hammam et une salle de bronzage que Foller avait visiblement utilisés durant toutes ces années.

- « Souvenirs d’une vie familiale bien remplie…! » fit-il remarquer à Nico.

- « Heureusement révolue ! » ajouta celui-ci.

Ils s’engagèrent, ensuite, dans la pénombre d’une autre galerie, pleine d’objets d’art alignés sur chaque coté, et de tableaux de toutes sortes exposés sur les murs. Le professeur alluma les lumières d’un claquement de doigt. Tout de suite, Nico s’extasia à la vue d’une anamorphose complètement abstraite.

- « Oh, mais c’est un Uga…!!! J’adore cette artiste ! ».

- « Ah, oui…! J’en ai gardé un ! ». Répondit Foller. Il eut alors l’idée de jouer les romantiques et ajouta : « Si tu veux, je t’en fais cadeau…! ».

Le jeune homme allait se tourner vers lui pour refuser quand ils entendirent, au loin, un bruit de porte malmenée, puis un cri de colère désespéré qui leur parvint plus nettement :

- « Nicooo…!!! ».

Ce dernier se figea une seconde. Il mit un doigt devant sa bouche et tira le professeur à lui. Ils reculèrent prudemment pour se dissimuler derrière une rangée de statues antiques et restèrent immobiles, collés l’un à l’autre.

- « Nicooo…!!! ».

Foller s’empressa d’éteindre la lumière en claquant des doigts. Le clair de lune et les éclairages de la villa qui éclairaient la cour intérieure, pénétraient à travers les larges baies-vitrées de la galerie et projetaient des ombres sur le mur. Ils attendirent dans la semi-obscurité, le souffle court, au milieu des corps de pierre dénudés et des anatomies offertes à leur sensualité. Des coups sourds résonnaient régulièrement, suivis à chaque fois du même appel de détresse : « Nicooo…!!! ».

Et soudain, ils la virent apparaitre. Déboulant dans la cour en hurlant, Emma se rua vers eux et se jeta comme une furie contre le vitrage de la galerie. Elle tapa dessus avec le poing, puis y colla son visage et les mains pour tenter de voir à l’intérieur, fouillant la pénombre de son regard éploré. Elle recula en titubant et se remit à gueuler vers le ciel étoilé :

- « Nicooo…!!! ».

S’enfonçant un peu plus dans l’ombre pour s’y cacher, Nico s’était collé à Foller et se tenait serré contre lui. Foller sentait battre le cœur de sa conquête, et se sentait de plus en plus excité par l’idée de l’avoir à sa merci.

La pauvre Emma tournoyait sur elle-même, au milieu de la cour intérieure, complètement éperdue. Au bout d’un instant, elle se laissa tomber sur les genoux et se plia en deux pour se frapper le front contre le sol.

Nico finit par réagir. Il esquissa un mouvement, mais n’alla pas plus loin. D’un geste vif, le professeur l’enlaça entre ses bras pour le retenir et le ramena tout doucement contre lui, sans effort. Ils restèrent cachés, silencieux, dans l’attente d’un dénouement. Le jeune homme sentait le souffle chaud de son compagnon lui caressé le creux de l’oreille. Il ferma les yeux et posa la tête sur son épaule.

Dehors, Emma s’était fait mal et avait cessé de se mutiler. Elle gisait à terre sur le coté, vomissant ses tripes. Son chevalier servant et une de ses marraines s’accroupissaient, à l’instant même, auprès d’elle pour lui parler. Emma agita le bras en l’air pour toute réponse, semblant leur demander de lui foutre la paix. Ils essayèrent de la convaincre, puis, se décidèrent, enfin, à la ramener dans la villa, de gré ou de force. Prostrée, elle se laissa d’abord emporter sans rien dire par son prétendant, puis finit par se débattre en criant à tue-tête : « Laissez-moi tranquille…! ».

Nico et Foller, toujours immobiles dans la pénombre de la galerie, les regardèrent quitter la cour intérieure et disparaitre. Un long silence s’installa et leur laissa le temps de mieux apprécier leur situation. La chaleur de leurs corps se répandait à travers leur peau et le tissu de leurs vêtements. Leurs chairs amoureuses s’écrasèrent un peu plus l’une contre l’autre et enfin, osant faire le premier pas, le professeur pencha un peu la tête et déposa un baiser dans le cou si appétissant du jeune homme. Puis un autre, et encore un troisième plus appuyé. Le voyant s’abandonner, il en profita pour le mordiller tendrement et pour le caresser moins timidement. Leurs mains brûlantes se rejoignirent.

Nico se pâmait de plaisir et guidait les caresses de Foller en gémissant tout doucement, les paupières baissées. N’y tenant plus, soudain, il se retourna vers lui et lui fourra sa langue dans la bouche. Ils s’embrassèrent fébrilement durant de longues minutes, jusqu’à en avoir des crampes. Ils en rirent durant quelques instant. Puis ils recommencèrent, et leurs caresses se firent plus pressantes.

Nico sentait le membre gonflé du professeur se durcir tout-à-fait sous l’effet de ses caresses impudiques et voulut passer à la vitesse supérieure quand il se trouva soudain gentiment repoussé. Le prenant par la main, le professeur murmura à Nico : « Allons nous réfugier ailleurs…! ».

Les deux tourtereaux se faufilèrent entre les statues et repartirent d’où ils étaient venus en jetant un œil prudent derrière eux pour être sûrs qu’Emma ne les suivait pas.

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Emma se trouvait sur la plage et courait vers la mer en titubant. Elle s’arrêta brusquement et resta un moment immobile sur le sable durci de la rive. Elle se retourna une dernière fois vers la villa illuminée, respira un grand coup, puis s’avança dans l’océan. Une vague se brisa contre ses jambes et elle se mit à fendre l’écume en poussant de toutes ses forces sur le fond sableux. Le bas de sa petite robe se colla à ses cuisses, puis remonta peu à peu à la surface de l’eau comme une méduse morte. Elle plongea, tête la première, et disparut dans les flots, happée par le courant et la morbide tranquillité des profondeurs.

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- « Laissons éteint…! » disait Foller, au même instant, en faisant pénétrer son ex-assistant dans son refuge.

La porte se referma derrière eux en coulissant sans un bruit. Les rayons du clair de lune passaient au travers d’un vieux store datant de l’antiquité et se reflétaient sur le bois vernis d’un bureau placé au milieu de la pièce. Le professeur s’empressa d’en faire le tour, alla jusqu’à la baie vitrée et commença à relever le store en tirant sur l’ancien mécanisme à ficelle. Nico se mit soudain à pouffer de rire dans l’ombre. Foller tourna la tête vers lui, sans comprendre ce qui amusait autant son ex-assistant.

Dans le contre-jour, les contours d’une très ancienne lunette télescopique pointée vers le ciel se détachaient dans le rectangle lumineux et convergeaient vers la silhouette de Foller, pile à l’endroit où l’on pouvait en rire. Nico s’approcha par derrière et enlaça le professeur par la taille. Puis il se mit sur la pointe des pieds pour regarder par-dessus son épaule et pour contempler l’océan avec lui, attendant que le désir reprenne à nouveau le contrôle de leurs sens.

- « Tiens, ils sont retournés sur la plage ! » remarqua Nico en apercevant des lumières dans l’obscurité. Puis il ajouta : « C’est quoi ce truc…? ».

- « Quoi, où ça !? » demanda Foller

- « Là-bas, dans l’eau…! Un truc blanc ! » répondit le jeune homme en s’affolant un peu.

Intrigué, le professeur retira la lunette de son trépied, puis la colla à son œil pour tenter de distinguer quelque chose. Il chercha un peu et soudain murmura : « Merde…! ».

Il reposa précipitamment la lunette sur le bureau et appuya discrètement ses doigts sur sa paupière tremblotante. Il alluma une petite lampe posée sur le bureau, et ajouta :

- « C’est Emma, je crois qu’elle a essayé de se noyer…! ».

Nico resta bouche bée, ses yeux verts grands fermés, écarquillés sur le vide. Il aurait aimé voir l’océan disparaitre avec Emma. Foller avait, déjà, attrapé les deux couvertures étendues sur son canapé et ouvrait la porte avec la télécommande. Il lui lança : « Viens…! Il faut aller voir ce qui s’est passé ! ».

Le jeune homme se retourna, l’air absent, regarda sans la voir la statuette d’un xénomorphe qui retenait une pile de livre sur le bureau de bois vernis, le décor vieillot autour de lui, puis il planta son regard éperdu dans celui du professeur. Des larmes mélangées au rimmel coulaient sur son visage. Foller ne résista pas à la tentation et revint le prendre dans ses bras. Il le serra contre lui et caressa les boucles blondes qui lui recouvraient la nuque. Il lui souleva tendrement le menton, essuya les stries noires sur sa joue ferme et veloutée, puis murmura : « Reste là, si tu veux…! ».

Nico secoua la tête :

- « Non, je viens avec toi ! ».

Tout le monde était descendu en catastrophe sur la plage et se pressait autour de la naufragée. Les «filles» affolées ne cessaient d’encourager son sauveur à continuer le bouche-à-bouche. Elles avaient couvert le petit corps dénudé avec leur jupe ou leur chemisier pour le réchauffer et se tenaient serrées les unes contre les autres, à moitié nues, trépignant d’angoisse dans le sable. Un des autres hommes de la bande essayait de les rassurer pour qu’elles se calment. Le troisième, agenouillé près d’Emma, tenait le fragile poignet de la noyée dans sa main et pressait la peau blafarde de ses doigts tremblotants, à la recherche d’un soupçon de vie. Le visage angélique d’Emma semblait si paisible. Ses paupières closes et sombres lui donnaient un air lugubre, encore plus triste. Son sauveteur, penché sur elle, en avait les larmes aux yeux. Son camarade l’encouragea :

- « T’arrête pas… Continue ! ».

Il reprit espoir, inspira un grand coup et insuffla un peu d’oxygène dans les poumons inertes. Il compta les secondes, puis recommença à nouveau, encore et encore. Il entendit une des «filles» se mettre à pleurer, puis une autre s’exclamer : « Il faut appeler les secours ! ». Il n’eût, alors, soudain plus la force de continuer et s’écroula en pleurs. Prostré... Ses larmes pleines d’amertume tombaient en s’écrasant sur les joues blêmes et les lèvres entrouvertes de la petite morte.

- « Pousses-toi, laisses-moi faire ! » lui cria son compagnon en le bousculant un peu pour le faire réagir.

Puis, celui-ci se pencha au dessus du corps sans vie pour prendre le relais, posant parfois l’oreille sur la poitrine nue et froide de la malheureuse pour écouter les battements de son cœur. Il allait devoir faire ça jusqu’à l’arrivée des secours. Une idée plus radicale lui traversa l’esprit et, sans crier gare, il assena une baffe magistrale à Emma, qui suffit à la réveiller. Miracle ! Elle ouvrit de grands yeux ronds, voulut inspirer une bouffée d’air frais et se mit instantanément à tousser en recrachant l’eau de mer qu’elle avait inhalée. Elle n’avait pas encore retrouvé toute sa conscience, qu’elle se jetait, déjà, au cou de son sévère bienfaiteur pour l’embrasser. Ne sachant qui il était, ni où elle se trouvait. Exclusivement avide d’amour. Ce sont les rires, les applaudissements et les cris de joie qu’elle entendit subitement éclater autour d’elle, qui la reconnectèrent à la réalité.

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Foller eut très peur en apercevant un des hommes qui appelait de son portable. Il le vit faire un numéro plusieurs fois de suite, et fut soulagé de le voir remettre le portable dans sa poche. Il avait des couvertures sous le bras et tenait Nico par la main pour l’aider à descendre la dune. Ils n’étaient plus qu’à quelques dizaines de mètres de l’attroupement, quand ils les entendirent, tous, exprimer leur joie, à plein poumons. Ils comprirent, alors, que rien de grave n’était arrivé à la jeune fille.

Une des jeunes femmes vint à leur rencontre en les apercevant.

- « C’est gentil professeur d’avoir pensé aux couvertures. Laissez-moi vous débarrasser. Je leur rapporterai ! » dit-elle, en les stoppant net. « Ne vous inquiétez pas, elle va bien…! Et toi, ma chérie…» fit-elle, en s’adressant à Nico. « …il ne faut pas t’en vouloir. Tu la connais, elle veut toujours se donner en spectacle. Elle va vite s’en remettre. Mais il vaut, peut-être, mieux qu’elle ne vous voit pas. On va vous laissez un peu tranquille et rester sur la plage un moment. C’est mieux…! Ne vous en faites pas, ça va aller. Merci encore ! » termina-t-elle, en désignant les couvertures qu’elle tenait à bout de bras. Elle leur envoya un petit baiser du bout des lèvres et s’éloigna en se dandinant dans le sable.

Foller n’avait même pas eu le temps de lui poser la question qui le tourmentait. Il cria :

- « Vous avez appelé les secours…? Ce serait plus prudent…! ».

La jeune femme se retourna sans s’arrêter de marcher et répondit : « Ce n’est plus nécessaire. Tout va bien…! Ne vous inquiétez pas ! ». Puis elle rejoignit ses amis sur la rive en emportant les couvertures.

Les deux secouristes étaient en train de sécher et de frictionner la rescapée avec ce qu’ils avaient sous la main. Elle s’était recroquevillée, toute grelottante, les jambes repliées, la tête baissée sur ses genoux, se laissant faire sans réagir. Une des filles s’empressa d’aller la couvrir avec une des couvertures.

Foller savait que le moment était venu de mettre son plan en action.

- « Si on allait profiter du calme qui nous est accordé ? ».

Nico observait le petit groupe réuni autour d’Emma. La petite sirène était maintenant assise entre les bras musclés d’un de ses sauveurs, sur la couche qu’on lui avait installée un peu plus haut sur le sable sec, et tenait sa tête posée contre l’épaule accueillante. Ce dernier lui séchait délicatement les cheveux à l’aide d’une serviette. Elle commençait à se décontracter et n’allait pas tarder à s’abandonner complètement.

Nico murmura : « Elle ne perd pas de temps, celle-là ! ».

- « Viens…! Elle nous en a assez fait perdre comme ça ! ».

Ils retournèrent à la villa en se serrant l’un contre l’autre et en se tenant par la taille. Ils entendirent une des «filles» crier joyeusement, au loin, derrière eux : « Qui vient prendre un bain de minuit avec moi…! ». Puis une autre : « Moi…! ». Et une voix d’homme : « Je viens aussi…! ». Enfin, une voix un peu inquiète : « Ne vous éloignez pas, il y a peut-être du courant…! ».

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Nico, appuyé à la balustrade, sur la terrasse du salon, écoutaient les cris et les éclats de rire étouffés provenant de la plage et qui lui parvenaient par moment, portés par une brise tiède. Il commençait à retrouver un peu de sérénité.

À l’intérieur, Foller, soucieux du confort de ses invités et de sa tranquillité, ramassa tout ce qui trainait sur les tables, les canapés et les fauteuils, pour les rassembler dans un seau à champagne vide. L’androïde s’agitait derrière le bar, sortant boissons et encas du réfrigérateur pour les disposer sur un grand plateau de service. Le professeur revint verser le contenu de ses trouvailles au milieu des coupes et des bouteilles, puis lui ordonna d’apporter le tout sur la plage.

Il regagna le bar, déboucha une bouteille de champagne le plus silencieusement possible et sourit à Nico qui, malgré la musique, venait de se retourner en entendant sauter le bouchon. Pas de chance ! Foller dut jouer les maladroits et fit tomber une flûte de cristal sur le sol pour faire mine d’en ramasser les morceaux. Aussitôt accroupi derrière le bar, il sortit quelques pilules d’un petit tube. En avala promptement deux de couleur rouge, des amphétamines puissantes, et ficha les quatre autres, des somnifères de couleur blanche, dans la bouteille. Il balaya les morceaux de cristal du bout de sa chaussure, puis se releva.

Il sursauta en voyant Nico accoudé au bar, juste en face de lui, quelques mèches blondes en bataille et la joue posée au creux de sa main. Ce dernier le regardait amoureusement avec un grand sourire aux lèvres.

- « Tu ne préfères pas qu’on aille sur la terrasse ? » lui demanda Foller.

- « Si…! Je suis venu pour t’aider ! » répondit Nico en saisissant deux coupes et en les faisant tinter délicatement l’une contre l’autre.

Le professeur dissimula la bouteille sous une serviette dont il se servit pour éponger la mousse qui s’échappait par le goulot, puis il attrapa le seau à glace pour la mettre dedans. Il suivit le jeune homme, appréciant un peu plus les courbes parfaites de son corps d’adolescent. Subitement, ce dernier entama une série de pirouettes très joyeuses qui firent voleter sa robe et les menèrent jusqu’à la terrasse.

Nico attendit que le professeur pose le seau à champagne sur la table de jardin, puis lui tendit les flûtes sous le nez. La serviette blanche servit une fois encore à cacher les quatre petites pilules effervescentes qui tournoyaient au fond de la bouteille. Foller remplit les coupes, puis il remit le champagne dans la glace.

Ils trinquèrent à leur bonheur, puis aux amours défuntes, en se dévorant des yeux. Foller remplissait les coupes sitôt qu’elles étaient vides, doublant les doses destinées à Nico. Ils burent, se rapprochèrent et finirent par s’embrasser à nouveau. Du bout des lèvres pour commencer, puis avec fougue et passion, jusqu’à en rouler par terre. Des cris de joie et d’émerveillement les interrompirent, soudain, dans leurs ébats, immédiatement suivis par une multitude d’explosions lointaines. Sur la côte opposée de la baie, un énorme feu d’artifices enflammait l’horizon.

Ils se relevèrent tous deux, heureux de cet intermède romantique si propice aux grandes unions. Nico se précipita à la balustrade pour admirer les incroyables effets d’optique et les jeux de lumière cosmiques qui s’épanouissaient dans le ciel étoilé. Foller ne manqua pas de le rejoindre. Tête penchée et lèvres offertes, le jeune homme s’abandonna aux caresses et aux baisers voluptueux du professeur. Des applaudissements et des exclamations leur parvenaient de la plage, au milieu des explosions. Nico goûtait son bonheur avec délectation. Et puis soudain, le vertige le fit vaciller.

Foller sentit le corps du jeune homme peser entre ses bras.

- « Ça va bien…?! » lui demanda-t-il, sur un ton très inquiet.

- « Oui, oui…! Il faut que je m’assoie. C’est le champagne ! ».

Le professeur soutint Nico jusqu’à une chaise longue, puis l’aida à s’allonger. Et là, confiant et souriant, ce dernier lui passa les bras autour du cou pour l’attirer à lui. Sans résistance, Foller se rendit à sa volonté et s’étendit près de lui pour l’embrasser. Tout de suite leurs deux corps s’entremêlèrent. Le jeune homme frotta doucement sa cuisse frêle contre le membre durci du professeur et pressa sa bouche avide contre les lèvres qui s'abandonnaient. Il se mit à lui griffer le poitrail, à glisser ses doigts sous la chemise défaite pour toucher sa peau, sa chair et ses muscles. Il buvait la salive de Foller en gémissant, se tortillant comme un ver sous la poigne impudique de son nouvel amant.

Le parfum de Nico enivrait les sens de Foller. Soudain, ce dernier enserra le cou du jeune homme de ses deux mains en l’embrassant intensément durant quelques secondes, puis il se mit à lécher les marques qu’il venait d’imprimer sur sa peau fragile. Il glissa sur sa douce petite poitrine pré-pubère, mordit dans la chair tendre et enfin, attrapant ses petites fesses rebondies, les pressa fermement entre ses mains.

Nico avait le souffle court. Une fois encore, un voile noir passa devant lui. Il respira plus fort, tentant de résister à l’ivresse qui lui faisait tourner la tête. Il ne fallait pas qu’il reste inactif. Il se redressa, repoussa Foller qui bascula en arrière sur la chaise longue, et se laissa tomber sur lui.

Le professeur sentit les doigts fébriles de son partenaire farfouiller sa braguette un court instant, avant que la bouche humide de celui-ci ne s’écrase sur sa verge douloureuse. Le pauvre garçon ne finit pas ce qu’il avait commencé. Il s’écroula comme une souche et s’endormit subitement, la joue collé à la braguette entrouverte de Foller.

Ce dernier repoussa le jeune homme, se remit sur son séant, puis observa les alentours, vérifiant que personne ne revenait vers la villa. Ses jambes étaient toute ankylosées et il sautilla deux, trois fois de suite sur la pointe des pieds en inspirant à grands coups pour se débarrasser des fourmillements. Son érection ne disparût pas pour autant. La drogue qu’il avait bue circulait dans ses veines et l’engourdissait malgré les amphétamines qu’il avait prises pour en contrer les effets. Il dut faire un véritable effort pour soulever Nico et le monter dans la chambre.

Il déposa le jeune homme sur le lit, referma la porte de sa chambre à double tour, puis se rassit auprès du bel endormi pour souffler un peu. En partie relevée, la robe ultra moulante du jeune éphèbe lui donnait à voir des formes délicates et la courbure d’un très joli fessier. Foller se sentait frustré dans son désir et avait encore envie de toucher, de caresser la peau satinée qui s’offrait à lui. Il n’avait pas totalement pris en compte l’importance des pulsions sexuelles que son ex-assistant avait fait naitre en lui; un peu malgré lui, d’ailleurs. Son excitation ne retombait pas, et au contraire, allait croissant. La bosse que son sexe formait sous le tissu de son caleçon émergeait encore de sa braguette ouverte. Le sang y affluait inexorablement, rythmé par les saccades des battements de son cœur amphétaminé et par ses pensées érotiques. Il posa sa main dessus, prêt à le sortir, à le brandir pour s’en servir, mais l’indécence du geste l’empêcha d’aller plus loin. Son plan machiavélique lui revint en mémoire.

Il se força un peu pour se relever, prit le temps de refermer sa braguette, s’empara de la télécommande posée sur le petit meuble de chevet, rendit le vitrage de la chambre opaque, alluma la lumière, puis mit de la musique. Il alla ensuite dans la salle de bain, se lava d’abord les mains avec précaution, enfila une paire de gants en caoutchouc, puis attrapa une boite cachée entre deux serviettes sur une étagère, avant de retourner s’asseoir auprès de Nico. Celui-ci ronflait comme un bienheureux et dormait de tout son soûl. Foller posa la boite sur le meuble de chevet et en retira un petit ciseau, un sachet en plastique, une compresse stérilisée et une seringue à biopsie qu’il aligna avec précaution sur le dessus de lit.

Il se dépêcha de mettre son plan à exécution. Il prit, d’abord, une mèche du jeune homme entre ses doigts, avant de se rendre compte de son erreur. Les somnifères lui brouillaient les esprits malgré la prise préventive des amphétamines. Il souleva la perruque blonde pour dégager les vraies boucles rousses du jeune homme, démêla quelques cheveux de la pointe du ciseau, puis les coupa, par-ci, par là, en faisant glisser les courtes mèches dans un emballage qu’il scella et remit au fond de la boite.

Il s’arrêta deux secondes pour se frotter les yeux et se secouer la tête, puis s’empara de la seringue, de la compresse alcoolisée, avant d’aller s’agenouiller aux pieds de Nico. Celui-ci remua les orteils. Foller sortit l’aiguille de son étui plastifié, attrapa la cheville gauche du jeune homme, visa le talon, puis d’un geste sûr et précis, y enfonça la pointe en acier, juste à l’endroit ou ce dernier s’était planté une épine. Nico grogna dans son sommeil et essaya de dégager sa cheville de l’étreinte du professeur.

Foller attendit qu’il s’immobilise, puis que les ronflements se fassent à nouveau entendre pour continuer. Il enclencha alors le corps de la seringue dans l’embout de l’aiguille et en tira quelques gouttes de sang. Un petit sourire vicieux, presque involontaire, s’étira le long de sa joue droite jusqu’à son œil malade et le fit cligner plusieurs fois de la paupière. Il ramassa ensuite les emballages qu’il mit dans sa poche, se dirigea vers un meuble-bar installé dans un coin de la chambre, puis ouvrit le compartiment réfrigérant pour y enfouir son butin.

Fin du cinquième épisode.

CHAPITRE N°7

- « Caméra une ! ». Le premier des quatre écrans diffusa aussitôt le visage de Lady Ridley.

Deux élégantes mains armées d’un plumeau passaient les tempes de la Mutante au fond de teint. Des milliers de paillettes d’or ornaient son crâne et la proéminence organique qui lui couvrait la nuque. Sa large collerette était, elle aussi, parsemées de milles petites étoiles étincelantes. Un maquillage sobre avait gommé quelques traits un peu trop caractéristiques de son noble visage. Un peu de rose lui rafraichissait les joues. Un peu de rimmel atténuait la dureté de son regard. Elle ferma les yeux pour profiter des caresses qu’on lui octroyait.

- « Caméra deux ! ».

On la voyait, maintenant, de profil, en plan éloignée, assoupie dans son antique fauteuil de merisier. Sa collerette scintillante était plus lumineuse qu’une coiffe impériale. Une simple toge de drapé immaculée l’habillait. La maquilleuse s’affairait autour d’elle.

- « Caméra trois ! ».

Le troisième écran s’alluma sur une vue panoramique du laboratoire de clonage. La caméra se déplaça le long de la paroi d’isolement, filmant le défilé de clones qui flottaient, encore endormis, à l’intérieur de leurs cylindres de maturation. Le technicien ne pût se retenir de zoomer sur un des visages dont les ressemblances avec celui de Lady Ripley, loin d’être évidentes, étaient néanmoins perceptibles.

- « Caméra quatre ! ». Ce fut au tour de l’animateur qui présentait le reportage, d’apparaitre sur le dernier écran. Il attendait sagement qu’on lui donne l’antenne.

- « On reprend dans trente secondes…! Cette fois, c’est la bonne ! » lança le technicien d’un ton calme, un peu blasé. Sa silhouette se découpait sur le fond d’écrans illuminés.

Le présentateur remonta la mèche blonde qui lui chatouillait le front, puis planta son regard stressé dans l’œil de la caméra. Une petite lumière rouge s’était mise à clignoter au centre de l’objectif pour le prévenir de la reprise. Lady Ripley fixait, elle aussi, le point lumineux de ses yeux noirs. Le reflet écarlate formait un iris rougeoyant qui enflammait l’obscure noirceur de ses rétines, égrenant les secondes qui passaient.

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Lew Danton observait sa montre holographique, un simple anneau de platine tenu par un bracelet de cuir vernis. Un petit point rouge se mit à clignoter au milieu du cercle. Il releva la tête et attendit que le conseiller ait fini son exposé.

- « La dissuasion a, certes, ses limites, mais cette première naissance en série nous aidera très certainement à conclure les prochaines redditions, sans avoir à lever toute une armée…! Pour les autres, les plus éloignés et plus particulièrement pour les planètes situées sur cet axe…! ». Il leva le bras, pointa l’endroit avec sa télécommande pour le rendre plus visible parmi les milliards d’étoiles de la Voie Lactée. Tous les membres de l’assemblée réunis autour de la table levèrent le nez. Le conseiller conclût : « Les menaces ne suffiront pas. Nous devrons y envoyer de nombreux colons ! ».

- « Merci, Mr Martins. Vous nous ferez part de vos chiffres et prévisions après le discours de Lady Ripley. Mes chers amis, il est l’heure de vérifier si elle a tenu ses promesses et si elle peut répondre à nos attentes ! ».

Le Ministre de la Défense Américaine n’avait pas fini de parler que, déjà, les images diffusées par la chaine intercontinentale apparaissaient au fond de la salle de réunion. Le son augmenta soudain et les paroles du commentateur devinrent compréhensibles. Face à la caméra, celui-ci, vêtu d’une combinaison de protection, ganté, masqué et coiffé d’une capuche, reculait lentement dans un étroit couloir, longeant les parois sécurisées des laboratoires de clonages. Il chuchotait dans son micro :

- « … C’est une grande première. La naissance de ces clones en série est le fruit de deux ans de recherches et d’expériences menées par Lady Ripley et son équipe. Il aura fallu un peu plus de six mois de croissance prénatale et quatre mois de maturation hyper accélérée pour arriver à ce magnifique résultat…! Vingt hommes et vingt femmes dans la force de l’âge et en parfaite condition physique. Chacun d’entre eux est doté des caractéristiques physiologiques que leur « Mère », Lady Ripley, leur a transmises…! Après élimination, bien sûr, des problèmes de mutation évolutive….! Qui pourrait dire, aujourd’hui, que ces êtres là sont des mutants et non des humains. Où est la différence ? La question soulève de nombreuses controverses au sein de la population. Qui se cache derrière ces visages angéliques…?! Deux clans s’opposent…! D’un coté, ceux qui n’y voient que les avantages. De l’autre, ceux qui ne parlent que des risques…! L’intégrité génétique de l’Humanité est-elle réellement menacée…? ». Arrivé au bout du couloir, il prit un air très solennel. « Derrière cette porte, se trouve Lady Ripley, Gardienne du Temple…! ». Il se remit à marcher. « Elle répondra, dans quelques secondes, aux légitimes interrogations que nous nous posons. Nous assisterons ensuite au réveil des clones. Ces derniers vont s’éveiller par paliers, en passant par différentes phases. Nous les verrons sortir de leur sommeil artificiel, puis tenter de faire leurs premiers pas en ce monde. Plusieurs jours seront ensuite nécessaires pour que la résurgence de leurs mémoires soit totale. Nous espérons pouvoir vous offrir, alors, leur première interview en exclusivité… Mais, tout de suite, écoutons les explications et le message de Lady Ripley ! ».

La Mutante apparût dans un encart sur sa gauche.

- « Mes hommages, Lady Ripley ! ». L’animateur fit un sourire de circonstance, puis disparût, avalé par le noble visage de la Grande Dame.

Elle était impériale, divine, surnaturelle. Une incroyable douceur émanait de ses traits pourtant durcis et déformés par la mutation. L’aura de lumière qui coiffait les proéminences de son crâne pailleté d’or en gommait la monstruosité. Les bords scintillants de sa collerette formaient une divine auréole tout autour de son noble visage. Ses yeux noirs brillaient sous la lumière des projecteurs. Sous le fard, la fine trame de son épiderme écailleux apparaissait, aussi lisse et géométrique que la peau d’un serpent. Le temps avait fini de sculpter son faciès majestueux.

- « Chers concitoyens, chères concitoyennes… Laissez-moi, d’abord, vous souhaiter une bonne et heureuse année. Je veux aussi remercier tous ceux qui nous ont soutenus, moi et mon équipe pour mener ce projet à bien, et plus particulièrement les quarante jeunes et courageuses personnes qui ont prêté leur A.D.N à la Science. Ils ont préférés rester anonymes pour le moment, mais je suis certaine que leurs noms s’écriront un jour en lettres d’or dans le grand livre de l’Humanité…! Beaucoup d’entre vous sont d’ores et déjà prêts à vivre la même chose, ou du moins à l’accepter comme un progrès, mais de nombreuses voix s’élèvent aussi pour protester. Le débat doit rester ouvert, car chaque partie apporte sa pierre à l’édifice. L’audace des uns et la prudence des autres nous aideront à aller de l’avant avec sagesse, j’en suis certaine…! Je crois que les lois proposées par le gouvernement protègeront efficacement l’intégrité génétique de l’Humanité. Nos détracteurs diraient qu’il est déjà trop tard et qu’avec cette expérience celle-ci est définitivement condamnée. Je voudrais leur répondre en leur rappelant ceci : notre Humanité est, elle aussi, le fruit de métissages, de mutation naturelles et de rencontres extraordinaires qui se sont produits au fil des siècles. Aujourd’hui, dans ce monde sans limites, il est naturel que ces rencontres soient devenues extraterrestres et que ces mutations aient pu avoir lieu. Vont-elles, pour autant, changer la face de l’Humanité et sa destinée. Je ne le pense pas…! Ces naissances doivent nous apporter la preuve que la mutation qui a eu lieu n’affecte en rien l’humanité des clones, tant du point de vue physique que spirituelle. Qu’aucune difformité n’apparaitra, que leur mémoire sera dépourvue de réminiscences exo-gènes, et qu’ils pourront ainsi être considérés comme des humains à part entière. Même si du fait de leur état, ils ne peuvent l’être au regard de la loi, ils doivent le devenir à nos yeux…! Si certains pensent qu’ils sont une menace, alors que dire de celle que représentent les Militaires et leurs milliers de xéno-morphes. La voilà, la vraie menace. Les Militaires n’ont que faire de l’intégrité génétique de l’Humanité, et ils ne se gêneront pas pour cracher sur nos lois. Qu’aurons-nous à leur opposer si nous ne réagissons pas plus promptement…! C’est une véritable Armée que nous devons lever pour aller les combattre. Montrons leur notre détermination et faisons état de nos nouvelles forces au plus vite…! ».

Le présentateur trouva là une opportunité pour intervenir :

- « C’est une véritable déclaration de guerre…! Je vous en laisse la responsabilité. Les citoyens décideront selon leur conscience…! Je voulais vous poser une question, Lady Ripley, qui ne semble pas très importante au premier abord, mais qui pourrait pourtant se révéler essentielle. Vous avez sans doute entendue parler de ce mouvement à tendance sectaire qui préconise une totale transformation de l’Humanité à partir de votre A.D.N, dans le but avoué d’être plus performant. La tentation est grande, il est vrai, et le risque existe bel et bien. Alors, que pensez-vous de cette attente, de cette demande, qui provient certes d’une minorité, mais qui pourrait très vite prendre de l’ampleur…! ».

- « Eh bien, je déplore ces revendications parfaitement déplacées alors même que nous votons des lois de protection. Ces sectes, adeptes du Génétisme, semblent confondre Science et Liberté avec esthétisme et laxisme. Bien sûr, je peux comprendre ce désir de performance, mais ces mutations exogènes ne leur apporteraient pas le bonheur. Elles sont d’un intérêt bien supérieur à d’aussi basses considérations…! Je m’opposerai farouchement à ce mouvement, à cette malheureuse tendance, aussi longtemps que les lois m’y autoriseront. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles ces nouvelles lois de protection ont été établies…! Ce qui devrait d’autant plus motiver les citoyens à participer au vote ! ».

- « Nous ferons justement une estimation dans quelques secondes, après une dernière question. Vos détracteurs, et plus paradoxalement, les adeptes du Génétisme, disent que vous n’êtes pas la mieux placée pour diriger les recherches et les expériences de mutation exogène, du fait même de votre parenté, entre parenthèses, avec les xéno-morphes. Que leur répondez- vous ? ».

- « Que ce sont les citoyens qui ont décidé de me nommer à ce poste, avec l’approbation du gouvernement. Ceux-là n’ont pas oublié que j’ai lutté et que je me suis sacrifié pour préserver l’Humanité d’une invasion. Quelle meilleure garantie peut-on offrir…!? Mon état d’esprit est le même et si j’ai voulu rester maitre de mon A.D.N, c’est pour les même raisons qui m’ont poussée au sacrifice. Pour protéger l’intégrité génétique de l’Humanité. Devrais-je le répéter sans cesse…?! Qu’ils m’intentent donc un procès s’ils le veulent, et pourquoi pas un nouveau référendum. Je me plierai volontiers aux décisions de la Justice et du Peuple ! ».

- « Ils se contenteront de votre réponse. Tout le monde aura compris que vous êtes toujours la même. Merci, Lady Ripley, de nous avoir reçu dans votre laboratoire et bonne chance pour la suite…! ».

Le cadre s’élargit peu à peu, faisant apparaitre l’intérieur de son laboratoire de recherches. Derrière elle, de l’autre coté de la paroi de protection qui la séparait d’eux, se trouvaient les clones, alignés sur une rangée et encore endormis dans leurs cylindres de maturation.

Le présentateur réapparut à l’écran :

- « Et vous, qu’en pensez-vous, chers téléspectateurs ? N’attendez pas plus longtemps et appelez nous dès maintenant si vous avez l’intention de soutenir Lady Ripley et les lois du gouvernement…! C’est bientôt l’instant fatidique et je me trouve, maintenant, à l’intérieur de la salle de contrôle avec les médecins chargés de superviser les opérations. Allons-nous voir naitre des monstres sanguinaires ou des êtres doux et sensibles ? Jusqu’où pourrons-nous leur faire confiance ? On ne peut, encore, rien en dire…! Alors, pour le moment, laissons faire la «nature» et voyons ce qu’elle peut nous offrir de nouveau. Voilà, c’est parti ! Les quarante clones maintenus en hyper-sommeil vont tout d’abord quitter leur état de semi-apesanteur et ressentir pour la première fois la force de gravité de notre planète. Comme on peut le voir, les cylindres de maturation se positionnent à l’horizontale. Les forces magnétiques vont perdre de leur intensité et les corps vont doucement se poser sur leur couche. Tout semble fonctionner à merveille ! ».

À l’image, le corps nu d’une femme flottant à l’intérieur de son cylindre se mit à descendre lentement, puis se posa délicatement sur la couche.

L’animateur reprit son explication :

- « La prochaine étape consiste, maintenant, à réveiller les clones. Tout est prévu pour que les opérations se passent dans le calme. Des sons familiers et des parfums vont venir stimuler leur mémoire et leur conscience. Voyons, ensemble, comment ils réagissent…! À première vue, aucuns signes de stress. Quelques frémissements sont perceptibles et indiquent qu’ils sont sensibles aux stimulis. Comme on peut le constater, leur anatomie est en tout point semblable à la nôtre et aucune difformité n’est apparente. Reste évidemment à vérifier qu’aucune réminiscence évolutive imprévue n’apparaitra à plus long terme. Ah ! Le responsable des opérations, Mr Nico Katrakazos, me fait signe que la phase du réveil est enclenché. Ils ne devraient plus tarder à ouvrir les yeux. Encore quelques secondes d’attente…! ».

Le visage d’un clone apparût à l’image. Celui d’un homme endormi, aux cheveux longs et très sombres. Ses narines s’étaient mises à palpiter. Il contracta ses puissantes mâchoires. Ses globes oculaires roulèrent en tous sens sous ses paupières closes et, soudain, il ouvrit les yeux.

- « Chers téléspectateurs, chères téléspectatrices, nous assistons à la première naissance. C’est incroyable…! Un des clones vient d’ouvrir les yeux et semble attentif aux paroles rassurantes qui lui sont diffusées. Les médecins sont tous concentrés sur leurs appareils…! D’autres clones sont en train d’émerger de leur sommeil… Ils devraient très vite atteindre un niveau de conscience instinctif qui leur permettra de se lever et d’appréhender le monde qui les entoure. Quelques minutes devraient suffire. L’état de leur conscience et de leur mémoire ne les autorisera malheureusement pas à nous parler. Une douzaine d’heures sera nécessaire pour que leurs souvenirs ressurgissent et pour qu’ils comprennent ce qui vient de leur arriver. Nous aurons tout de même la chance de les voir faire leurs premiers pas dans quelques instants…! Tous les clones sont maintenant réveillés, parfaitement calmes et en pleine forme. Tous les bilans sont positifs et pour les médecins, c’est déjà une belle réussite. Bravo…! Un grand bravo, bien sûr, à Lady Ripley et à son équipe de chercheurs pour cet exploit ! ».

Plusieurs clones tâtonnaient du bout des doigts contre la paroi qui les emprisonnait. Derrière eux des placards libérèrent les androïdes destinés à la manutention. Les robots sortirent de la cloison et allèrent se poster à l’arrière des cylindres de maturation.

- « L’ouverture des cylindres vient de se déclencher. Les clones sont, maintenant, à l’air libre. Des androïdes les aident à s’asseoir et à poser les pieds au sol. Oh, oh… Que se passe t-il ? Je les vois tousser et suffoquer ! Les médecins me disent que tout est normal. Le taux d’oxygène étant beaucoup moins élevé à l’extérieur qu’à l’intérieur des cylindres de maturation. Une simple sensation de manque qui ne va pas durer, me dit-on. Je l’espère ! L’un d’eux fait l’effort de se lever. Ses jambes tremblent et un grand étonnement se lit sur son visage. Il se retient au garde-fou et s’accroche au bras de son aide. Ça y est, il fait ses premiers pas. Chers téléspectateurs, chères téléspectatrices, nous voyons naitre une nouvelle espèce qui, elle aussi, marche debout…! Et qui, elle aussi, ira très loin ! Moins d’une année aura suffi pour qu’ils naissent ainsi, en possession de tous leurs moyens. N’est-ce pas incroyable…! Le premier clone avance avec difficulté, posant laborieusement un pied après l’autre. Trois pas… Quatre pas… L’androïde l’entraine avec lui…! Ils vont tous être menés vers le quartier de quarantaine, pour s’y restaurer, se reposer, et pour commencer les exercices de… ».

La voix du reporter s’éteignit subitement.

- « Mes amis, ce que nous venons de voir et d’entendre devrait vous réjouir…! Je suis persuadé que nous pouvons réussir ! » s’exclama le Ministre de la Défense Américaine, Lew Danton, après avoir coupé le son. Les membres du Conseil de Guerre s’attardèrent un peu sur les images du clone et de la pouponnière en plein éveil, avant de se retourner vers lui.

- « Ça a l’air de fonctionner parfaitement, pour l’instant. Attendons de voir ce qu’ils ont dans le crâne avant de les utiliser. Le résultat des tests sera décisif. Vous pourrez compter sur l’Eurasie s’ils sont positifs ! » répondit la Gouverneure de l’immense continent. Tous les autres élus du peuple, assis autour de la table, hochèrent la tête en signe d’acquiescement.

- « Je crois que nous sommes tous du même avis…! » s’enthousiasma le gouverneur des Amériques.

Lew danton intervint :

- « Il faut encore que la population nous suive et que les volontaires se présentent par dizaines de milliers. Ce qui n’est pas vraiment le cas. Et je doute que le discours de Lady Ripley puisse y changer quelque chose. Il peut, à la rigueur, nous permettre de stabiliser la mobilisation, mais surement pas de lever une armée digne de ce nom ! ».

- « C’est vrai ! Ce ne sera pas suffisant pour lever une armée…! Mais ces propos étaient convaincants et j’y ai cru. Nous pourrions lui demander de prêcher la bonne parole et d’axer son discours sur la nécessité d’une intervention ! ». C’est le gouverneur de la Grande Afrique, qui parlait en ces termes.

- « Nos citoyens ne sont pas si crédules et ils pourraient mal le prendre. Elle pourrait même y perdre tout crédit. Je crois que nous devrions plutôt la nommer à la tête de notre première mission…! » proposa le Gouverneur du Continent Pacifique. Ils le regardèrent tous en haussant les sourcils avec étonnement. Lew Danton réagit le premier.

- « Vous voulez lui donner une Armée…?! Pourquoi pas, après tout. Personne ne peut nier que ses interventions nous ont toujours beaucoup aidés. La faire élire par le peuple pour commander l’Armée du Peuple est une idée intéressante. Leur confiance lui est acquise. N’oublions pas qu’elle fait les plus grosses audiences de tous les temps ! ».

- « Si elle peut faire autant d’entrées et nous ramener autant de volontaires ! ».

- « Il y une autre solution…! Plus simple à mettre en œuvre ! ».

- « C’est-à-dire…? » demanda la Gouverneure de l’Eurasie.

- « Démultiplier les clones ! ».

- « C’est interdit par la loi, et j’espère que ça le restera…! ».

- « Nous avons besoin d’un million de clones pour être efficace. Il est facile ainsi de les produire en quantité…! Combien de temps nous faudrait-t-il pour sélectionner autant de volontaires ? Alors qu’un seul suffirait ! ».

- « Vous avez raison…! N’attendons pas de voir les effets du discours de Lady Ripley sur la population ! ».

- « Le gouvernement risque gros dans une affaire comme celle-là. Madame La Gouverneure à raison, nous serions tous hors la loi. Il nous faudrait un laboratoire clandestin, persuader nos meilleurs généticiens, créer un service secret, ce n’est pas impossible, mais cela prendrait aussi du temps…! Je penche plutôt pour la première solution. Impliquons Lady Ripley un peu plus fortement dans la mobilisation et proposons-lui de diriger, ou plutôt de superviser la mission de récupération du vaisseau extra-terrestre. Le butin est précieux et la population y porte beaucoup d’intérêt. Je pense qu’elle n’est pas insensible au prestige qu’elle pourrait en tirer et il y a de fortes chances pour qu’elle accepte. Je ne dis pas qu’elle fera partie forcément partie de l’état-major, mais qu’elle pourrait être la marraine de notre petite Armée pour son baptême du feu. Si la mission réussit et qu’aucune perte n’est à déplorer, nous aurons l’opinion avec nous…! Quarante clones bien formés et un fort soutien robotisé sont suffisants pour mener une opération efficace. Nous ne trouverons là-bas qu’une vieille armée de soldats-androïdes commandée par une poignée de Militaires rebelles. Nous avons plusieurs mois d’avance sur eux, alors profitons- en…! Pour ma part, je choisis cette option, sans hésiter ! » conclût Lew Danton.

- « Et si nous n’obtenons pas les résultats escomptés…!

- « Il nous faudra convaincre Mme La Gouverneure que nécessité fait loi…! » conclut le gouverneur des Amériques. Lew danton éteignit le diffuseur.

CHAPITRE N°8

Un glacis noirâtre aux reflets brillants envahissait tout l’espace. De vagues remous grumeleux en déformaient régulièrement la surface. L’abominable grouillement de xéno-morphes, agonisants les uns sur les autres au fond de leur nid gluant, formait une soupe noire et bouillonnante, une chape de goudron organique, un ciel de sang noir, pesant et irréel.

Une infime lueur blanche dessina un fin et pâle croissant de lumière qui déchira son cauchemar en deux. Peu à peu, un large disque noir apparût en contre-jour, puis le fin couronnement de lumière explosa brusquement et emplit le vide obscur. Deux soleils se levèrent sur l’horizon.

- « Madame Weaver…! ». L’appel paraissait lointain. « Lady Ripley… ! Lady Ripley… ! »

L’actrice s’était endormie quelques minutes auparavant, complètement épuisée, mais reprit immédiatement ses esprits. Elle se redressa sur son fauteuil, se cala contre le dossier et remit les lunettes noires qu’elle tenait dans ses mains pour se protéger de la lumière éblouissante. Une maquilleuse se précipita sur elle pour la poudrer.

Une voix posée sortit d’un haut-parleur :

- « Ok ! Tout le monde est prêt. On reprend dans trente secondes… ».

L’actrice glissa la paire de lunettes noires sous sa toge de drapés immaculée, puis fit signe qu’elle était prête.

Les caméras avaient tout l’air d’être à sustentation. Fixées sur des drones télé-programmés, celles-ci montaient, descendaient et se déplaçaient toutes seules. La voix du haut-parleur annonça calmement le décompte :

- « …trois, deux, un, ça tourne…! Attention…! Action ! ».

L’actrice se concentra un court instant. Elle fixa l’objectif de son regard noir et reprit la scène où elle l’avait laissée :

- « Mes très chers enfants, vous voici, maintenant, arrivés à destination. Votre sens du devoir et du sacrifice sont notre force et je veux vous dire la fierté que je ressens en cet instant…! Je suis confiante quant à l’issue de cette mission. Car vous êtes les plus valeureux et les plus courageux d’entre nous. Rien ne peut vous arrêter. Votre foi en la Liberté est la plus forte et elle vous mènera à la victoire…! Je resterai à vos côtés tout au long de cette lutte. Je suis avec vous. Je fais ce voyage avec vous. Quoiqu’il arrive, vous ne serez jamais seuls ! ».

Elle se leva, alors, de son antique fauteuil. Le drapé de sa toge blanche tomba droit comme un i jusqu’au sol, dissimulant ainsi les difformités de son corps monumental. Celui-ci s’était allongé de plusieurs dizaines de centimètres depuis sa résurrection et elle paraissait vraiment très grande. Un voile de tulle lui couvrait les épaules pour en cacher l’ossature saillante. Sa coiffe organique et sa collerette étaient ornementées de paillettes argentées qui en illuminaient la surface. Elle tendit les bras en avant, puis les écarta lentement l’un de l’autre. La paume de ses mains tournée vers le ciel :

- « Prenons-nous la main, mes chers enfants, et communions…! ».

_

À quelques heures d’intervalles, les quarante officiers commandant la mission « Liberty » recevaient le message de Lady Ripley. Leurs cinq vaisseaux étaient positionnés en orbite géostationnaire autour d’une petite planète et flottaient lentement dans l’espace, entre le jour et la nuit. Au loin, deux étoiles brillaient d’un puissant éclat blanchâtre. Étrangement, seuls les restes d’une pâle lueur parvenaient jusqu’à eux et arrosaient la surface de la planète. Une aurore blanchâtre commençait à poindre sur l’horizon, perçant l’atmosphère ténue d’une fine couronne de lumière. À l’opposé, dans un coin de ciel, le soleil, était un astre parmi tant d’autres, minuscule, perdu dans le foisonnement stellaire de la Voie-Lactée.

Les cinq équipages écoutaient religieusement leur « Mère », main dans la main, sanglés au fond de leur siège, dans la salle des commandes de leur vaisseau respectif, postés en arc de cercle autour du diffuseur. Ils s’apprêtaient à entrer en communion avec elle, avant de partir au combat. L’image de Lady Ripley était si réaliste que celle-ci semblait réellement se trouver au milieu d’eux.

Lady Ripley écarta les bras, tendit sa main gauche à l’un de ses jeunes fils, sa main droite à l’une de ses jeunes filles et ferma, ainsi, le cercle. La technologie micro-ondes permit à ses derniers de sentir la chaleur et l’épaisseur de sa chair quand ils lui touchèrent le bout des doigts, puis quand ils posèrent leur paume contre la sienne. Une sensation de soulagement les envahit au premier contact, passant d’un clone à l’autre, avant de se transformer en véritable félicité, en extase. Les yeux clos, ils prièrent tous ensemble, en silence, durant de longues secondes. La douce voix de leur mère les réconforta une dernière fois :

- « Nous formons un seul et même esprit, une seule et même famille, un seul et même corps, un seul et même cœur ! Rien ne peut nous séparer. Un lien invisible nous unit les uns aux autres, pour l’éternité. Nous sommes Un ! Et c’est pour cela que nous réussirons...! Nous écrivons une nouvelle page de l’histoire de l’humanité, qu’il nous faut tourner au plus vite. Mettons-y toute notre énergie, toutes nos envies de libertés, tout notre amour. Combattons sans haine et imposons-nous sans orgueil…! ». Elle laissa passer un temps, puis reprit : « À cette heure, vous êtes dorénavant livrés à vous-même. Continuez de suivre le programme à la lettre, tant que vous le pourrez et ne prenez aucun risque. Il sera préférable d’abandonner, en cas d’imprévu… Nous voulons vous revoir vivants…! Je vous souhaite bonne chance, mes très chers enfants… ».

Lady Ripley termina sa phrase sans l’appuyer, laissant s’installer l’émotion durant le long silence qui s’ensuivit. Les membres de chaque équipage étaient en communion avec elle et tous les autres. La quiétude de leurs esprits se lisait sur leurs visages. À bien les observer, il y avait un air de famille évident entre eux et leur Mère. Malgré toutes leurs différences originelles, chacun montrait les mêmes caractéristiques morphologiques qu’elle, avant sa mutation. Des traits androgynes bien particuliers qui alliaient dureté et douceur avec la même perfection.

L’image holographique de Lady Ripley vacilla soudainement, puis disparut. Chacun de leur coté, les équipages se reconnectèrent à la dure réalité. Les quatre couples de clones qui commandaient le vaisseau de tête, se lâchèrent la main et rouvrirent les yeux. Ils se calèrent bien au fond de leur siège, face à leurs écrans holographiques de contrôle. Ils reposèrent leurs avant-bras sur les accoudoirs, puis enclenchèrent le verrouillage des attaches de sécurité. De larges arceaux sortirent d’un côté du siège baquet et des deux accoudoirs pour former un carcan de métal carboné emprisonnant les corps des pieds à la tête. Ils reprirent leur surveillance sans dire un mot et on n’entendit plus que le cliquetis des claviers de commandes sous leurs doigts habiles.

Le diffuseur central était comme une fenêtre sur l’extérieur. L’image de la petite planète vers laquelle ils se dirigeaient apparaissait parfaitement. Une aube blanche se levait et s’étalait des pôles vers l’équateur. Les reliefs montagneux sortaient peu à peu de l’ombre.

- « Attention…! Entrée dans l’atmosphère dans dix secondes ! » signala le haut-parleur.

Les huit officiers restèrent concentrés sur leurs données, validant chaque opération après vérification, contrôlant le bon fonctionnement des moteurs, des ordinateurs, des refroidisseurs, des navettes de secours, attentifs au moindre petit détail, à la moindre erreur de calcul, à la moindre petite déviation.

Leur vaisseau pénétra dans l’atmosphère. Les vibrations du fuselage se répercutaient à travers l’armature de leurs sièges. Les accoudoirs bourdonnaient entre leurs mains. Une éblouissante lueur, pleine de feu et d’étincelles, enflamma soudainement le diffuseur central et illumina la salle des commandes.

À l’extérieur, les boucliers thermo-magnétiques surchauffés brûlaient comme des torches d’étincelles. Quatre boules de feu plongeaient, maintenant, vers la surface obscure de la planète. Le cinquième vaisseau resta en orbite géostationnaire, prêt à intervenir pour un sauvetage de dernière minute.

Les quatre aéronefs perdirent peu à peu de leur vitesse et se stabilisèrent. Ils traversèrent l’épaisse couche nuageuse qui recouvrait la planète, puis filèrent au-dessus des chaines de montagnes noircies qui émergeaient de la pénombre. Le rayonnement de l’aube frappait les cimes les plus hautes d’une pâle lumière blanche. De sombres nappes de brouillard emplissaient toutes les vallées. Ils amorcèrent leur descente et atteignirent très vite l’épaisse couche de gaz vaporeuse, fonçant au travers sans ralentir.

Dans le diffuseur central, la brume opaque réduisait la visibilité à quelques mètres. Seuls les écrans de contrôle affichaient un tracé précis du relief qui défilait à toute vitesse. La voix synthétique de l’ordinateur de bord les prévint à nouveau :

- « Attention…! Mise en route des rétro-pulseurs dans cinq secondes ! ».

L’un des pilote-navigateurs valida l’opération, puis comme les autres, s’arrima aux accoudoirs.

La décélération fut un peu brutale. Les officiers se sentirent partir vers l’avant, heureusement retenus par les arceaux de sécurité, et luttèrent en vain contre la gravité. Il leur fallut un bon moment avant de pouvoir retrouver le dossier de leurs sièges sans forcer. Après quelques secondes, leur vaisseau atteignit, enfin, sa vitesse de croisière.

- « Attention…! Atterrissage dans trente secondes ! » signala l’ordinateur.

Au dehors, les bans de brume s’espaçaient toujours plus en s’effilochant, puis soudain le sol apparut quelques kilomètres plus bas. Une vaste plaine sombre et désertique s’étendait maintenant devant eux. Ils ralentirent à nouveau en approchant du site d’atterrissage que l’on devinait au loin ; un immense cratère au milieu d’un désert vitrifié.

Aucun vestige de l’ancienne colonie militaire n’avait résisté à l’explosion du générateur nucléaire, quatre siècles auparavant ; après l’épique bataille que Lady Ripley, qui n’était qu’une humble Lieutenant à l’époque, avait menée contre la seconde invasion de xéno-morphes, en ce même lieu. Les restes des derniers débris provenant de la base disparue devaient se trouver éparpillés tout autour, sur la plaine désertique, et recouverts par le temps.

Les quatre vaisseaux se posèrent tout au fond du cratère. Autour d’eux, sur l’horizon lointain, s’élevaient des chaines de montagnes noires érodées par les vents. Derrière l’une d’entre elles se trouvait le fort militaire qui renfermait le vaisseau extra-terrestre tant convoité. Les équipages purent enfin se détendre un peu et déverrouillèrent, derechef, le carcan de sécurité qui les plaquait à leur siège.

- « Liberty 1 à la Terre…! Atterrissage réussi. Tout va bien ! ». Ce furent les seuls mots des commandants de bord. Tous les officiers se remirent immédiatement à surveiller leurs écrans holographiques, concentrés sur leurs radars de recherche, à l’affût d’un signe de «vie» ennemi. L’un d’eux valida la sortie des drones éclaireurs. L’instant d’après, deux des vaisseaux les crachaient par centaines au-dessus de la plaine vitrifiée. De nouvelles données apparurent, remplissant les écrans de milles signes et tracés lumineux, puis les premières images arrivèrent dans le diffuseur central.

Les drones se déplaçaient très rapidement, sondant les sous-sols et tout l’espace devant eux avec leurs faisceaux de détection. Ils arrivèrent très vite par vagues successives jusqu’aux premiers renforts montagneux, passèrent par-dessus les crêtes, puis s’engouffrèrent dans les vallées pour en fouiller chaque recoin. Ils découvrirent dans un vaste cirque, des hangars et des centaines d’aéronefs détruits sur un tarmac abandonné, puis ils pénétrèrent dans une large vallée de roches noires au milieu de laquelle trônait le fort militaire, une vieille coque de béton armé, bardée de miradors et de postes de défense blindés qui semblait, elle aussi, abandonnée.

Mais qui ne l’était pas… ! Des centaines de rayons laser destructeurs s’élancèrent brusquement dans le ciel en direction des drones et les abattirent par dizaines. Bien inutilement, car aussitôt touchés, les drones expulsaient plusieurs autres centaines de micro-drones qui prenaient le relais. Heureusement, le nombre l’emporta sur la force et une petite demi-douzaine de drones-éclaireurs réussit à traverser toute la vallée avant de revenir à bon port.

Les premières analyses semblèrent réjouir tous les équipages ou, pour le moins, les soulager. En effet, l’image des navettes de défense éventrées sur le tarmac ravagé, démontrait qu’une partie des militaires commandant le fort était passée dans leur camp, leur évitant une dangereuse bataille en plein ciel. La suite des analyses allait permettre de savoir qui se cachait encore à l’intérieur de la forteresse. L’un des officiers connecta son poste à l’ordinateur de commandement et envoya les résultats du scanner vers le diffuseur central. L’intérieur du fort apparût par couches et tranches successives. Les contours, les structures et les charpentes métalliques se précisèrent lentement à l’image. Puis tout un entrelacs de cloisons, de passerelles et d’escaliers. Au milieu de ce fouillis inextricable, se dessina, peu à peu, la longue silhouette d’un vaisseau extra-terrestre enfermé entre les quatre doubles murs de son entrepôt blindé.

Quatre officiers se partagèrent la tâche et commencèrent leur traque. Ils comptabilisèrent rapidement de nombreux soldats-androïdes, des myriades de petits points rouges, regroupés par escadrons sur plusieurs niveaux.

L’un des officiers s’exclama soudain :

- « Regardez… Là, en sous-sol…! Des vaisseaux. Au moins une dizaine…! ».

Un autre lança :

- « Ils ont des explosifs…! Tout un arsenal de missiles anti-aérien. Ils ont tout stocké à coté des vaisseaux! ».

- « Il y a une chance sur deux. ..! Ou ils font tout exploser si nous tentons quelque chose, ou l’ordre de destruction n’est pas encore arrivé à destination ! » conclût le commandant de bord en validant calmement le plan d’attaque prévu.

Aussitôt, la voix synthétique de l’ordinateur annonça :

- « Attention…! Décollage dans trente secondes ! ».

Les officiers s’empressèrent de verrouiller les arceaux de sécurité, puis, sans rien laisser paraitre de la tension qui montait en eux, reprirent leur surveillance.

Au dehors un double lever de soleil illuminait l’horizon. Le vent soufflait de violentes bourrasques glacées, soulevant des nuées de poussière et de grêle qui s’abattaient sur la carlingue des vaisseaux. Ces derniers quittèrent le fond du cratère et s’élevèrent au-dessus de la plaine. Leurs puissants moteurs magnétiques les poussèrent à toute vitesse dans la tempête jusqu’aux abords de la chaine montagneuse. Deux des vaisseaux se posèrent sur le haut d’un petit plateau. Les deux autres continuèrent leur chemin, franchirent les premières barres rocheuses, puis plongèrent au creux de vallées grises, desséchées, noyées sous le sable noir et les éboulis. Ils se séparèrent, contournant le sommet d’une montagne blafarde qui se dressait devant eux, avant de s’enfoncer chacun de leur coté au fond d’étroites et sombres gorges rocheuses. Ils furent, bientôt, proche de leur cible, ralentirent leur course, puis se postèrent au plus près de deux embouchures qui donnaient directement sur le fort, protégés des feux de défense militaires par les hautes falaises de silice qui s’élevaient au dessus d’eux.

Environ trois cents mètres séparaient le Liberty 1 des remparts de béton armé. À l’autre extrémité de la vallée, le Liberty 2 se cachait à plus de cinq cent mètres de l’entrepôt militaire. L’énorme bâtisse et ses miradors étaient encore dans l’ombre des monts qui la cernaient, sous un ciel entièrement blanc. Des brumes montaient doucement par-delà les crêtes illuminées et les coiffaient de filaments fantomatiques qui s’évaporaient dans les premières lueurs du jour.

Les deux vaisseaux manœuvraient au centimètre près pour tenter de se poser au sol, coincés entre les hautes parois noirâtres qui s’effritaient par la seule force des vibrations. Des pans de roche entiers risquaient de s’effondrer sur eux à chaque instant.

Ils réussirent tous deux à atterrir sans dégâts. Les amortisseurs s’écrasèrent lentement sur un lit de pierres brisées, puis les moteurs se turent. Les deux équipages sentirent le soulagement les envahir. Les visages se détendirent. Quelques officiers essuyèrent la sueur sur leur front.

L’ordinateur s’activait, les demandes de validations pleuvaient. Les vérifications se firent rapidement, puis les ordres furent envoyés.

- « Ouverture de la passerelle effectuée ! » leur indiqua la voix synthétique.

Le commandant valida aussitôt la sortie du Véloce, le Véhicule-d’Excavation-Laser, d’un petit coup de pouce sur son clavier de contrôle. A l’extérieur, la soute du vaisseau s’ouvrit pour laisser le passage à la lourde machine. Mais, alors même que l’ordinateur annonçait le largage du tunnelier-laser, un coup de tonnerre ébranla chacun des deux vaisseaux et se répercuta jusqu’aux salles des commandes.

Pour la première fois, la surprise et l’inquiétude se lût sur le visage des officiers. Tout de suite, les diffuseurs leur montrèrent les images de l’extérieur qui confirmèrent leurs pensées. Les militaires tiraient de leurs miradors sur les parois rocheuses pour les fracasser, tentant d’en détacher des morceaux et d’ensevelir les vaisseaux au fond des gorges où ils se retrouvaient piégés. Des rayons laser surpuissants éclataient la pierre et provoquaient de longues failles qui s’élargissaient à vue d’œil. Deux nouveaux missiles explosèrent contre les falaises qui abritaient les aéronefs. Un énorme tremblement secoua les équipages plaqués sur leurs sièges. Sous la puissance du choc, un impressionnant pan de roche se détacha d’une des parois et chuta en glissant comme un couperet au dessus du Liberty 1. Les officiers le regardèrent tomber vers eux. Ils le virent soudainement taper la falaise, se renverser, virevolter, pour finir par s’étaler comme une crêpe à quelques pas du vaisseau, se brisant en mille morceaux dans un nuage de poussière. L’ordinateur, imperturbable, continua de sa voix monocorde :

- « Largage effectué… ! ».

- « Il faut sortir de cette impasse ou on va y rester ! » s’exclama le commandant.

- « Fermeture de la passerelle effectuée ! » indiqua l’ordinateur.

- « Décollage d’urgence ! » cria le commandant en validant l’ordre sur son clavier.

- « Attention…! Décollage immédiat ! » confirma la voix synthétique.

Le vaisseau se souleva lentement du sol puis commença à remonter avec précaution entre les hautes barres rocheuses qui l’enserraient. Le tunnelier se trouvait au fond de la gorge, positionné sur sa lourde rampe de lancement, le nez déjà planté dans le sol.

Le Liberty 1 prit de la hauteur et réussit à se dégager sans rien accrocher. Il s’éloigna très vite du danger, ralentit un peu plus loin, se stabilisa et stationna à bonne distance pour assister au spectacle. Sans attendre, le commandant ordonna la mise à feu du Véloce. Le fond de l’étroite gorge fut instantanément emplit d’un immense nuage de gaz, de poussière et de scories brûlantes que l’engin expulsait avec fracas.

Au même instant, le Liberty 2 s’extrayait difficilement de la gorge où il s’était enfoncé. Des tonnes de débris rocheux dégringolaient d’une des falaises qui le surplombaient et s’abattaient sur son flanc droit. De gros éclats de pierre éjectés par les explosions volaient en tous sens et venaient percuter le fuselage avec fracas. Il remonta sur plusieurs dizaines de mètres, sous une pluie de roches, pour atteindre l’évasement qui lui permettait de s’échapper. En vain.

Un missile frappa le haut de la falaise, juste au-dessus du vaisseau. L’énorme boule de feu enfla d’un seul coup, envahit la gorge et vint lécher la carlingue du Liberty 2. Le souffle de l’explosion le déséquilibra dangereusement et l’engin tangua deux, trois fois en frôlant les parois rocheuses, avant de pouvoir se redresser. D’immenses blocs de pierre se détachèrent de la falaise et basculèrent dans le vide.

L’équipage ressentit, lui aussi, la peur pour la première fois. Traits tendus, visages angoissés et sueurs froides. Le commandant, la gorge serrée, resta concentré sur le pilotage, prêt à prendre les commandes si l’ordinateur flanchait. Tous lancèrent des coups d’œil affolés vers le diffuseur central et aperçurent ce qui leur tombait dessus.

Tout le haut de la falaise se décrochait pan par pan et s’effondrait sur eux comme un jeu de dominos. Les immenses plaques de roche chutèrent, les unes derrière les autres, arrachées à la montagne comme une feuille que l’on déchire. Une première tranche se détacha et tomba devant eux, au fond de la gorge, en se disloquant. Ils crurent un instant qu’ils avaient échappé au pire, quand tout le reste de la paroi endommagée et, déjà, à moitié fracassée, s’abattit sur le vaisseau et l’entraina dans sa chute.

Le crash déconnecta tous les circuits durant quelques secondes. Les officiers du Liberty 2, plongés dans l’obscurité, se crispèrent sur leur siège en attendant le choc. Le vaisseau s’affaissa sur le coté sous le poids des roches et plongea en raclant la falaise, avant de violemment frapper le sol. Un des flancs se planta dans le lit de pierres brisées en éclatant de toute part, le stoppant net. Puis, tout doucement, l’aéronef vacilla en grinçant avant de retomber à l’envers, sur le dos, comme une tortue en détresse. Pour parfaire le tout, un imposant et dernier pan de roche qui avait tardé à se décrocher, faillit l’éventrer en terminant sa course et ricocha dessus en se disloquant. Un nuage de poussière sombre s’éleva et un silence de mort se remit à planer sur la vallée.

Les officiers du Liberty 2 étaient dans un triste état. Le système de sécurité se mit en marche automatiquement, les lumières et les ordinateurs de contrôle se rallumèrent à l’intérieur de la salle des commandes. Retenus, la tête en bas, par les arceaux de sécurité, les plus valides tentaient de reprendre le contrôle de la situation. Les autres, encore choqués, pendaient dans le vide, coincés dans leur carcan. L’une d’entre eux était complètement inconsciente. Une méchante coupure lui barrait le front et du sang s’écoulait dans ses cheveux. Une première goutte perla au bout d’une mèche, grossit rapidement, puis alla s’écraser deux mètres plus bas contre la cloison métallique du plafond. La tache écarlate se mit à bouillonner au contact du métal. Des dizaines de minuscules bulles rougeâtres éclatèrent en surface et s’étalèrent rapidement tout autour en grésillant.

Le commandant réussit à rétablir le contact avec l’ordinateur central. Tapant du bout des doigts sur les claviers insérés aux accoudoirs, il se connecta au système de stabilisation. Quelques secondes plus tard, c’est toute la salle des commandes, dans son ensemble, qui se mit à tourner sur elle-même à trois cent soixante degrés.

Les officiers conscient se dégagèrent de leurs sièges et se précipitèrent au secours des plus mal en point. Ils se mirent à plusieurs pour secourir leur équipière évanouie, la libérèrent des ses attaches, puis la portèrent un peu plus loin pour l’allonger sur le sol.

Le commandant vérifia que le Véloce qu’ils venaient de larguer répondait aux ordres. Il valida sa mise en route. À l’extérieur, le mastodonte d’acier carboné et sa lourde rampe d’ancrage n’avaient pas résisté à l’effondrement de la roche et gisaient renversés sous plusieurs tonnes de gravats.

Le commandant se remit en contact avec le premier équipage :

- « Liberty 2 à Liberty 1...! ». La communication établie, il annonça aussitôt :

- « Immobilisation pour avaries…! Véloce hors service. Navette de secours hors service. Appel de détresse ! ». Il regarda ses co-équipiers qui venaient de ranimer l’officière blessée, puis ajouta : « Une blessée légère. Attendons instructions ! ».

Il reçut la réponse immédiatement :

- « Liberty 1 à Liberty 2. Message reçu. Proposons sauvetage, après largage des escadrons. À vous ! ».

- « Ok..! Attendons instructions. Terminé ! ».

Il se retourna vers l’équipage et se leva de son siège en disant : « Il faut préparer l’évacuation ! ».

_

Le commandant de bord du Liberty 1 valida la poursuite des opérations et envoya un ordre de départ aux deux vaisseaux stationnés en arrière. Sur son écran de contrôle, le tunnelier en était presqu’au quart de son trajet et progressait sans ralentir dans le sous-sol rocheux. Subjugué par la phénoménale puissance du Véloce, il observa un instant l’immense jet de gaz brûlant et de scories incandescentes expulsé par l’excavateur, qui montait entre les falaises.

Les renforts arrivèrent sur place en moins d’une minute. Les deux transporteurs rejoignirent le Liberty 1 et se stabilisèrent dans les airs, à ses côtés.

Il leur fallait, cette fois, minimiser les risques. Ils avaient été imprudents lors du largage des tunneliers et s’étaient trop rapprochés de l’embouchure de la gorge. L’entrée du tunnel pouvait se retrouver sous les décombres, à tout moment, si la falaise continuait à s’écrouler. Ils choisirent de sacrifier un des vaisseaux pour s’en servir de bouclier, en espérant pouvoir le récupérer indemne.

- « Liberty 1 à Liberty 3. Largage escadrons trop dangereux. Nécessité bouclier de protection. Propose reprise commandement à Liberty 3. Prêt pour abandon de poste. À vous ! ».

- « Liberty 3 à Liberty 1...! Ok, on reprend les commandes et on vous récupère. Terminé ! ».

La commandante du Liberty 3 reprit la surveillance de son écran. Le Véloce avançait inexorablement à travers le sous-sol de la vallée. Les officiers, concentrés, s’activaient à leur poste de contrôle, tapotant fébrilement sur leurs claviers de commandes.

Le Liberty 1 leur envoya un dernier appel :

- « Liberty 1 à Liberty 3...! Prêts pour évacuation ! ».

- « Liberty 3 à Liberty 1...! Prêt pour récupération ! ».

- « Évacuation en cours…! ». Au dehors, la navette de secours sortit du vaisseau sacrifié pour être aussitôt récupéré par le Liberty 3.

Le Véloce touchait au but et commençait à transpercer les fondations du fort. La commandante du Liberty 3 décida, sans plus attendre, de lancer son escadron à l’assaut. Mille androïdes surarmés composaient sa force de combat. Le Liberty 4 en avait autant, sous son commandement, prêts à partir à l’attaque. Elle prit les commandes du Liberty 1, puis donna ses ordres :

- « Largage des escadrilles en position regroupée ! ».

L’un des officiers répondit aussitôt :

- « Effectué ! ».

À l’extérieur, les escadrilles androïdes se jetèrent dans les airs, par la soute des deux transporteurs, puis se regroupèrent en formation. La commandante positionna le liberty 1 au-dessus du bataillon pour le protéger.

- « Descente à 30°. Vingt kilomètres heure ! ».

- « Effectué ! »

Les escadrons d’androïdes se mirent à descendre lentement en diagonale vers l’entrée du tunnel, se rapprochant de la pluie de cendres et de scories qui se déversait dans la gorge tout autour de la colonne de gaz. Le vaisseau télécommandé se maintenait à leur niveau pour faire office de bouclier. Les deux milles androïdes entassés dessous atterrirent sans encombre dans le fond de la gorge. Un rideau de fumées et de poussières incandescentes les enveloppaient de tous cotés. Un souffle puissant balayait les scories brûlantes sur les premiers rangs de l’escadron, mais celui-ci continua d’avancer. Enfin, les terribles grondements et sifflements du geyser de gaz cessèrent soudainement. Les cendres et les fumées se dissipèrent et, bientôt, l’entrée du tunnel apparut, encore rougeoyante. La lourde rampe d’ancrage qui se trouvait devant était entièrement recouverte d’une épaisse couche de scories vitrifiées.

_

À l’autre bout, le Véloce, après avoir percé les fondations, puis une épaisse chape de béton armé sous le fort, venait de pénétrer à l’intérieur. La voie était libre.

Les Militaires l’entendaient d’une toute autre oreille et mirent toutes leurs forces en action. Les bombardements redoublèrent d’intensité. Plusieurs missiles fondirent vers l’embouchure de la gorge, s’engouffrèrent dedans et explosèrent simultanément au pied de la falaise qui surplombait l’entrée du tunnel. Une dizaine de rayons laser, partant des postes de tirs qui hérissaient le fort, se rejoignaient en un unique et surpuissant faisceau de feu qui tranchait d’immenses pans dans la roche et découpaient les crêtes au-dessus des escadrons et du Liberty 1 qui les protégeait.

D’autres missiles explosèrent, à nouveau, aux endroits les plus fragiles, au niveau de longues failles qui s’élargissaient brusquement en craquant, projetant des milliers d’éclats de roche dans le fond de la gorge et sur le fuselage du vaisseau-bouclier. Malgré cette protection, des projectiles, en ricochant sur les parois rocheuses, venaient parfois frapper les premiers rangs d’androïdes, cabossant leurs solides carapaces en nano-carbone et les bousculant durement.

Les Militaires les submergèrent de missiles et, enfin, la montagne vacilla. Une longue et haute crête, profondément entamée à sa base par les tirs du laser, s’affaissa tout doucement en se craquelant sur le pourtour. Située juste au dessus de l’escadron, elle menaçait de s’écrouler sur eux et de les ensevelir. De larges pans de granit se détachèrent soudain, un par un, et basculèrent dans le ravin.

Le bataillon de soldats-androïdes atteignit le seuil du tunnel, au même instant. La lourde rampe d’ancrage ressemblait à un pic rocheux sortant de terre. Quelques parties métalliques apparaissaient à nues sous les coulures de roche noircie. Le nom du fabricant, « Baron », y était encore visible, gravé dans l’acier en lettres d’or. Les androïdes, en sustentation à deux mètres du sol, contournèrent la rampe d’ancrage par les cotés et plongèrent en masse à l’intérieur du tunnel, protégés des débris rocheux par leur vaisseau-bouclier. Des morceaux de pierre arrachés à la montagne glissaient le long de la paroi, ricochaient sur les surplombs en virevoltant et allaient se fracasser en mille morceaux contre la carlingue du Liberty 1. Les débris finissaient leur chute au fond de la gorge, à quelques mètres des escadrons qui s’engouffraient sous la terre, rebondissant parfois sur le sol pour venir les frapper.

Quatre missiles passèrent encore au dessus du ravin et frappèrent le haut de la falaise de plein fouet, explosant à l’unisson contre la crête. L’espace d’un instant, rien ne se passa. Puis, le gigantesque bloc rocheux s’arracha enfin de sa base, bascula dans le vide et chuta le long de la falaise.

Tout en bas, le Liberty 1, positionné au dessus de l’entrée du tunnel, posait ses quatre trains d’atterrissage dans le fond de la gorge. La plaque de granit le percuta de tout son poids sur un coté. Un des amortisseurs se plia instantanément sous la force du choc et tout le vaisseau chancela sur le flanc.

Les derniers androïdes se jetaient dans le trou béant au même instant, échappant de peu à l’écrasement. Une seconde plus tard, de volumineux blocs de pierre finirent d’aplatir le Liberty 1. Le vaisseau s’empala sur la rampe d’ancrage, puis s’écrasa comme un feuilleté sous le poids de la roche, dans un déluge de débris, de terre et de poussière, scellant définitivement l’accès au tunnel.

La commandante du Liberty 3 annonça :

- « Mission accomplie… ! Escadron largué. Vaisseau perdu…! Liberty 3 à Liberty 2 ! Apportons soutien immédiatement. Terminé ! ».

Les deux transporteurs quittèrent la zone dévastée en se dissimulant au creux des vallées et des gorges qui serpentaient autour de la forteresse, passant de l’une à l’autre pour rejoindre l’équipage du Liberty 2. Ils s’immobilisèrent dans les airs, en amont du vaisseau accidenté.

- « Liberty 3 à Liberty 2...! Prêts pour récupération. À vous ! ».

L’équipage du Liberty 2 sortit au même instant de la carcasse du vaisseau, s’extirpant de son ventre calciné par la soute. La navette de secours était déjà en route, filant vers les huit officiers piégés au fond du ravin. Ceux-ci avaient revêtu leur combinaison spatiale. L’aéronef stoppa à leur hauteur sans atterrir et fit descendre une nacelle jusqu’à eux. Une minute plus tard ils repartaient tous sains et saufs.

La navette de secours regagna le Liberty 4. Les deux vaisseaux rescapés restèrent en position, abrités derrière le sommet d’une imposante barre rocheuse. Dans les salles de commandes, les équipages se concentrèrent sur l’assaut qu’ils venaient de lancer, surveillant de près l’avancée des escadrons à l’intérieur du tunnel.

_

Leurs deux milles soldats-androïdes fonçaient vers le fort à l’intérieur du tunnel creusé par le Véloce. Les équipages avaient comptabilisé moins de deux milliers de cyber-soldats dans le camp adverse. Des androïdes puissants et à sustentation, certes, mais déjà très anciens. De vieux modèles complètement dépassés et somme toute assez fragiles.

Le bataillon de soldats-androïdes fonçait dans un brouillard de gaz chauds à travers l’obscur boyau. En rang par deux, ils formaient une longue file indienne, invisible dans l’obscurité. La roche était entièrement recouverte d’un glacis de lave noire vitrifiée. À l’endroit le plus chaud, sur la dernière portion à parcourir, des milliers de petites braises de magma rougeâtre illuminaient encore la paroi rocheuse. Les deux milles androïdes traversèrent la fournaise à toute vitesse, remontant dans la percée avant de surgir hors du tunnel, à l’intérieur du fort, au milieu des vaisseaux extra-terrestres.

La confrontation fut immédiate. Des dizaines de cyber-militaires s’y trouvaient, disséminés par petits groupes, protégeant les charges explosives qui étaient fixées sur les flancs des vaisseaux.

Instantanément, la colonne de deux mille androïdes se fractionna et se dispersa de toutes parts en faisant feu sur les militaires. Ces derniers répondirent coup pour coup aux pertes qu’ils subissaient. Ce fut un chaotique ballet aérien.

En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, tous les cyber-militaires furent anéantis, submergés par le nombre et la technologie. Les bras et les jambes volèrent en tous sens, au milieu des gerbes de gel blanchâtre. Les têtes, les torses explosèrent en morceaux et en crachant mille étincelles. Des dizaines de milliers de bouts de carcasses calcinées et à moitié fondues jonchèrent bientôt le sol. Il n’en restait plus rien. Du coté des civils les pertes aussi étaient importantes. Plus de mille de leurs soldats-androïdes avait péri durant l’affrontement. Ceux qui restaient se mirent immédiatement au travail. Certains entreprirent de désamorcer les explosifs et les missiles qui se trouvaient fixés sur la coque des vaisseaux extra-terrestres, les autres partirent en inspecter l’intérieur.

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- « Liberty 5 à Liberty 3. Liberty 5 à Liberty 4...! Détection d’un signal confirmé. Vitesse stable…! S’il y a un relais dans le coin, il peut nous faire perdre quelques minutes. Vous avez donc moins de dix minutes pour tout désamorcer….! Avons besoin de renfort pour amplifier le brouillage. Terminé ! ».

L’ordre de destruction avait bien été envoyé par les Militaires, mais il voyageait encore à travers l’espace à des centaines de millions de kilomètres de là, filant vers le fort, plus rapidement que la lumière.

- « Liberty 4 à Liberty 5...! On vous rejoint tout de suite. Terminé ! ».

_

Dix escadrilles se partageaient l’inspection des vaisseaux. Elles pénétrèrent à l’intérieur après avoir dessoudé les panneaux d’acier organique qui en bloquaient les issues, puis se dispersèrent dans des directions différentes. Les salles de commande-

-ment, au milieu desquelles trônaient les postes de navigation avec leur immense viseur télescopique, n’étaient pas piégées, ni aucunes des vastes galeries qui traversaient les immenses vaisseaux. C’est en arrivant dans les soutes que les escadrilles découvrirent le reste des explosifs.

Ces derniers étaient fixés par des chaines aux colossaux montants qui formaient l’ossature des cargos géants. Tous les dix mètres, sur toute la longueur de la soute, des piliers de soutènement se dressaient en arc de cercle de chaque coté, puis se rejoignaient en se fondant à la gigantesque colonne vertébrale du vaisseau extra-terrestre. Aucuns rivet, boulon, ni soudure ne maintenaient les éléments ensemble. Tout le squelette semblait ne faire qu’un avec les parois concaves de la coque, comme des tendons sur un os. Les matériaux étaient liés les uns aux autres, ancrés entre eux et à la carapace par des ligaments enchevêtrés qui se perdaient dans la masse quasi organique.

Placés à mi hauteur, des missiles étaient encordés, quatre par quatre et parfois en plus grand nombre, sur l’arête des montants principaux. Bien qu’ils soient très anciens et d’une taille modeste, les cylindres de métal peint, rouillés et écaillés, étaient suffisamment nombreux et puissants pour briser l’armature et éventrer l’enveloppe du cargo. Leurs têtes à fusion nucléaire étaient capables de faire fondre tout métal qui se trouvait à portée.

Il n’y avait pas un instant à perdre, car l’ordre de destruction pouvait arriver à tout moment. Les soldats-androïdes se déployèrent et s’activèrent à tous les désamorcer. Les gestes furent rapides et précis. Ils commencèrent par dévisser le cul des cylindres, se débarrassèrent des couvercles piqués de rouille en les laissant tomber au sol, puis tentèrent de désactiver les récepteurs en pianotant sur les claviers de contrôle. Quelques secondes suffisaient pour les éteindre et, très vite, la majeure partie des missiles fut mise hors service. Cependant, certains, plus abimés et rouillés que les autres, se révélèrent plutôt récalcitrants et leur fit perdre un temps précieux. Suffisamment, pour que l’ordre qui arrivait du fin fond de l’espace soit, enfin, capté.

Alors même que la victoire leur semblait assurée et après tant de sacrifices de leur part, les civils voyaient leur mission échouer. Enfin, pas tout à fait, car les militaires abandonnaient du même coup leur territoire. Malheureusement, comme tous les mauvais perdants, ces derniers ne voulaient rien laisser derrière eux.

Plus du trois-quarts des missiles avaient été désactivés, mais aucun n’avait encore été détaché, ni emporté pour être mis à l’abri. Les missiles encore activés explosèrent à l’unisson; à l’intérieur comme à l’extérieur des vaisseaux. Les énormes boules de feu enflèrent et, en un éclair, formèrent un brasier dévastateur qui emplît l’immense entrepôt. Chauffé à blanc, le reste des explosifs éclata, provoquant une réaction en chaîne. Les vaisseaux extra-terrestres furent d’abord ébranlés par le souffle surpuissant qui déchira les matériaux. L’énorme champignon incandescent enveloppa les vaisseaux, embrasant les paquets de missiles désactivés. L’atmosphère était si brûlante que les armures des androïdes se mirent à flamber, puis à fondre tandis qu’ils tentaient de s’échapper par le tunnel. Aucun n’en réchappa. Les vaisseaux s’embrasèrent tout à fait et disparurent dans un bouillonnement de flammes.

CHAPITRE N°9

Le Ministre de la Défense éteignit le diffuseur et se retourna vers l’hologramme de Lady Ripley.

- « Un trésor de technologie perdu à jamais. Enfin, pas totalement. Nous avons les scanners et les boites noires; espérons que cela soit suffisant ! ».

- « Vous ne pourrez rien en faire sans carburant, mon cher Lew…! ».

- « Oui, certes...! Il faut absolument remédier à ce problème… et nous trouverons une solution. Mais parlons plutôt de ce qu’y nous intéresse…! De ce phénomène de récurrence de la mémoire et, surtout, de ce problème de compatibilité…! Vous pensez vraiment que nous sommes contraints de pratiquer un métissage…? ».

- « Aux vues de mes connaissances, vous ne pouvez pas faire autrement. Nous savons que cette récurrence de la mémoire apparait aussi parfois chez les humains, dans d’infimes proportions et au hasard des clonages; mais elle reste confinée dans l’inconscient. La mutation que j’ai subie n’a fait qu’amplifier le phénomène…! Si vous cherchez quelqu’un d’autre pour en tirer des clones mutants, en admettant que vous trouviez quelqu’un de compatible, il vous faudra la parasiter pour obtenir cette récurrence. Ce sont, peut-être, des dizaines de milliers de clones qu’il vous faudrait infester, avant de trouver la bonne personne. Pour cela il suffisait de laisser faire les militaires…! ».

- « Ne vous méprenez pas…! Je n’ai aucunement l’intention d’aller dans ce sens. Loin de là. Je pensais plutôt faire appliquer un test de compatibilité sitôt que nous aurons compris le phénomène. Il est important de diversifier les souches-mères, ne serait-ce que pour contenter l’opinion publique ! » répondit Lew Danton.

- « Je comprends votre point de vue et je fais tout mon possible pour y remédier. Mais il faudra encore quelques années pour comprendre ce qui se passe. En attendant nous pouvons créer diverses branches à partir de nos clones mutants et les nettoyer du mieux possible. Ils peuvent très bien servir de souche-mère à ma place. Je ne vois pas d’autre solution à court terme…! ».

- « Je peux les persuader d’attendre encore cinq ou six ans, mais certainement pas plus ! » répondit le Ministre. « Vous savez qu’ils trouvent bien plus dangereux de vous laisser devenir l’unique Mère de cette race humanoïde. Ils pratiqueront un métissage, si nous ne découvrons rien avant ce délai ! ».

- « Eh bien, qu’ils le fassent. Ils trouveront bien une poignée de généticiens véreux pour les y aider ! » s’énerva la Mutante. Elle rajouta : « Foller, le premier. Il pourra tenter l’expérience sur lui ! ».

Lew Danton gloussa de rire.

- « Ce qui est sûr, c’est qu’il les soutient…! Évidemment, ils ont besoin de vous pour mettre ce projet en œuvre. Je veux dire de votre A.D.N…! Et ils vont tout faire pour l’obtenir. Leur argument va peser lourd dans la balance cette fois-ci. Ils sont prêts à vous briser si vous n’acceptez pas ! ».

- « Vous voulez que je les aide à infester des milliers de personnes…!? ».

- « Non, bien sûr que non. Officiellement, il s’agit avant tout de vous aider dans vos recherches sur la récurrence de la mémoire et sur les tests de compatibilité; d’accélérer un peu les choses. Ils estiment être assez intègres pour en avoir le droit. Si vous acceptez, vous perdrez bien sûr votre monopole, mais vous garderez au moins le contrôle. Si vous refusez et qu’ils gagnent la bataille, ils vous prendront ce que vous vouliez préserver. Inutile d’en arriver là…! ».

- « Je peux divulguer leurs véritables intentions dès maintenant…! Ils auraient du mal à prouver le contraire ! ».

- « Ils ont justement l’intention de le faire…! Ils sont certains que l’opinion publique penchera en leur faveur, à cause de l’importance de l’enjeu ! ».

- « Alors ce sera à elle d’en décider. Je ne me prêterai pas à leur petit jeu, vous leur direz…! Je leur promets la création d’un test de compatibilité et un métissage in-vitro avant cinq ans. Si ça ne suffit pas, je les affronterai…! ».

- « Ça peut les retarder dans leur projet, mais ça ne les empêchera pas d’instaurer un moratoire sur les souches-mères. Vous allez être en première ligne, alors préparez vous ! ».

CHAPITRE N°10

Vêtue de sa toge immaculée et d’un voile qui couvrait ses difformités, Lady Ripley se tenait debout face à son équipe de généticiens, une coupe de champagne à la main. Nico se trouvait à son coté, légèrement en retrait, et paraissait minuscule auprès d’elle. Il portait tout son attirail de protection, blouse, bonnet et gants, à l’exclusion du masque. Son beau visage arborait un air humble, presque timide. Il tenait sa coupe de champagne à deux mains, comme s’il avait peur d’en renverser. De l’autre coté de la paroi de diamantine, la douzaine de collaborateurs écoutait religieusement le discours de la Mutante.

- « Mes chers amis, chers collaborateurs et chères collaboratrices, je veux rendre hommage à votre dévouement, à votre fidélité, à votre talent, à votre persévérance, à votre génie, qui nous ont conduit à produire tant de miracles. La société vous en sera éternellement reconnaissante, malgré tout ce qu’elle aura pu en penser. La Médecine et la Génétique ont fait un énorme bond dans le futur grâce à votre travail et vous devez être fiers de ce qui a été accompli…! À ceux, d’entre vous, qui nous quittez pour de nouvelles et grandes responsabilités, je veux souhaiter de belles et longues carrières, ainsi que de nombreuses découvertes ». Lady Ripley leva sa coupe de champagne. « Je bois à vous. Bravo à vous. Et merci pour ce merveilleux cadeau ! » termina-t-elle en caressant son voile de soie du bout des doigts.

Elle but quelques gouttes du breuvage. Des bravos fusèrent de part et d’autre du petit groupe de généticiens. Elle attendit que chacun ait fini de trinquer et d’avaler une ou deux gorgées de champagne pour reprendre :

- « À vous autres qui restez en ma compagnie, je ne sais comment vous consoler…! ». Ils se mirent, tous, à rire de bon cœur. « Un nouveau défi nous attend…! Percer les mystères de la mémoire génétique est un but difficile à atteindre, mais nous y parviendrons dans les délais prévus. Nous y travaillerons jours et nuits, nous multiplierons les expériences, nous inventerons les outils dont nous avons besoin, nous additionnerons nos savoirs avec ceux des autres scientifiques, et tous ensembles, nous réussirons…! Il vous faudra donner beaucoup de votre temps et de votre énergie pour y arriver. Parfois au détriment de votre vie personnelle ou familiale…! ». Elle fit une courte pause, puis reprit : « Profitez, donc, bien des dernières vacances que vous vous octroyez avant longtemps…! C’est Nico, mon indispensable assistant, qui me remplacera, dorénavant, durant tous mes déplacements... Je veux rendre hommage à son sincère dévouement ainsi qu’au vôtre. Je bois à notre réussite future et au bonheur de toute l’équipe. Merci à tous ! ».

La Mutante se retourna vers Nico, un large sourire aux lèvres, et tendit sa coupe de champagne. Il trinqua avec elle, retenant son geste d’une manière un peu gauche, l’air gêné et ému à la fois. Elle se remit de face et souleva à nouveau sa coupe en direction de ses collaborateurs. Ils lui répondirent d’un même élan, puis finirent leur breuvage en chœur.

- « Je ne vous retiendrai pas plus longtemps…! » dit-elle. « Souvenez vous simplement que vous êtes les pionniers d’une ère nouvelle... L’espace ouvre maintenant ses portes à l’Humanité toute entière. À une toute nouvelle Humanité. Plus puissante, plus résistante. Forte d’un nouvel état d’esprit. Grégaire, volontaire, sincère et généreux…! D’un haut niveau de conscience. Plus instinctif, plus sensitif, plus élaboré…! Et cela, grâce à vous…! Vous avez crée l’Avenir. Restez fiers de l’avoir fait malgré l’opprobre, car vos détracteurs, aujourd’hui, sont vos cobayes de demain. Il ne leur manque que le courage de se l’avouer à eux même. L’histoire est en marche, mes chers amis, et nous devons nous en féliciter. Ne regrettons rien de ce qui a été accompli et projetons toutes nos forces de réflexion dans ce qui reste à accomplir…! Merci à vous, pour votre dévouement, votre tolérance, votre courage et votre esprit visionnaire. Bravo à tous ! ».

La Mutante déposa sa coupe vide sur le rebord du plateau à sustentation placé derrière elle. Chacun s’empressa de l’imiter et se dirigea brusquement vers le bar à sustentation pour se débarrasser de sa coupe, la flûte à sustentation n’ayant pas encore été inventée, avant de se retourner sur elle pour l’applaudir. Affichant un large sourire, elle laissa trainer l’hommage encore quelques secondes, puis quitta la salle. Nico lui emboita le pas et sortit avec elle sous les applaudissements de ses collègues.

La Mutante ralentît le pas, laissant Nico se placer auprès d’elle. Ils traversèrent le long couloir sans dire un mot. Nico hésita un instant en s’arrêtant devant la porte qui menait aux douches et aux vestiaires. Il se retourna vers la Mutante, faisant un effort surhumain pour réussir à soutenir son regard noir. Elle lui sourit tendrement pour lui donner un peu de courage, et finalement, il bredouilla :

- « Voulez vous que je reste un moment ? ».

Le sourire de la Mutante s’élargit. C’est la première fois que son assistant lui proposait cela. C’était elle qui, d’habitude, lui faisait part de son désir.

- « Non…! On pourrait croire qu’il se passe des choses entre nous. Je préfère que tu ailles les rejoindre au plus vite ! » répondit-elle en lui retirant sa capuche de cellulose.

Elle passa délicatement ses longs doigts noueux dans les boucles rousses du jeune homme, les remuant de-ci, de-là, pour leur redonner un peu de volume, puis posa doucement la paume de sa main sur la joue écarlate de Nico pour la caresser. Celui-ci s’en saisit et la serra contre sa peau brûlante, fermant les yeux pour mieux profiter de la sensation.

- « Heureusement que tu es là…! » murmura-t-elle.

Ils restèrent ainsi quelques dizaines de secondes à profiter du précieux contact. Nico n’osait faire un geste, alors qu’il aurait tant voulu l’enlacer. Il garda la main de la Mutante serrée entre les siennes, tout contre sa joue. Il avait l’air d’un ange en extase, d’une madone en prière, d’un enfant amoureux de sa mère. Elle le prit dans ses bras pour le serrer contre elle. Les paupières closes, l’oreille collée à son sein, Nico retrouva son calme peu à peu, se laissant bercer par le rythme lent et régulier des battements de cœur de Lady Ripley, de sa lente respiration et de ses douces caresses. Il se serait volontiers donné à elle corps et âme et se serait laissé dévorer vivant si elle en avait eue l’envie. Mais il était hors de question qu’elle le sache, qu’elle le soupçonne, même, d’avoir de telles pensées. Il en était, lui-même, absolument effrayé.

- « Mon cher enfant…! » reprit-elle. « Je suis heureuse que tu sois resté. Je n’aurais pu faire confiance à personne d’autre. J’en suis véritablement soulagée. J’ai tant redouté que tu nous quittes pour rejoindre Foller et son équipe…! ».

Nico sentit sa gorge se nouer quand elle parla de Foller. Il se sentit soudainement coupable d’aimer cet homme autant qu’il l’aimait, elle. Il aurait voulu prendre sa défense, mais voulait éviter d’évoquer ne serait-ce que son nom.

- « C’est pour vous que je l’ai fait ! ».

- « Je sais… ! Et je t’en serais éternellement reconnaissante, mon cher enfant… ! Va vite, maintenant ! ».

Fin du sixième épisode

Attention ! Cet épisode contient une scène à caractère sexuel qui peut choquer les personnes sensibles ou intolérantes (aux effets secondaires). En effet, l’évolution des mœurs et des lois, et les polémiques relatives aux mariages gays, ont poussé l’auteur à choisir des personnages résolument modernes et tolérants de ce point de vue là, dans le but de provoquer les esprits les plus frileux. Le lecteur est à même de transposer les personnages qui lui paraissent indésirables, selon ses propres goûts.

Malheureusement pour certains, la version originale de la scène incriminée a été, ici, largement amputée de sa partie la plus explicitement pornographique, cette dernière ne pouvant être décemment diffusée sur le réseau internet. Ceux-là devront attendre la publication de la version pour adulte. Toutes mes excuses !

CHAPITRE N°11

Debout dans l’obscurité, légèrement appuyé contre la balustrade qui bordait la terrasse de sa villa des bords de mer, Foller scrutait la nuit sans lune à travers ses jumelles. L’océan noir, étrangement figé, se mêlait à la Voie-Lactée. Une étouffante chaleur, plus pesante que jamais, paralysait toute chose.

Il essuya les deux œillères dégoulinantes de sueur avec le mouchoir qu’il tenait en main, se tamponna le contour des yeux, puis observa le ciel à l’œil nu durant quelques secondes. Une météorite s’enflamma dans la haute atmosphère, perçant la voûte étoilée avant de disparaitre dans l’océan, derrière l’horizon invisible. Un scintillement attira, soudain, son attention. Il pointa immédiatement les jumelles dessus, le chercha un instant, puis repéra enfin la petite lueur, la voyant lentement avancer entre les astres immobiles. C’était bien une navette. Il attendit encore un peu pour s’assurer de la direction qu’elle prenait et fut, bientôt, certain qu’elle venait droit sur lui. C’était Nico, sans aucun doute. Celui-ci avait donc accepté de venir, malgré ce qui s’était passé.

Il l’avait, tout de même, joué serré lors de sa tentative de débauchage. Bien que parfaitement convaincu du refus que lui opposerait le jeune homme, il avait tout de même pris un risque, car ce dernier aurait très bien pu accepter de quitter Lady Ripley. Mais, heureusement, tout s’était passé comme prévu et Nico avait, désormais, en plus de son éternelle gratitude, obtenu la confiance de cette dernière. Il était devenu comme un fils pour elle.

Il fallait, maintenant, passer à l’étape suivante. Il se dépêcha de retourner dans le salon. La climatisation le soulagea aussitôt. Il se dirigea vers le bar, alluma l’ordinateur de contrôle mural et brancha la signalisation lumineuse du tarmac d’atterrissage situé à l’arrière de la villa. Son portable se mit à sonner. Il se connecta en un éclair.

- « Salut ma beauté…! » se surprit-il à dire. Il écouta la réponse, puis reprit : « Je guettais ton arrivée…! Je sors le champagne, à tout de suite ! ».

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La Voie-Lactée se reflétait parfaitement sur la surface noire et lisse de l’océan inerte qui défilait sous ses pieds. De nombreuses lumières brillaient dans la nuit, éparpillées le long de la côte. Nico ne découvrit la villa de Foller qu’une fois arrivé au-dessus, enchâssée au milieu des collines, au bord d’une crique isolée et à l’orée d’une sombre forêt impénétrable.

Les bornes clignotantes illuminaient le tarmac par intermittence. Il aperçut le professeur qui l’attendait, en bas. Sa haute silhouette se dressait dans l’encadrement d’une porte. Nico sentit son cœur battre plus fort dans sa poitrine et le rouge lui monta aux joues quand Foller accourût pour l’aider à descendre de la navette. Il lui tomba dans les bras en mettant pied à terre.

Le professeur sentit son angoisse s’évanouir dans la seconde en voyant Nico lui apparaitre dans toute sa splendeur. Moulé dans une robe du soir et chaussé de hauts talons, coiffé d’une ondulante perruque blonde et sobrement maquillé d’une touche de mascara, celui-ci rayonnait de féminité. Foller perdit soudainement tout courage, toute volonté d’aller plus loin, implacablement attiré par le charme et la sensualité de son ex-assistant. Son petit sourire forcé s’élargit et son regard se mit à pétiller de désir. Cet éclair de sincérité suffit à rassurer Nico.

- « Tu es magnifique…! » dit le professeur en s’éloignant d’un pas pour l’admirer, effleurant les bras nus du jeune homme.

Ce dernier fit une petite pirouette sur lui-même, exhibant ses formes avec un plaisir innocent.

- « C’est de la haute couture…! Ça te plait ? ».

- « Bien sûr. Elle te va à ravir…! Viens, rentrons nous mettre au frais ! » répondit Foller en saisissant le jeune homme par la main.

Nico était accoudé au bar et mangeait le professeur de ses grands yeux verts. Foller laissa partir le bouchon de champagne. Pop…! Il fit couler la mousse dans le seau à glace, prit deux coupes sur le bar et les remplît à ras bord. Il voulait faire vite. Il savait que Nico se laisserait aller à boire plus que de raison et qu’en moins d’une heure la bouteille serait torchée. Les somnifères dormaient au fond de sa poche de pantalon. Tout était prêt. Il n’y avait plus qu’à agir.

Ils trinquèrent en silence et avalèrent leur première coupe, cul-sec. Foller se pressa de leur verser une nouvelle mesure de champagne, puis s’exclama soudain :

- « Je veux te donner quelque chose…! Quelque chose d’important ! ».

Il se dirigea vers le grand canapé du salon. Une petite enveloppe était posée, bien en évidence, sur la table basse, près du socle d’un diffuseur.

- « C’est pour toi ! » dit-il en l’invitant à s’asseoir.

Nico alla s’installer sur le canapé pour ouvrir son cadeau. Foller répondit d’un sourire au regard intrigué du jeune homme, puis termina sa coupe d’une seule traite.

Nico fut un peu surpris par le contenu du sachet. Il connecta aussitôt la clef dans le lecteur du diffuseur et prit la pose pour visionner l’enregistrement, un coude élégamment posé sur ses jambes croisées. Les signes, les formules, les équations et les séquences, indéchiffrables par le commun des mortels, lui apparurent d’une évidente simplicité. Complètement captivé, il fit à peine attention au professeur quand celui-ci retourna au bar pour aller remplir sa coupe. Confiant, il continua à étudier les données qui défilaient devant lui, ne se doutant de rien.

Foller se versa du champagne et profita de l’inattention du jeune homme pour faire tomber les cachets de somnifères dans le fond de la bouteille, puis il retourna au salon, emportant avec lui sa coupe encore pleine et le reste de champagne dans le seau à glace. Il posa le tout sur la table basse et s’assît face à Nico.

Le jeune homme leva le nez, hésita à parler, puis se remit à étudier les documents et les comptes rendus des expériences de Foller, pour ne rien en perdre. Ce dernier se félicitait intérieurement d’un tel engouement pour sa découverte et sourît malicieusement en sirotant son champagne du bout des lèvres.

Son ex-assistant finit par mettre le diffuseur sur pose. Il releva la tête et resta pensif un court instant avant de parler.

- « Je ne peux vraiment pas accepter un tel cadeau. J’aurais bien été incapable de découvrir quoique ce soit d’aussi merveilleux. Ce serait malhonnête. Je préfère que les lauriers de la gloire reviennent à celui qui les mérite réellement…! C’est incroyable, comme ça semble facile à exécuter. Un banal bain et, hop, votre A.D.N devient compatible. C’est vraiment fantastique…! ».

- « Je me doutais que tu refuserais, mais je n’ai pas pu résister. Je voulais vraiment te faire plaisir...! ».

- « Eh bien, pour cela, un cadeau, si merveilleux soit-il, n’est pas suffisant. Il me faut des actes ! ».

Foller se mit à rire et répondit du tac au tac :

- « J’espère encore pouvoir me rattraper…! ».

Nico lui sourit d’un air charmant et sans équivoque. Le professeur essaya de cacher le désir qui montait en lui et avala une gorgée de champagne. Le jeune homme lui sourit à nouveau, saisit sa coupe de champagne, puis la leva en l’air pour trinquer. Ils se penchèrent l’un vers l’autre, leur regards se croisèrent, puis leur deux verres se touchèrent dans un timide tintement cristallin.

Nico, enthousiaste, attrapa la bouteille de champagne et leur en versa une pleine coupe. Foller le regarda faire, se demandant s’il aurait encore le courage d’aller jusqu’au bout. Il avait la très nette impression de tomber amoureux de la femme parfaite qu’incarnait si bien son ex-assistant. De toute sa vie, il n’avait jamais été confronté à ce genre de dilemme. Il s’en était bien gardé d’ailleurs, d’un point de vue strictement moral, et ne pouvait échapper à la honte qu’il en ressentait. Il décida de laisser faire les choses et de voir où elles le mèneraient, sans rien changer à son plan.

Il prit la coupe que Nico lui tendait et en renversa la moitié en se jetant au fond du fauteuil.

- « Houla, mince alors…! Je crois que j’ai trop bu ! ». Il se releva aussitôt pour la reposer, sirotant une gorgée au passage, et déclara : « J’en ai plein ma chemise. Je vais vite me changer…! Ne te sens surtout pas obligé de continuer. Mets un peu de musique si tu en as envie. Fais comme chez toi ! » ajouta-t-il en quittant le salon.

Le jeune homme le suivit du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse, puis se sourit à lui-même, heureux de voir que tout se passait merveilleusement bien. Il resta rêveur quelques instants, puis redémarra le diffuseur et se concentra à nouveau sur les travaux de Foller.

Ce dernier traversa rapidement le vestibule, monta l’escalier quatre à quatre et fonça à sa chambre. Il alla d’abord dans la salle de bain pour s’asperger la figure d’eau fraiche, puis se changea en un tournemain. L’alcool lui montait au cerveau. Le vertige le força à s’asseoir au bord du lit pour boutonner sa chemise. Les effets désinhibants du champagne l’aidèrent à retrouver un peu de sa détermination. Ses sentiments ne devaient pas prendre le dessus, et encore moins ce vil désir qui lui faisait perdre la tête. Il comptait bien ne plus jamais y être confronté après Nico. Il allait écourter la soirée. Il se releva calmement et quitta la chambre pour rejoindre sa victime.

Le jeune homme finissait sa coupe de champagne, rejetant la tête en arrière pour en faire couler jusqu’à la dernière goutte au fond de sa gorge. Foller ne put s’empêcher d’admirer ce cou gracile, à la pomme d’Adam si discrète, quasi inexistante, son menton bien rond et ses appétissantes lèvres rouges en train de suçoter le cristal.

- « Ah…! C’est si bon le champagne ! » fit Nico en reposant sa coupe sur la table basse. « Tu mets un peu de musique…! » ajouta-t-il en glissant sur le bord du canapé. Puis, il se pencha pour sortir la bouteille de millésime de son seau à glace. Foller refusa tout net de boire une autre coupe :

- « Je trinque avec toi, mais pas la peine de me resservir. Je crois que j’ai mon compte pour une bonne heure, encore…! Tu veux écouter quelque chose en particulier ? ».

- « Non…! Je préfère que tu choisisses pour moi ! » répondit le jeune homme, en se servant. La mousse du champagne déborda et forma un petit rond de liquide effervescent sur le vernis de la table basse.

- « Voyons si nos goûts s’accordent…! Voilà… Néo-classique et romantique ! » s’exclama le professeur.

Un orchestre de chambre subtil et généreux entama les premières notes d’un indémodable standard de l’antiquité. Le son clair et harmonieux fit immédiatement chavirer leurs sens. Les fréquences pénétrèrent au plus profond de leur âme. Nico fut immédiatement conquis et leva son verre à la musique.

- « Je vois que tu as repris la lecture du document. Tu en es où ? » demanda le professeur, en revenant s’asseoir.

Le jeune homme lui tendit la main quand il passa à sa portée et l’attira auprès de lui, sur le canapé.

- « D’abord tu as dit que l’on trinquait, alors trinquons…! ».

Il prit la coupe de Foller encore à moitié pleine et la lui donna. Il le regarda droit dans les yeux, y plongea son profond regard vert-émeraude emmouraché et déclara : « Je bois à votre génie, Mr le Professeur, et à votre grande bonté. Bien que je ne puisse accepter un cadeau que je ne mérite pas, j’apprécie le geste et je le prends comme un gage de votre amitié, si ce n’est de votre amour…! ».

La deuxième coupe de champagne faisait double effet et il s’emportait quelque peu. Foller soutint le regard appuyé de son ex-assistant en souriant de manière surfaite. Nico ne remarqua rien et continua sur sa lancée : « Alors, à la Science… À l’Amour… Et à toi, cher Edward! ».

Le professeur leva sa coupe pour trinquer et lui murmura :

- « À nous…! ».

Nico sentit sa gorge se serrer et son cœur bondir. Il était sûr de passer à la casserole le soir même, comme on dit vulgairement, et il en rougit fortement malgré son teint hâlé. L’occasion ne pouvait plus tarder à arriver. Peut-être, là, maintenant, sur le canapé. Il bût une longue gorgée de champagne, tandis que Foller en sirotait quelques gouttes du bout des lèvres, puis attendit, en vain, que ce dernier se décide, sans rien tenter d’autre que cet intense regard amoureux censé transpercer les cœurs les plus endurcis et enflammer les âmes les plus frileuses. Il allait devoir user de tous ses charmes pour faire réagir son timide courtisan.

Il préférait pourtant que celui-ci fasse le premier pas, redoutant un rejet pur et simple de sa part si jamais il brusquait les choses et devenait trop entreprenant. Il savait aussi que la jouissance serait bien plus intense s’ils retenaient leurs pulsions plus longtemps. Un peu frustrant, mais la retenue faisait partie du plaisir.

Nico brisa le silence. Il posa sa coupe vide sur la table basse et demanda :

- « Et si j’avais accepté ton présent, qu’attendais-tu en échange ? ».

Foller, un peu surpris, rit gentiment de son aplomb et lui rétorqua :

- « Tellement de choses…! Tout et rien, à la fois. Mais ne crois pas que j’avais l’intention d’exiger quoique ce soit. D’ailleurs, j’étais sûr que tu refuserais. Je voulais juste que tu saches à quel point tu comptes pour moi ! Cette découverte on aurait dû la faire ensemble, alors elle t’appartient un peu, aussi. Et pour être totalement franc… ». Il laissa sa phrase en suspend, le temps de reposer sa coupe de champagne qui lui collait aux doigts, puis reprit : « … J’avais dans l’idée de continuer mes recherches avec toi et d’en faire notre petit secret…! Au moins, quelques temps. Je sais que c’est interdit et que ça peut te paraitre malhonnête, mais la transmission du savoir de professeur à élève est une affaire personnelle. Et à cette occasion, j’estime que l’on peut faire une entorse au règlement… Tu aurais juste le temps de t’approprier les connaissances que je désire te léguer… Peut-être, accepterais-tu que l’on tente, ensemble, une expérience qui confirmerait ma découverte…!? ».

Nico haussa les sourcils et sourît d’un air incrédule :

- « Tu es sérieux…!? En plus de garder le secret, tu veux que je t’assiste clandestinement. C’est presqu’une trahison…! ». Il se tût quelques secondes, avant de conclure : « Et toute trahison mérite salaire…! Qu’es-tu prêt à donner en échange de ma complicité ? ».

Foller savait très bien ce que son ex-assistant insinuait et répondit :

- « Un baiser…! ».

- « Un seul…? » s’exclama Nico, en riant. « Il en faudrait quelques autres…! ».

- « Un millier, alors…! Et c’est mon dernier mot ». Rétorqua le professeur. Le jeune homme trouva, là, une occasion rêvée pour se faire plus persuasif.

- « D’accord pour un millier…! Mais pour l’instant, un seul suffira ! » dit-il, en se jetant à son cou.

Leurs bouches s’écrasèrent l’une contre l’autre. Leurs haleines brûlantes se mêlèrent, leurs dents s’entrechoquèrent. Foller se laissa enlacer et repousser au fond du canapé, happé par le désir. Il finit par mordre délicieusement dans la chair pulpeuse de son partenaire, respirant son parfum enivrant à plein poumons.

Nico se colla à lui. Le soyeux de sa robe glissant sur sa peau frissonnante, lentement mise à nue par les caresses du professeur, décupla son plaisir. Il en fut tout autant quand le sexe de ce dernier se mit à durcir contre l’intérieur de sa cuisse caressante et il se mit à gémir doucement sans s’en rendre compte.

Foller remonta l’ourlet de sa robe d’une caresse, le dénudant jusqu’au bas du dos, puis colla sa paume moite sur la fesse nue qui s’offrait à lui. Elle était douce, chaude et ferme. La courbe de ses reins, sa cuisse si tendre, sa taille si fine, sa fesse rebondie, tout, chez Nico lui rappelait ses premiers émois de jeunesse. Le jeune homme avait un corps d’adolescente pré-pubère, souple et fragile, qui l’excitait au plus haut point. Il lui attrapa la cuisse et l’empoigna fermement, pour tenter de l’attirer sur lui.

Submergé par le désir, Nico ne se le fit pas dire deux fois. Il n’y avait, pour lui, plus grand délice que de sentir les mains d’un homme se poser sur lui. De sentir des doigts de feu courir sur sa peau duveteuse, puis une poigne vigoureuse pétrir sa chair enflammée. Il s’agrippa au torse de son amant, et essaya maladroitement de se mettre à califourchon sur lui. Ses deux genoux s’enfoncèrent dans les coussins du canapé et il finit assis sur le bas-ventre de Foller, pesant de tout son poids sur les parties sensibles du malchanceux. Ce dernier rua dans les brancards.

- « Waou…! Aie, aie ! » hurla-t-il, en redressant le buste brusquement. Il prit Nico par la taille et le souleva comme il pût, puis éclata, alors, de rire, amusé par l’air affolé de son ex-assistant et le ridicule de la situation. Ce dernier quitta aussitôt son inconfortable position en se jetant sur le coté, puis se mit, lui aussi, à rire aux éclats, rouge de honte. Foller se laissa tomber en arrière, une main couvrant son sexe en érection. Ils rirent à s’en étouffer, étendus côte à côte dans le canapé.

Ils se calmèrent peu à peu, pouffant de rire encore deux, trois fois, nerveusement, avant de reprendre leurs esprits. Le professeur trouva le moment propice pour convaincre son ex-assistant d’aller plus loin.

- « Maintenant que nous avons scellé notre union, je peux te montrer mon petit laboratoire secret ! ».

- « Encore un secret…! C’est un baiser de plus ! » lui répondit Nico.

- « Autant que tu en voudras…! » s’exclama Foller qui se pencha pour déposer un baiser sur les lèvres closes du jeune homme.

« Allez, encore une coupe et je te fais visiter ! » lui dit-il en se relevant.

Les somnifères commençaient à faire de l’effet. Nico se sentait merveilleusement bien. Le champagne lui apportait le tonus dont il avait besoin pour ne pas sombrer trop vite et il ne se rendait compte de rien. L’ivresse et le plaisir étaient tout ce qui lui importait. Il se rassit sur le bord du canapé pour s’arranger, tandis que Foller remplissait les coupes.

Le fond de champagne qui restait ne lui suffit pas à remplir les deux coupes et il s’empressa d’aller leur en chercher du bien frais. Il avait parfaitement calculé son coup et son plan se déroulait comme prévu. Le pauvre Nico s’engluait, peu à peu, dans le piège qu’il lui avait tendu.

Le professeur se rassit auprès de lui et fit sauter le bouchon de la deuxième bouteille. Un flot de mousse sous pression gicla du goulot et se répandit sur la table basse. Il se précipita vers le seau à glace pour éviter la catastrophe ménagère et y vida sa coupe de champagne tiède au passage. Il s’en versa du frais et pétillant.

Nico tendit sa coupe.

- « À notre union…! ».

Il ne croyait pas si bien dire. Foller ajouta aussitôt :

- « Qu’elle soit éternelle…! ».

Nico était loin d’imaginer quel terrible sous-entendu se cachait derrière cette sentence. Le cristal résonna joliment, puis ils burent leur champagne d’un trait. Ils avaient à peine fini que, déjà, Foller se levait. Celui-ci reposa sa coupe vide sur la table basse et saisit la main de son ex-assistant pour l’aider à se mettre debout. Le jeune homme chancela sur ses hauts talons.

- « Oups…! La tête me tourne ! ».

Il crût que le sang lui avait monté au cerveau. L’éblouissement dura deux secondes, puis il retrouva son équilibre. Il en profita pour garder la main de son amant dans la sienne, la serrant amoureusement.

- « À nous deux, on fait la paire…! Je crois que ça va nous faire du bien de bouger un peu. Tu veux toujours visiter mon antre…? » lui demanda le professeur.

- « Bien sûr, avec plaisir…! Je me demande ce qui s’y cache ! » répondit Nico.

- « Rien que tu ne connaisses, déjà ! Mes secrets sont les tiens, maintenant ! » dit Foller en plantant son regard dans celui de son ex-assistant.

- « C’est vrai que je suis ton complice… ! J’en connais une qui n’aimerait pas ça du tout si elle l’apprenait ! ».

- « Lady Ridley…!? Je la croyais plus tolérante…! » rétorqua le professeur avec ironie. « De toute façon, c’est notre secret. Elle ne le saura jamais si on ne lui dit rien ! ».

- « Tu as raison…! C’est notre secret ! » répéta Nico, en souriant gentiment.

Foller l’attira contre lui, le prit par la taille en murmurant : « À jamais, unis sous le sceau du secret...! ». Puis, il lui colla un baiser sur les lèvres. « Allez, viens ! ».

- « Attends…! ». Le jeune homme le retint et se pencha au dessus de la table basse pour attraper le champagne. « On le boira à la bouteille…! ».

Ils sortirent du salon en titubant légèrement et en se retenant l’un contre l’autre, puis se dirigèrent, main dans la main, vers l’accès au sous-sol, à droite du vestibule.

- « Le code est facile à retenir ! » dit Foller en tapant «kavavin» sur le clavier mural. La porte coulissa et il entraina Nico avec lui dans l’escalier en colimaçon.

- « Houla, la…! Tu veux me tuer…!? » s’exclama celui-ci en étreignant la main du professeur avec fermeté.

- « Ne t’inquiète pas, je te tiens ! » le rassura ce dernier.

- « Ne me lâche pas…! » implora le jeune homme à moitié ivre en posant la pointe effilée de son talon sur la première marche.

Il trébucha durant toute la descente en se retenant à Foller, profitant de multiples occasions pour lui soutirer un baiser et quelques caresses qui faillirent leur faire perdre l’équilibre. Ils arrivèrent, après maints arrêts, au bas de l’escalier.

Nico jeta un coup d’œil autour de lui. De hauts casiers à vin au trois-quarts remplis envahissaient la cave de long en large et sur tout le pourtour du vaste sous-sol.

- « Il y en a pour des siècles…! » s’extasia-t-il.

- « À nous deux, on devrait pouvoir y arriver…! » insinua Foller sur un ton qui pouvait passer pour de l’ironie.

- « Dis donc, tu me traites d’alcoolique…!? » s’insurgea le jeune homme en brandissant la bouteille de champagne d’un air amusé. « Je préfère penser que c’est une proposition. Mais fais attention…! Je pourrais bien accepter de partager chaque bouteille avec toi ! ».

- « Mais, c’est-ce que ça voulait dire…! Et je sais que notre union est faite pour durer ! » répondit le professeur.

- « Je crois que tu es encore plus saoul que moi. Tu vas bientôt me demander en mariage si ça continue…! »

- « Mais nous sommes déjà unis pour le meilleur et pour le pire. Et ce soir, c’est notre lune de miel...! »

- « Je te trouve un peu trop romantique…! Tu pourrais le regretter, et moi aussi ! » fit remarquer Nico.

- « C’est vrai que j’ai trop bu, mais je suis sincère…! » lui dit Foller, sans ciller. Le jeune homme posa un doigt sur la bouche du professeur pour le faire taire.

- « On verra. Je ne m’en fais pas pour ça…! Montre-moi, plutôt, où se cache ton laboratoire secret…! Laisse-moi deviner… Là, derrière ce meuble…!? » dit-il en indiquant la vieille armoire au fond de la cave.

- « Tout juste…! » lui répondit Foller.

Nico le suivit en titubant. Le professeur ouvrit les panneaux vitrée de l’armoire, prit une télécommande dans un carton posé sur une des étagères et tapota un code. Un petit bruit de moteur se fit entendre. Le meuble glissa sur le coté en grinçant un peu, laissant apparaitre la porte blindée du labo.

- « Et voilà…! ».

Le professeur s’avança d’un pas pour atteindre le clavier de commande, fit le code, puis posa le bout de son index sur la languette de détection. Nico eut, soudain, un étrange pressentiment.

- « J’ai peur d’aller plus loin…! » dit-il en retenant le bras de Foller. Celui-ci se retourna brusquement, un grand sourire aux lèvres, et l’attira contre lui en l’enlaçant par la taille. Il le regarda droit dans les yeux et lui parla sur un ton rassurant :

- « Peur de quoi…? De trahir Lady Ripley…!? Je sais qu’elle compte énormément pour toi et je ne veux pas que tu te sentes coupable de quoi que ce soit. Si tu préfères abandonner, je le comprendrai. Ça ne changera rien à mes sentiments ! ».

Nico reprit confiance, rasséréné par les paroles lénifiantes du professeur et le contact très charnel de leurs deux corps collés l’un à l’autre. Il ne résista pas au désir qui montait en lui, se souleva sur la pointe des pieds, embrassa Foller passionnément. Il sentit tout de suite le sexe de son amant durcir contre son bas-ventre, tandis que le sien, engoncé dans sa coquille de chasteté, devenait de plus en plus douloureux. Il se serait volontiers allongé, là, à l’instant, sur le sol froid et poussiéreux, pour se donner à lui. Mais l’endroit ne s’y prêtait vraiment pas et il pensa trouver un peu plus de confort à l’intérieur du labo.

Ils se séparèrent. Foller, gêné, se retourna immédiatement pour cacher son érection, se posta face à la porte, puis déclencha la sortie du détecteur d’A.D.N. Le professeur y posa le bout de son index. Derrière lui, Nico, prenant la bouteille de champagne à deux mains, mit le goulot à sa bouche et renversa la tête en arrière. Il en bût une longue gorgée, rafraichissante et pétillante.

La lourde porte blindée pivota en se rabattant contre la cloison intérieure. Le laboratoire était plongé dans la plus totale obscurité. Même la lumière du sous-sol semblait, à peine, y pénétrer. Le professeur entra et disparut, avalé par les ténèbres. Une indéfinissable appréhension s’empara subitement de Nico, qui recula d’un pas en trébuchant. Un puissant éclairage jaillit au même instant, noyant l’encadrement de la porte d’une lueur éblouissante qui lui brouilla la vue. Puis la solide silhouette de Foller traversa l’écran de lumière pour revenir le chercher. Le jeune homme lui tomba dans les bras et se laissa emporter.

- « Oh, c’est bizarre…! On dirait une grotte. C’est plus agréable que je ne le pensais…! » s’exclama Nico en découvrant l’endroit. « Je vois que tu as déjà tout prévu ! » ajouta-t-il en voyant le sommier d’un lit plaqué contre un mur, près d’un long plan de travail rutilant de propreté.

Le sol carrelé et la paroi rocheuse étaient parfaitement blancs. Tous le mobilier était clair, ainsi que la plupart des machines qui encombraient tout un coté du labo. Quelques unes d’entre elles, à écran et datant de l’antiquité, s’empilaient tout au fond de la pièce sur les étagères d’un meuble métallique. Il chercha un endroit pour poser la bouteille de champagne, l’air embarrassé. C’est Foller, qui après s’en être saisi, la posa sur le bord du bureau. Il empoigna ensuite le jeune homme par la taille et l’attira contre lui, plantant fébrilement ses doigts dans la chair tendre qui s’abandonnait.

Nico, ivre d’alcool et de désir, étourdi par les somnifères, ne pouvait voir les étranges coups d’œil que le professeur lançait vers le fond du labo tandis que ce dernier l’embrassait. Il aurait pu y découvrir toute la perverse hypocrisie que son amant lui cachait depuis le début. Car Foller, plus avide de sexe que jamais et épris d’un amour irrépressible pour les dehors féminins de son ex-assistant, ressentait une honte insurmontable à se l’avouer à lui-même et plus particulièrement à son second lui-même. Seul avec Nico, il aurait très certainement continué sur sa lancée et lui aurait fait l’amour aussi intensément qu’il le désirait, mais ils n’étaient pas seul. Le regard froid et lucide qu’il sentait pesé sur lui l’empêcha d’aller plus loin. Alors, sans cesser d’embrasser le jeune homme, Foller remonta lentement ses mains vers le cou gracile qui s’offrait à lui et se mit à serrer de toutes ses forces.

Nico émit un petit cri rauque qui resta en partie coincé au fond de sa gorge. Ses grands yeux verts, écarquillés, s’emplirent d’une soudaine détresse. La peur et l’incompréhension se figea sur son visage écarlate et le paralysa un court instant. Puis enfin, la douleur le fit réagir. Il chercha à respirer… en vain.

Pris de panique, il attrapa instinctivement les mains qui l’étouffaient et tira dessus de toutes ses forces. Son tortionnaire serra plus fort. La silhouette du professeur lui apparût complètement floue. Des lumières piquantes lui brûlaient la rétine et scintillaient au travers de ses larmes. Il entendit ses vertèbres craquer et sentit une douleur aigüe lui vriller le crâne. Ses poumons étaient en train d’exploser. Le cri muet qu’il poussa faillit le faire vomir. Il frappa, griffa, planta ses ongles dans les avant-bras du professeur, puis, mû par la peur et l’instinct de survie, se débattit de tous ses membres. Ses pensées brouillées l’empêchaient de bien réagir, mais au bout du compte, il réussit à frapper Foller au tibia, avec ses hauts-talons, lui arrachant un cri de douleur. Le professeur crût pouvoir surmonter son mal et continua à serrer comme un fou, essayant d’éviter le furieux martèlement qui s’abattait sur lui.

Dans un sursaut de lucidité, Nico lança une de ses jambes en avant. Son genou s’enfonça violemment dans le bas-ventre de Foller, lui écrasant la vessie et les parties génitales. Le professeur en eut le souffle coupé, la douleur insupportable lui fit lâcher prise et il recula en grimaçant méchamment.

Nico aspira l’air bruyamment. Des milliers d’étoiles se mirent à danser devant ses yeux. Il s’élança en titubant, sans savoir où il allait, attrapant le bord de la table pour se guider et se tenir debout, s’attendant, à tout moment, à un nouvel affrontement. Il inspirait à grande goulée l’air qui lui avait manqué, essayant de se souvenir de la disposition des lieux et ne sachant que faire. La providence mit la bouteille de champagne sur son chemin, alors même que Foller se précipitait derrière lui avec la ferme intention de terminer son travail.

Nico sentit sa présence et un terrible pressentiment l’assaillit. Celui d’une mort certaine. Il reprit soudain espoir en discernant la bouteille posée, à portée de main, sur le bord du bureau, et s’en saisit aussitôt. Il se retourna courageusement, tenant sa nouvelle arme à bout de bras, et frappa à l’aveuglette. Le verre épais tapa durement le coude de Foller. Un puissant choc électrique remonta jusqu’à l’épaule de celui-ci et le paralysa.

- « Petit enculé…! » s’écria le professeur, en s’écartant brusquement.

Le jeune homme recula en brandissant la bouteille. Peu à peu, sa vue s’éclaircit et il distingua plus nettement ce qui l’entourait. La porte du laboratoire se trouvait juste derrière Foller, à quelques pas seulement. C’était, pour lui, la seule échappatoire, la seule chance de s’en sortir vivant. Le regard mauvais du professeur lui glaça le sang. Ce dernier se remit à avancer d’un air menaçant. Nico comprit tout de suite qu’il ne ferait pas le poids s’il n’était pas mieux armé. En une seconde, il brisa la bouteille de champagne contre le rebord du bureau, puis fit face à son agresseur.

Foller s’immobilisa. Son œil recommença à gigoter dans son orbite et il ferma brutalement sa paupière. La grimace lui déforma le visage.

- « Bouh…! » fit-il subitement, en esquissant un geste en direction du jeune homme pour l’affoler.

Nico eut un geste de recul. Le regard méfiant du professeur ne cessait d’aller et venir, passant par-dessus son épaule, pour fixer un endroit situé juste derrière lui. Le jeune homme aurait pu croire à une ruse, mais il sût au fond de lui-même que quelque chose se cachait là, quelque part, et allait fondre sur lui d’une seconde à l’autre. Il en eut froid dans le dos. Redoutant bien plus ce qu’il ne voyait pas, il s’élança en avant en criant de rage et en frappant dans le vide avec son tesson de bouteille pour repousser Foller. Et, soudain, sans qu’il ne puisse rien y faire, son talon d’appui dérapa dans la flaque de champagne qu’il venait de répandre sur le sol. Il perdit l’équilibre, son deuxième pied glissa lui aussi, et il tomba à terre. Nico tenta, dans sa chute, d’atteindre son agresseur pour le blesser.

Le professeur fit un bond en arrière en le voyant pointer le tesson acéré vers son appareil génital. Nico tenta maladroitement de se relever. Une de ses élégantes chaussures à hauts-talons pendait à sa cheville et le fit à nouveau trébucher. Foller en profita pour lui tomber sur le râble, l’attrapa d’une main par le cou et de l’autre, lui tordit le poignet pour lui faire lâcher son arme.

Le pauvre jeune homme, terrorisé, serra le goulot de la bouteille de toutes ses forces et se débattit comme un dément. Il recula et recula encore. Son dos s’écrasa violemment contre les étagères métalliques encombrées de machines et les fit vaciller. Il bascula en arrière avec le meuble en entrainant Foller dans sa chute.

Les rangées d’appareils électroniques et les vieux écrans de contrôle dégringolèrent des étagères avec fracas, puis l’armature métallique bascula complètement, faisant apparaitre l’ouverture qu’elle dissimulait. Un coin du meuble accrocha, en tombant, le rideau de plastique qui pendait dans l’encadrement et l’arracha brutalement de sa tringle. La lumière du labo pénétra, alors, à l’intérieur de la cache. Émergeant de l’obscurité, un cylindre de clonage se dressait dans un coin. Cachée derrière et à peine visible au travers des parois de la machine, une silhouette inquiétante apparût soudain dans la pénombre et resta, là, à observer la terrible scène qui se déroulait sous ses yeux.

Nico se fracassa le dos et se retrouva encastré entre les étagères métalliques, les quatre fers en l’air. Un mince filet d’air passait encore, en sifflant, à travers son larynx écrabouillé. Enragé, il balançait des coups de pieds et de genoux à tout va dans les parties sensibles de Foller et plantait ses ongles dans ses avant-bras pour lui faire lâcher prise. Épuisé par la lutte et souffrant des coups qu’il recevait, Foller cria à l’adresse de son invisible complice :

- « Bon sang…! Mais, viens m’aider ! ».

Nico devint soudain très pâle et ne chercha plus à se débattre, vaincu par la force de son adversaire et par celle des somnifères. Il regardait son amant assassin de ses grands yeux verts noyés de larmes. Le professeur ne put soutenir le regard de Nico très longtemps. Son œil se mit à tourner dans son orbite et sa paupière à s’agiter nerveusement. Il ferma les yeux, les mâchoires crispées, et lui serra le cou de toutes ses forces. Il eut tort de croire qu’il l’avait à sa merci.

Lentement, puisant dans ses dernières et infimes ressources, le pauvre garçon, lâcha un rebord de l’étagère et laissa tomber son bras droit. La douleur lancinante guida son geste. Il tâtonna dans le vide, puis toucha soudain le goulot de verre du bout des doigts. Il eut un haut-le-cœur en le saisissant dans sa main et trembla de la tête au pied en retirant le tesson de bouteille qui s’était planté dans sa fesse. La blessure se mit à saigner instantanément à grosses gouttes. Nico remonta lentement sa main, visa la carotide du professeur et frappa brusquement.

Le verre coupant s’arrêta à un centimètre de la gorge de Foller. Une main puissante venait de saisir Nico au poignet et lui tira le bras en arrière. Un carcan d’acier lui enserra le cou, puis il sentit un souffle régulier lui refroidir la nuque. Lentement, inexorablement, sa main tremblante se retourna contre lui. Les pointes de verre scintillantes vinrent se coller tout près de son œil sans qu’il puisse lâcher le tesson qui le menaçait. Il loucha pour tenter d’apercevoir la main qui lui tenait le poignet et distingua vaguement, à travers ses larmes, un avant-bras, mince et très pâle, sortant d’une manche de chemise bien trop large. Il agrippa alors le bras qui lui enserrait le cou et il lui sembla tenir celui d’un enfant entre ses doigts, pas plus gros que le sien, mais dur comme le bois et strié de muscles tétanisés. Il lui fut impossible de voir le visage de son assassin.

Foller qui s'était éloigné de quelques pas, observait les deux Nico, d’un air médusé.

- « Tue-le…! Tue-le ! » cria-t-il, alors, à l’adresse de son clone pour le forcer à se décider, tandis que son œil se remettait à rouler dans tous les sens.

Le clone hésita un instant. Sans qu’il en ait conscience, les muscles de sa paupière se paralysèrent avant de se mettre à trembloter furieusement à l’unisson avec le professeur. Puis, enfin, son bras surpuissant se plia en deux comme une tenaille.

Nico sursauta une dernière fois, tendit tous ses muscles pour tenter de se dégager et « Clac…! ». Une pointe de feu lui remonta au sommet du crâne, puis explosa en un million de souffrances. La lumière l’aveugla et il mourût, les vertèbres brisées.

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Le nouveau Nico avait nettoyé, suturé et pansé les blessures de Foller et s’empressait, maintenant, de reprendre une apparence normale, assis face au miroir de la salle-de-bain. Le contenu d’une trousse de maquillage s’étalait devant lui sur le plateau d’une petite commode en stratifié. Les gestes du clone étaient encore gauches et disgracieux, mais il s’efforçait à les rendre plus délicats.

Foller contemplatif, souriait intérieurement en regardant sa créature. Il caressa la robe rouge du défunt qui pendait sur le séchoir mural avec le dos de la main. Elle était l’unique relique qu’ils en avaient gardée. Son clone n’avait plus qu’à l’enfiler pour devenir Nico dans sa plus entière et intime intégrité. Leurs regards se croisèrent dans le miroir. Le clone arrêta de noircir ses cils et lui parla sans équivoque :

- « Il ne faut plus jamais se revoir…! ».

- « C’était prévu comme ça…! » répondit le professeur. Et il ajouta : « J’espère pouvoir te faire confiance…! ».

Son «clone» se retourna soudainement en tenant son peignoir fermé par le col et lui rétorqua après un bref silence :

- « Tu ne devrais pas douter ainsi de toi-même…! ».

Puis, il se leva et s’avança vers lui en ajoutant : « Si tu veux bien me laisser finir de m’habiller, maintenant… Merci ! » conclût-il.

Foller sortit de la salle-de-bain à reculons et se vit fermer la porte au nez.

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CHAPITRE N°12

- « Parc des expositions ! » annonça une voix douce aux voyageurs du métro ascensionnel. La double paroi en diamantine coulissa et un flot de visiteurs se déversa sur le parvis du grand hall. Des couples avec leurs enfants, pour la majorité d’entre eux. Deux androïdes, mâle et femelle, postés de chaque coté de la sortie d’ascenseur, les accueillirent d’une même voix :

- « Bienvenue au Parc des expositions, en ce jour de commémoration. À votre droite, l’espace Sciences et Technologies. À votre gauche, l’espace citoyen. Au centre, l’attraction principale. Une heure d’attente minimum pour la visite du vaisseau extra-terrestre. Pour plus d’informations, n’hésitez pas à nous consulter ! ». Ils déclamèrent plusieurs fois leur message, jusqu’à l’éparpillement partiel du groupe de visiteurs.

Une mère interpela, soudain, son enfant qui s’éloignait en courant dans la foule :

- « Ardan…! Attends-nous… Tu as bien trente secondes ! ».

- « Je reste à l’entrée…! J’ai mon GPS ! » argumenta le gamin, dans l’espoir que ses parents acceptent.

- « Non, tu m’attends…! » dit la mère, puis elle ajouta en se retournant vers son mari et sa fille :

- « Tu ne peux pas venir avec nous, Sandra. Tu es trop petite encore. Tu restes avec papa…! On se retrouve pour déjeuner ! ».

- « D’accord…! » répondit le père. « Tu m’appelles dès que vous en avez fini et on se rejoint au resto. Et toi, Ardan, tu écoutes ta mère et tu restes avec elle, sinon tu auras affaire à moi…! Bon, à tout à l’heure…! Nous, on va commencer par se payer une bonne glace, hein…! ». La gamine sourit à son père en hochant la tête pour confirmer.

Le garçon se retourna aussi sec et partit à travers la foule. La mère prit juste le temps d’envoyer un baiser à sa fille et à son mari avant de se mettre à la poursuite de son fils. Elle ne chercha pas à le rattraper et le regarda disparaitre au milieu des visiteurs en sortant son détecteur GPS de son sac pour le suivre à distance.

Sans perdre le cap, le jeune Ardan traversa le grand hall en zigzaguant entre les gens, découvrant, pas à pas, la carapace du vaisseau qui s’élevait toujours plus haut au dessus de la foule. Il se retrouva bientôt au bord d’un immense balcon circulaire qui surplombait l’espace d’exposition central, se faufila entre deux adultes et se colla le nez contre le vitrage de diamantine qui renforçait la haute rambarde de sécurité.

L’énorme maquette de l’aéronef était en suspension dans les airs. Un fantastique système électromagnétique la maintenait à quelques mètres au dessus du sol. Le corps du vaisseau extra-terrestre, proportionnellement très modeste comparé au reste, se séparait en un impressionnant double aileron qui se recourbait de chaque coté, vers l’intérieur, pour former une grande arche horizontale. Des éclairs bleus et blancs la traversaient en tous sens, simulant le champ magnétique que l’engin était censé générer. À l’avant, le gamin pouvait apercevoir une partie du bouclier entonnoir anti-particules, enrobé d’un indestructible métal noir. Il ne resta pas plus de quelques secondes à admirer le spectacle. En bas, une longue file d’attente serpentait jusqu’à une des entrées qui perçaient le flanc du vaisseau. De nouveaux arrivants venaient sans cesse s’y rajouter. Il ne supporta pas de les voir lui passer ainsi sous le nez et se dépêcha de les rejoindre.

Sa mère le filait sur l’écran de son détecteur et le vit repartir dans le sens opposé au sien.

- « Oh…! Mais, qu’est-ce qu’il fait, encore. Il ne peut vraiment pas tenir en place, celui-là ! » pensa-t-elle, en obliquant sur sa droite.

Elle passa devant les ascenseurs, où des visiteurs s’agglutinaient, puis suivit la longue promenade circulaire qui descendait jusqu’à l’esplanade d’exposition. Elle se retrouva face à une foule compacte. Des milliers de personnes déambulaient, le nez en l’air, tout autour de l’immense vaisseau extra-terrestre. Son fils était là, quelque part, au milieu de tous ces gens. Elle se dirigea vers le signal et le découvrit enfin, les yeux écarquillés, bouche bée, en train de fixer un groupe de transformistes qui patientaient dans une file d’attente. Le gamin avait, là, de quoi être surpris.

Les quelques énergumènes qui parlaient entre eux de manière ostentatoire, affichaient des visages et des crânes radicalement transformés. Des imitations plus ou moins personnelles, mais parfaitement «réussies», du fantastique faciès de leur nouvelle icône, Lady Ridley.

- « Je suis absolument certain, qu’un jour tout le monde en sera…! Qui refuserait d’évoluer d’aussi belle façon, hein…!? » lança l’un d’eux.

- « Un paquet d’monde, je peux te l’assurer…! Tiens regarde ceux- là, comment il nous regarde. Tu crois que ça les tente ?! » dit une autre.

- « Pfff…! Les humains, tu parles…! Ils font et disent le contraire de ce qu’ils veulent ! » rétorqua un troisième individu.

Tout le monde les regardait en passant devant eux. Adeptes du génétisme, ils se croyaient en avance sur leur temps, non sans raison, et militaient au grand jour pour une libéralisation des clonages et des mutations volontaires. Ils étaient venus là, entre autres, pour voir l’exposition sur les extra-terrestres et plus particulièrement pour admirer les reproductions de xéno-morphes, grandeur nature, qu’on y exposait.

- « Ah, te voilà…! » s’exclama la mère en tombant sur son fils. « Dis donc, Ardan, tu sais bien que c’est malpoli de fixer les gens comme çà…! Allez, viens. On va visiter le vaisseau. Ici, ce n’est pas pour toi. Ce n’est pas de ton âge ! ». Elle le prit par la main et repartit avec lui.

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De là où elle se trouvait, derrière le vitrage teinté d’une loge qui surplombait le grand hall, Claire Baron apercevait le grouillement de la foule qui se pressait pour la visite du vaisseau géant. L’appréhension lui nouait l’estomac. Elle espérait cette rencontre, autant qu’elle la redoutait. Elle savait par Lew Danton ce que Lady Ripley attendait d’elle. L’enjeu était des plus fantastiques, mais elle doutait encore de ses capacités à résoudre les insurmontables problèmes qui lui avaient été posés.

- « Ce qu’elle nous demande est pharaonique…! ».

- « C’est un projet à son image…! » répondit le Ministre de la Défense. Il sirotait un soda vert fluo, assis dans l’un des fauteuils qui meublaient la pièce. Il redressa soudain le buste, puis se pencha en avant pour poser son verre sur la table basse, en disant : « Ah…! Je pense que c’est pour m’annoncer son arrivée. Excusez-moi ! ». Il sortit son oreillette de la poche de sa chemise et la fixa rapidement.

- « Horst…! Parfait…! ». Il laissa son interlocuteur lui parler un court instant, puis reprit : « Oui, oui, ne vous inquiétez pas, tout a été fait selon vos ordres. Vous aurez tout le temps de vérifier avant son discours. Nous vous attendons ! ». Il remit l’oreillette dans sa poche, puis se leva d’un bond.

- « La voilà…! ».

Claire Baron sentit le rouge lui monter aux joues et les battements de son cœur l’oppresser un peu plus. Elle respira un grand coup en se retournant vers Lew Danton. Ce dernier la rassura :

- « Je suis sûr que vous allez très bien vous entendre…! ».

_

Horst, le Monsieur Sécurité du Gouvernement, sortit de l’ascenseur prestement et avança dans le couloir, soulagé de ne plus sentir le regard froid de la Mutante braqué sur sa nuque. Il passa entre les deux gardes androïdes, précédant Lady Ripley de quelques mètres. Une longue coursive circulaire s’étirait devant eux. D’un coté, la paroi de diamantine offrait une vue imprenable sur le grand hall. De l’autre, sur des loges inoccupées. Horst marchait rapidement et la Mutante semblait glisser sur le sol, à sa suite, dans son long drapé immaculé. Un grand foulard ornementé lui coiffait la tête jusqu’aux épaules et un voile de tulle très fin dissimulait son visage.

Ils s’arrêtèrent devant la dernière loge. La cloison était opaque et légèrement illuminé. Horst appuya son pouce contre l’écran de l’interphone. La porte coulissa aussitôt et s’ouvrit sur Lew Danton qui se précipita vers eux.

- « Bienvenue…! Je vous en prie, entrez ! » dit le Ministre de la Défense Américaine en serrant la main du Chef de la Sécurité. Il recula en esquissant une courbette pour laisser place à Lady Ripley. « Mes hommages Lady Ripley…! ». Il s’empressa de baiser la main gantée qu’elle lui présentait, puis se redressa. « Laissez-moi vous présenter Mademoiselle Claire Baron, la Responsable des productions minières et notre meilleure techno-logicienne…! » dit-il en se tournant vers cette dernière.

La Mutante la trouva très belle. Grande, mince et élégante, avec une longue chevelure de feu qui ondulait de chaque coté de son beau visage. Un visage à la beauté effacée, cachée sous des traits légèrement durcis. Ses yeux très clairs contrastaient avec la sévérité qui émanait de sa personne. La Mutante se sentit immédiatement en confiance et lui tendit la main.

La jeune femme avança d’un pas et lui donna timidement la sienne.

- « C’est un grand honneur, pour moi, de vous rencontrer, Lady Ripley…! » déclara-t-elle en redressant la tête et en lui faisant face à nouveau. Elle soutint le regard noir et perçant qui transparaissait au travers du voile de tulle.

- « C’est moi qui suis honorée que vous acceptiez de me rencontrer, Mademoiselle Baron ! J’ai très certainement plus besoin de vous, que vous de moi ! » répondit La Mutante.

- « Je ferai de mon mieux pour vous aider ! » conclût Claire Baron.

La Mutante lui lâcha la main en l’effleurant du bout des doigts. La soie de son gant glissa lentement contre la paume de la jeune femme pour faire durer le contact. Lew Danton reprit la parole :

- « Bien…! Maintenant que les présentations sont faites, nous allons vous laisser. Votre discours aura lieu dans environ deux heures, Lady Ripley. Je reviendrai vous chercher pour les derniers préparatifs ! ». Il se tourna vers le Chef de la Sécurité : « Je vous accompagne, Horst ! » dit-il en attrapant celui-ci par l’épaule.

- « Merci, messieurs…! » leur lança la Mutante tandis qu’ils quittaient la loge.

Elle attendit que la porte se referme sur eux, puis alla immédiatement se poster face à la large baie vitrée qui donnait sur les espaces d’exposition. Elle souleva le voile de tulle qui lui couvrait le visage, le rabattit vers l’arrière et fit mine de s’intéresser à l’immense vaisseau extra-terrestre exposé au centre du grand hall.

- « Approchez, Claire…! Vous avez fait un admirable travail. Ce vaisseau est une merveille de technologies. Et cette reconstitution est tout à fait remarquable. J’ai lu votre rapport. Je vous félicite…! ».

La jeune femme resta un peu en retrait derrière la Mutante, et répondit :

- « Il ne manque plus que le carburant pour le faire fonctionner…! ».

- « Tout est là…! Il nous faut toujours courir après l’énergie que nous dépensons. Nous savons où la trouver, c’est déjà çà. Il ne reste plus qu’à aller la chercher ! » conclût Lady Ripley.

- « Ce que vous proposez est très intéressant…! ». La jeune femme laissa sa phrase en suspens, le temps de trouver ses mots.

- « Mais très improbable… Je le concède ! » ajouta la Mutante en se retournant brusquement.

Elles se croisèrent du regard. Le cœur de la jeune technologue bondit dans sa poitrine et elle cilla des paupières avant de se reprendre. La surprenante beauté et la grande noblesse qui se dégageaient de ce visage déformé par la mutation l’impressionna au plus haut point et le sourire que Lady Ripley lui adressa n’avait vraiment rien de monstrueux.

- « Asseyons-nous pour en discuter…! » proposa cette dernière en se dirigeant d’emblée vers le grand fauteuil installé, là, pour elle. Elles se retrouvèrent face à face.

- « Dites-moi très franchement ce que vous pensez de mon projet, je ne m’en offusquerai pas ! » reprit la Mutante.

Claire Baron réfléchit quelques secondes, puis se lança :

- « L’idée d’un voyage sans escale est très intéressante en elle-même. Il faut, bien sûr, qu’il nous permette de devancer les Militaires dans leur progression, ce qui n’est pas définitivement établi d’après les premières estimations. Le problème le plus important est bien évidemment le carburant. La quantité nécessaire est phénoménale. Il faudrait commencer à le stocker dès à présent. Je sais bien que le gouvernement nous soutient mais il va devoir conquérir de nouvelles colonies s’il veut suffire aux besoins de ce projet…! ».

- « Vous aurez tout ce que vous demandez, vous pouvez compter sur lui. Continuez, je vous en prie ! ».

- « L’autre problème, c’est le vaisseau…! En ce qui concerne «l’Auto-Lab», je pense que sa mise au point ne nécessitera pas plus de dix ans. L’équipage robotisé sera capable de s’auto-recycler indéfiniment. Le «Géno-Cube» aussi…! Le véritable défi est la conception du vaisseau qui les transportera. Il nous faut un engin capable de résister à un voyage de 75 000 ans, non-stop. Nous pouvons à peine atteindre les mille années avec la technologie actuelle. C’est un autre genre de vaisseau dont nous avons besoin…! Nous réfléchissons donc à la possibilité de transformer un géo-croiseur en vaisseau longue-distance ! ».

- « Vous pensez que ça peut fonctionner…? ».

- « Eh bien, pour en être plus sûr, il vaudra mieux envoyer une ou deux missions de plus, qu’il sera toujours possible de désactiver. Mais oui, je crois que c’est possible…! D’autant plus que nous bénéficions maintenant des technologies extra-terrestres et de matériaux quasi inusables. Les géo-croiseurs seront plus rapides, plus spacieux et surtout plus résistants. Ce sont des boucliers naturels…! Nous pourrions voyager sans escale, et si ça se trouve passer d’une galaxie à l’autre. La difficulté majeure reste sa découverte et bien sûr sa transformation dans l’espace. Cela prendra des années.

- « Vous dites «nous», en parlant de voyage. Comme si vous vouliez y participer ! » remarqua la Mutante. « Cela ne me gêne pas du tout…! » continua-t-elle, en voyant la jeune femme se troubler et rougir de confusion. « Il serait frustrant de commencer un tel projet sans le voir aboutir. Je suppose que Lew vous l’a déjà proposé…!? Ne vous formalisez pas pour ça. Je pense, moi-même, que vous le méritez… Et d’ailleurs, je ne serais pas en reste avec une aide aussi précieuse que la vôtre ! » dit-elle pour conclure.

Claire Baron garda le silence en attendant de retrouver un peu de contenance, puis répondit :

- « Vous avez raison…! Danton me l’a suggéré et j’ai refusé… Bien que mon inconscient dise le contraire… Mais très franchement, je ne m’imagine pas perdue aux confins de la galaxie sur une planète inconnue. Quelque soient les trésors qu’elle recèle et quoique j’obtienne en échange ! ».

- « C’est justement d’esprits incorruptibles dont cette mission a besoin…! » lui fit remarquer la Mutante. « Vous avez encore le temps de changer d’avis. Vous trouverez surement une vraie et juste raison pour y aller ! ».

- « Peut-être…! » dit la jeune femme. Elle savait au fond d’elle-même qu’une chose pourrait facilement la convaincre.

La Mutante reprit :

- « N’avez-vous pas envie de découvrir cette nouvelle énergie, de voir voler ce vaisseau…? ». Elle montra l’aéronef du doigt à travers la paroi de diamantine.

- « Oui, bien sûr…! Mais je crois que nous découvrirons de nouvelles formes d’énergies, ici, sur Terre, bien avant qu’une des missions aboutisse. Les énergies quantiques sont inépuisables. Un seul atome de matière contient en lui autant d’espace et d’énergie que notre propre univers. Il me semble vain d’aller chercher ailleurs ! ».

- « Je n’en suis pas si sûre…! » rétorqua la Mutante. « Il n’est pas certain que vos scientifiques puissent aller plus loin dans leurs introspections quantiques. Et heureusement…! Je trouve cette science extrêmement dangereuse, trop imprévisible. Des univers entiers pourraient nous exploser à la figure ! ».

Claire Baron resta bouche bée une seconde, essayant de retenir le sourire qui lui tirait les joues.

- « Excusez-moi, mais je ne m’attendais pas à ça de votre part. C’est tout simplement l’expression d’une peur primaire. Il faut voir cela autrement. C’est comme si l’on puisait dans un sac qui se remplit sans cesse. Il reste, c’est vrai, à stabiliser le débit et à le contrôler, mais il n’y a aucun risque de réaction en chaine…! ». La jeune femme s’interrompit soudain, gênée de s’être laissé emporter. « … Je vais m’arrêter là, sinon on risque d’y passer l’après-midi…! ».

- « Oh, mais c’est très intéressant et vous êtes très convaincante…! » dit la Mutante. « Je préfère tout de même rester avec mes peurs, aussi primaires soient-elles, et miser sur un projet moins utopique. Les géo-croiseurs semblent être notre meilleure alternative. Si vous ne réussissez pas avec l’énergie quantique, ce sont eux qui nous mèneront au minerai dont vous avez besoin. Vous réussirez, peut-être, à faire voler votre vaisseau sans avoir besoin d’aller chercher le carburant aussi loin, mais vous savez que pour le Gouvernement, il n’est pas question de compter sur une hypothétique découverte scientifique. Il le fera avec ou sans vous. Alors, autant que ce soit avec la personne la plus compétente et honnête possible…! ». La Mutante fit une pause, puis reprit : « Vous devez vous douter que j’ai d’autres raisons que lui pour aller là-bas. Je ne veux, évidemment, pas vous bercer avec les sempiternels arguments que je sers à la population depuis des années, comme, par exemple, celui d’aller au devant des extra-terrestres pour les pacifier, ou un tas d’autres balivernes. Je veux vous dire la vraie et unique raison qui me pousse à partir sur cette planète… C’est qu’elle m’appelle ! Et cet appel est à chaque fois plus prenant. C’est une supplique à laquelle je ne peux échapper. Je ne serai pas en paix, tant que je ne l’aurai pas atteinte, vous comprenez…! Et j’aimerais voir cette mission quitter la Terre avant que ce ne soit à mon tour de le faire. Je ne suis pas éternelle…! Dites-moi… ! De combien de temps pensez-vous avoir besoin pour équiper un premier géo-croiseur ? ».

La jeune femme mit quelques secondes avant de réagir :

- « Écoutez, je ne peux vous donner de prévisions formelles, mais il est probable que tout sera fonctionnel et prêt à amarrer d’ici une dizaine d’années. Il faut encore prévoir la même durée pour creuser l’enceinte intérieure, installer les moteurs internes et les panneaux, ainsi que tous les systèmes de commandes, salle des machines et labo compris. Le plus long ensuite sera d’atteindre la fenêtre de sortie. Il n’y aura plus qu’à espérer que le géo-croiseur quitte son orbite sans problèmes. C’est vraiment tout ce que je peux en dire ! ».

- « Ça suffit pour me rassurer ! » déclara la Mutante. « Je suis ravie d’avoir votre soutien pour ce projet. Je le serais d’autant plus si vous acceptiez de participer à la mission, mais c’est à vous d’en décider. Je ne veux pas vous pousser à faire une chose que vous pourriez regretter ! ».

Claire Baron hésita un instant, puis répondit :

- « Ne croyez surtout pas que la mutation puisse m’effrayer. C’est de quitter la Terre dont j’ai peur…! Je ne pense pas pouvoir supporter un quelconque éloignement. Même si j’étais sûre qu’«Éternity» soit parfaitement vivable… C’est bien comme ça que vous l’avez nommée…!? Même si cette planète devenait aussi attrayante que la nôtre, il me semblerait trahir la Terre si je décidais d’y aller ! ».

- « Ce n’est peut-être pas l’avis du gouvernement…! » rétorqua la Mutante. « Il espère peut-être que vous accepterez… ! Je crois qu’il a peur de me laisser partir seule et qu’il a besoin d’une personne sûre pour veiller sur son minerai ! ».

- « Voilà une autre bonne raison pour ne pas y aller…! » s’exclama la jeune technologue.

- « Très juste…! » renchérit Lady Ripley avec un petit sourire. « Mais il lui faudra bien quelqu’un. Bref…! N’en parlons plus. Pensons plutôt au travail qui nous attend, ici-bas. Le gouvernement nous donne carte blanche… Il vous suffira d’exiger pour obtenir…! Je serai moi-même à vos ordres et y répondrai à tout moment. Mr Horst arrangera nos rendez-vous. Il vous donnera toutes ses coordonnées à son retour ! ».

- « Entendu…! » répondit la jeune femme. « Je vais m’atteler à la tâche et je vous ferai parvenir un compte-rendu le plus tôt possible…! ».

La Mutante soupira de contentement :

- « Voilà qui est fait…! » dit-elle en souriant. « Je vous remercie, Claire. C’est un long voyage qui commence et, je l’espère aussi, une longue amitié ! ».

- « Je le souhaite aussi…! Je ferai mon possible pour vous permettre d’aller sur «Éternity» ! » déclara la technologue.

- « C’est là que je veux être enterrée…! » dit alors la Mutante sur un ton étrange. Puis elle sourit à nouveau. « Je plaisante…! Ne faites pas attention à mon humour, il est parfois exagéré. » reprit-elle. « Parlez-moi, donc, un peu de vous ! J’ai su par notre ami Lew Danton que vous étiez une descendante de la très ancienne famille Baron. Il ne vous l’a peut-être pas appris, mais c’est pour eux que je travaillais dans ma… précédente vie. Pour la… ? Je ne me souviens plus du nom de leur corporation…! C’est sans importance ! Vous le saviez…!? C’est une heureuse coïncidence, qu’aujourd’hui, ce soit vous qui m’aidiez dans cette entreprise…! ».

- « Il y a de très nombreuses branches dans l’arbre généalogique de ma famille, dont la plupart étaient pourries, je l’avoue, mais dont certaines sont toujours restées saines. Mes ancêtres étaient de fervents écologistes progressistes et n’ont jamais été contraint à l’exil, vous savez ! Ils avaient de grands idéaux citoyens, de partage, de tolérance, d’indépendance, et cætera…! Je crois que j’ai surtout hérité d’une de leur obsession…! Le Travail… Je ne peux absolument pas m’arrêter de travailler ou d’y penser. C’est tout juste si je ne m’ennuie pas à vous parler de moi. J’ai dé… ».

Lady Ripley éclata de rire. La jeune femme s’interrompit, un peu gênée par la bourde qu’elle venait de commettre, puis se mit à sourire devant la réaction de la Mutante. Elle essaya de se rattraper :

- « Ce n’est pas vraiment ce que je voulais dire…! ».

- « Oh, mais ne vous excusez pas…! J’apprécie beaucoup votre franchise. Vous l’avez dit avec tellement de naturel… En tout cas, moi, vous ne m’ennuyez pas. J’ai appris tout ce que votre famille a fait d’important pour notre société. C’est très impressionnant. La conception des Cités Agricoles était une riche idée. Cela m’étonne, d’ailleurs, que vous ne l’utilisiez que pour les colonies. Pourquoi pas sur Terre ? Cela aurait dû être fait depuis longtemps ! ».

- « Très peu de citoyens sont de cet avis. Beaucoup de raisons rendaient le projet plus ou moins superflu, à l’époque. Aujourd’hui il serait carrément obsolète. Il y a tant de bouches à nourrir. La Terre est devenue une serre géante destinée à nourrir les colonies Et puis la nature, en elle-même, n’intéresse plus personne. On la sonde au microscope électronique. On la transforme à grand coup d’équations. Libérer le territoire pour le réinvestir est tout simplement devenue une incongruité. Les colons le feront peut-être s’ils découvrent une nouvelle Terre ! ».

- « Nous le ferons sur Éternity…!? » intervint la Mutante.

- « J’ose espérer que ce soit possible, un jour. Mais ne rêvons pas…! ».

- « Vous n’êtes pas très optimiste…! J’espérais pourtant que vous m’aideriez à réaliser tous ces rêves ! » insinua la Mutante.

- « N’insistez pas. Je vais me sentir forcée de vous accompagner ! » répondit la jeune femme.

- « D’accord, d’accord…! Parlons d’autre chose. Expliquez moi, mais alors très succinctement, comment ce vaisseau peut atteindre des vitesses supra-luminiques. Je n’ai entendu que de vagues explications dans les médias, sans avoir le temps de m’y attarder…! ».

- « Je crois qu’il faut d’abord parler du carburant, qui est primordial. Il faut une source d’énergie phénoménale pour générer les forces magnétiques capables de produire, non seulement le bouclier magnétique, mais aussi l’accélération. Nos derniers dérivés de détérium produisent cent fois moins que nécessaire. On a ramené les fragments de minerai trouvés dans les restes du vaisseau et isolé quelques grammes de Neutrinite. Un milligramme produit autant d’énergie que cent grammes de détérium lourd. Même le poids de carburant nécessaire en devient négligeable… On en trouve, malheureusement, en abondance, qu’au centre de la Voie Lactée…! On espère, soit-dit entre parenthèses, en créer dans nos super-accélérateurs, d’ici peu. En attendant, le vaisseau n’est qu’une coque vide…! ». La jeune technologue termina sa phrase en se tournant vers la baie vitrée par laquelle on apercevait une partie des ailerons arrière de l’imposant vaisseau extra-terrestre. Elle se leva brusquement, puis reprit :

- « Je préfère l’avoir sous les yeux pour vous expliquer son fonctionnement. Ce sera plus facile ! ».

- « Je vous suis…! » répondit la Mutante.

Le vaisseau leur apparût dans toute sa splendeur. Des arcs d’éclairs blancs et bleus jaillirent soudain d’entre les deux ailerons et illuminèrent un instant leur visage. Lady Ripley se posta au coté de la jeune femme et observa la foule qui s’activait sous leurs pieds. Elle avait bien une tête de plus que la technologue qui était pourtant déjà très grande. Cette dernière, très impressionnée, hésitait et attendait un signe de sa part pour commencer. La Mutante resta rêveuse durant un court moment, puis, enfin, réagit :

- « Excusez-moi…! C’est la foule qui m’hypnotise… Allez-y, je vous écoute ! ».

- « Eh bien, on peut commencer par la propulsion…! Ce sont les ailerons qui la génèrent grâce à un assemblage d’aimants ultra puissants disposés sur l’intérieur de l’arche. Cela provoque un immense jet magnétique assez puissant pour provoquer une pression sur le champ de particules stellaires, à l’arrière du vaisseau. C’est exactement le même système qu’une fusée, mais sans gaz et sans atmosphère. C’est ce qui permet l’accélération. Évidemment, elle est très lente, notamment pour un cargo de cette taille, mais elle est suffisante pour le lancer à plusieurs fois la vitesse de la lumière en quelques années…! Pour résister à de telles vitesses, le vaisseau est protégé par un bouclier magnétique… Vous voyez, c’est cet espèce d’entonnoir à l’avant de la coque…! Celui-ci génère un phénomène d’aspiration qui absorbe les particules stellaires au lieu de les repousser. Cela aide d’autant plus à accélérer, car les frottements sont réduits au minimum. Le générateur principal se charge de recycler tout ce qui est avalé par le bouclier, et de le transformer en énergie pure…! ». La jeune femme se tourna légèrement et vit la Mutante hocher la tête, les lèvres pincées. Elle continua :

- « Le générateur magnétique se trouve à la jonction des deux ailerons, à l’arrière de la coque. C’est là que tout se joue… à l’intérieur du cœur ! C’est une enveloppe magnétique qui y maintient l’énergie confinée et la guide vers les propulseurs et vers les transformateurs. Environ trente pour cent de la masse énergétique est utilisé pour la protection du cœur des réacteurs et s’y consume en permanence, le reste sert principalement à l’accélération. C’est pour cela que la Neutrinite est indispensable. Elle produit l’énergie nécessaire pour un volume et un poids relativement restreint. On pourrait certainement en trouver sur Terre, mais la quantité serait plus qu’insuffisante. Il faut donc se résoudre à attendre. Ce sera aux générations futures d’en profiter ! » conclût la technologue.

La Mutante resta silencieuse, puis déclara :

- « Il y a, peut-être, un petit garçon ou une petite fille, dans cette foule, qui feront partie de l’aventure…! ».

- « Qui sait…! Ils sont de plus en plus nombreux à s’y intéresser ! » répondit la jeune femme. « Surtout les jeunes. On dirait que plus rien ne les effraie…! ».

Lady Ridley ironisa, réaliste :

- « Pas même une mutation…! ».

- « Ce n’est pas ce que je voulais dire, mais c’est vrai…! Ils n’ont plus peur de cela, non plus ! »

_

- « Ardan…! Tu sais bien que ça ne se fait pas. Tu dois patienter, comme tout le monde ! » s’exclama la mère du garnement en l’arrachant de la file d’attente dans laquelle il s’était précipité sans l’attendre. Elle le fit reculer de plusieurs rangs, puis reprit place avec lui en bout de file.

- « Rien ne sert de courir… » lui dit-elle sur un ton moraliste. Le gamin compléta la sentence d’un air excédé :

- « Il faut partir à point ! Je s… ». Il s’arrêta net de parler en apercevant la petite qui arrivait juste derrière eux, accompagnée de ses parents. Une peau mate et dorée, des cheveux de jais, de grands yeux vert-clair et un regard qui le figea sur place. Il ne répondit pas au timide sourire qu’elle lui fit, mais le cœur y était. Sa mère s’amusa de le voir ainsi pétrifié et sourit de toutes ses dents aux nouveaux venus.

La file avançait lentement, mais Ardan ne s’en souciait pas. Il n’avait plus qu’une idée en tête, se retourner pour parler à l’amour de sa vie. Il se cherchait un bon prétexte pour le faire quand il sentit soudain des petites tapes sur son épaule. Son cœur bondit à tout rompre dans sa petite cage thoracique. Il resta paralysé une seconde, n’osant plus rien faire. Les coups sur son épaule se firent plus insistants et il dût se résoudre à faire face. Il se tordit le cou, tirant la main de sa mère pour essayer de croiser le regard de la fillette.

La petite lui agita un bout de plastique mou et noir sous le nez, en rigolant. Il fut un peu surpris et mit un instant avant de comprendre ce que c’était. Il désira aussitôt la même chose.

- « Maman, j’voudrais m’acheter un truc après la visite…? ».

Sa mère baissa les yeux vers lui et aperçut la fillette, la main derrière le dos.

- « À quoi tu penses, exactement…? » demanda-t-elle, un brin soupçonneuse.

- « À un xéno-morphe en caoutchouc ! » répondit Ardan.

- « Un xéno-morphe…!? Et à quoi elle ressemble cette poupée ? » l’interrogea-t-elle, en jetant un coup d’œil vers la petite. Elle en profita pour saluer les deux parents.

- « Bonjour…! ».

- « Bonjour…! » lui répondirent-ils en chœur.

- « Mon fils veut la même chose, je crois…! ».

- « Ah…! La poupée… Montre lui, Ariane ! » dit le père. « Vous en trouverez à l’Espace Citoyen…! » ajouta-t-il.

La fillette tendit la poupée pour la donner à Ardan. La mère du gamin se pencha vers lui pour mieux distinguer l’objet.

- « Fais-moi voir de près…! Eh bien, c’est joliment fait…! Ce n’est pas pour faire peur à ta petite sœur, hein ! » dit-elle pour l’avertir.

- « Bah, ça lui fera pas peur…! ».

Les trois adultes se mirent à rire. Le gamin admira une dernière fois la petite reproduction en caoutchouc qu’il tenait entre ses mains avant de la rendre à sa propriétaire.

Fin du septième épisode

CHAPITRE N°13

Les rires se démultiplièrent. La poupée se mit à hocher de la tête en s’esclaffant. Ses longues dents acérées claquèrent les unes contre les autres. Un rideau de bave s’étira en tremblotant, tandis que ses horribles et puissantes mâchoires s’ouvraient toujours plus grandes à chaque sursaut. Le xéno-morphe avait vraiment l’air de se bidonner. Un petit rire strident sortit, soudain, du fond de sa gueule.

Nico se réveilla brutalement, juste au moment où l’infâme appendice surgissait comme un diable hors de la gueule du monstre pour lui rire au nez. Il releva la tête de son plan de travail, un petit sourire figé sur les lèvres. Une marque rougeâtre laissée par les plis de sa manche lui striait la joue jusqu’au coin de l’œil. Sa peau avait perdu de son hâle habituel et ses boucles rousses semblaient, elles aussi, un peu plus ternes. Il prenait, à l’évidence, bien moins soin de lui qu’auparavant. Personne, dans l’équipe du labo, n’y avait prêté attention. Et d’ailleurs, tous s’étaient un peu relâchés à ce niveau là, concentrés qu’ils étaient sur leurs recherches et leurs expériences.

Il avait travaillé tard et s’était endormi devant l’écran holographique de son ordinateur. Des lignes de codes A.D.N y défilait encore à toute vitesse, formant d’interminables colonnes de lettres. La lumière blanche de l’hologramme lui éclairait faiblement le visage. Il cligna des yeux, puis se frotta les paupières du bout des doigts, en baillant de fatigue. Un léger frottement ou, peut-être, un soupir, le fit tressaillir.

Nico se retourna brusquement sur son siège. La voix de la Mutante surgit, alors, de la pénombre :

- « Tu travailles beaucoup trop, mon petit…! Ce n’est pas un endroit pour dormir. Tu as besoin de vraies nuits de sommeil dans un bon lit douillet, tu ne crois pas ? ».

Lady Ripley se tenait assise dans un coin du labo. Sa haute silhouette émergeait à peine de l’ombre. Seul, le reflet de ses yeux noirs scintillait brièvement dans l’obscurité.

- « Vous avez raison…! Je dois faire une fixation. Il vaut mieux que je prenne un peu de recul. Je vais rentrer et essayer de dormir… Oublier le travail et ne plus penser à rien ! ».

Nico se leva de son siège.

- « Viens près de moi et dis moi plutôt ce qui te tracasse. Je t’ai trouvé un peu distant, ces temps-ci. Qu’est-ce qui ne va pas…? ». demanda la Mutante en tendant les mains vers lui.

- « Je ne sais pas…! C’est peut-être à cause de ma petite amie. Elle aussi pense que je travaille trop et elle me le fait sentir…! ».

- « C’est elle qui a raison, je crois. Tu serais bien mieux entre ses bras ! ».

- « Oui, peut-être…! » répondit-il sur un ton suggestif.

Lady Ripley prit les mains de son assistant entre les siennes et les serra tendrement. La caresse glaciale fut comme un choc électrique pour le jeune homme. Il ne put se retenir de frissonner tant le plaisir était grand. Il sentit l’onde remonter le long de ses veines, puis couler dans ses artères, s’étendre à travers son corps et finir par converger vers son bas-ventre.

- « Y a-t-il une autre raison…!? » demanda Lady Ripley. Elle l’attira à elle, le tirant doucement par les mains et l’invitant à se mettre à genoux.

- « Non, non…! » répondit-il.

Elle se mit à lui caresser les cheveux, relevant de longues mèches rousses entre ses longs doigts noueux pour lui dégager le front. Elle fit lentement descendre sa paume contre la joue veloutée de son assistant, puis du bout des doigts, lui effleura le contour du visage. Nico cligna une fois de l’œil droit, avant de fermer les yeux et de s’abandonner aux délicatesses de Lady Ripley.

Il sentit les lèvres glacées se poser sur son front, sur ses paupières, puis glisser sur le velours de sa joue. L’haleine acre et épicée de la Mutante lui chatouilla l’épiderme, puis enfin s’unit à son souffle. Il laissa la langue froide et gluante s’immiscer profondément dans sa bouche entrouverte pour s’entortiller à la sienne. Elle posa ensuite les mains de son assistant sur ses genoux, puis les fit lentement remonter le long de ses cuisses tandis qu’elle écartait les jambes. Le tissu glissa en crissant légèrement sur sa peau écailleuse, la dénudant peu à peu et la découvrant jusqu’à l’aine. Nico se laissa guider, le cœur battant, puis, soudain, se figea sur place. Il resta paralysé un court instant, effaré à la vue de ce qu’il venait de discerner.

Lady Ripley tenait sa tunique plaquée sur le haut de ses cuisses. Quelque chose bougeait derrière le pan de soie qui pendait entre ses jambes écartées. Nico crût apercevoir le petit poing crispé d’un fœtus, tendre brusquement le tissu et s’arrêter juste sous son nez. La Mutante se mit à rire aux éclats en voyant la tête du jeune homme. Il s’était redressé sous le coup de la surprise, les yeux écarquillés, et regardait la chose en train de se tortiller sous la tunique distendue. Il imagina un énorme clitoris, aussi long et mobile que la mâchoire préhensile d’un xéno-morphe, et prêt à surgir. Puis, soudain, les mouvements cessèrent. Riant à gorge déployée, Lady Ripley releva lentement le pan de tissu…

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Nico tenait le haut du drap levé au-dessus de sa tête quand il se réveilla, pour de bon cette fois, et retrouva la réalité. Il ouvrit les yeux : « Qu’est-ce qui se passe…? Ah, c’est toi…! » murmura-t-il dans un soupir, en apercevant sa petite amie sous la couette, la bouche encore pleine.

- « Bah, qui veux-tu que ce soit…! Bien sûr que c’est moi ! » lui lança Emma, après avoir lâché prise. « Ça fait plus d’une semaine que ça ne t’étais pas arrivé, alors j’en profite…! Et tu ferais bien d’en faire autant…! » dit-elle pour conclure.

Nico bandait ferme, trop heureux d’avoir une aussi jolie petite vicieuse dans son lit. Emma était comblée de l’avoir retrouvé après cette escapade avec le professeur et elle s’en donnait à cœur joie. Elle engloutit la verge de son amant entre ses lèvres expertes, pressa et humecta habilement le gland luisant et dur, puis fit glisser tout le reste au fond de sa bouche en salivant comme une fontaine. Elle caressa délicatement les deux petits testicules gonflés de désir entre ses doigts savants, avant de se mettre à les polir fiévreusement, du bout de la langue, d’abord, puis à grosses bouchées gourmandes et, enfin, à pleine dents.

- « Aaahhh…!!! He…mma ! » gémit Nico, au summum du plaisir.

Avide, elle avala le sperme chaud jusqu’à la dernière goutte et jouit doucement tandis qu’il s’écoulait le long de sa gorge.

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- « Tu m’avais promis une soirée, Nico…! T’es vraiment un salaud ! Toute la semaine, tu as repoussé l’échéance en prétextant qu’on avait le temps, et le dernier jour tu me fais le coup de la migraine…! Hin…! Madame a ses vapeurs ! » s’exclama Emma avec la gestuelle appropriée.

Nico releva la tête de son cyber-magazine et l’observa d’un œil noir. Elle soutint effrontément son regard oblique, puis grimaça.

- « J’ai mis l’après-midi à me faire belle et maintenant tu refuses de m’accompagner. Tu me prends pour une conne !? » reprit-elle. « Qu’est-ce qui te prend depuis des mois de me faire faux bond à chaque fois…? ».

Nico ne répondit pas et se remit à admirer les photographies sur son flex.

- « Oh, et puis arrête avec tes xéno-morphes…! Lâche un peu tes magazines. Ça devient une obsession, ma parole ! » s’écria Emma, survoltée, vexée par son attitude. Il soupira fortement, la regarda bien en face, et répondit :

- « Ça ne te suffit pas qu’on soit ensemble…!? ».

- « Non, ça ne me suffit pas…! J’ai envie de m’amuser et de sortir avec toi, pour une fois ! ».

- « Et moi je ne veux pas…! J’ai besoin de me reposer et de réfléchir à mon travail. Rien ne t’empêche d’aller t’amuser… ».

- « Si, toi…! Tu crois que ça me plait d’y aller seule, alors qu’on est ensemble. J’ai l’air de quoi auprès des copines…! C’est pas la peine de vouloir leur passer le bonjour, d’ailleurs, elles ne veulent même plus entendre parler de toi… Tu es content de gâcher mes soirées…!? ».

- « Écoute, Emma, calme toi et essaye de me comprendre. C’est demain que je retourne au labo, et je dois être en pleine forme. Je t’avais prévenue que le travail passait avant tout et que je n’aurais pas beaucoup de temps ! ».

- « Le travail…! Mais, est-ce que je travaille, moi ! Pas un jour de l’année. Tu pourrais chômer une journée pour me faire plaisir…! Tu veux que je te dise, c’est à cause de «lui». Tu penses encore à ce salaud de Foller…! Il t’a complètement transformé. Il t’a rendu «normal»…! ».

- « Je t’ai déjà dit qu’il ne s’était rien passé entre nous. Il m’a aidé pour mon travail et c’est un de mes meilleurs amis, alors arrête de dire n’importe quoi. Je suis le même qu’avant et c’est toi que j’aime ! ».

- « Eh bien, on dirait pas…! Je suis certaine que tu le vois encore ! ».

- « Tu veux, peut-être, que je t’autorise à me surveiller…? » proposa Nico, subitement inquiet de voir les choses aller plus loin. Personne, n’avait été mis au courant de sa relation avec le professeur. Ils s’étaient toujours cachés et déguisés à chacun de leur rendez-vous. Il n’y a qu’Emma qui le harcelait depuis le début avec ses doutes.

- « Pourquoi pas, en fait. Si ça peut te rassurer ! » ajouta-t-il.

- « Me rassurer…!? Ce qui est fait est fait… ! Et puis, ça ne me dira pas avec qui tu es ! ».

- « Tu pourras au moins vérifier tous mes déplacements… Et tu verras, comme ça, que je reste dans le droit chemin. Métro, boulot, dodo ! ».

- « Eh ben, ça ne va pas être la fête tous les jours…! » ironisa Emma.

- « J’aurais peut-être droit à plus de confiance et de tolérance de ta part ! » lui rétorqua-t-il.

- « Il me suffirait de le regarder dans les yeux et de lui poser la question, à ton Foller, pour connaitre la vérité…! ».

- « Mais la vérité je viens de te la dire. Il ne s’est rien passé et il ne se passera rien…! Tu vas me faire confiance, merde ! ».

- « À qui je dois faire confiance…? Au Nico qui m’a laissé tomber ou à celui qui préfère rester seul… avec ses saletés de xéno-morphes ! ».

Il se contenta de hausser les sourcils. Elle reprit : « Au fait, vu que c’est un bal costumé, si j’en croise un, je te le ramène comme ça tu pourras aussi baiser avec…! ». Elle le dit avec cynisme et ajouta : « Fais de beaux rêves…! ». Puis elle tourna les talons, prit sa veste au porte manteau et le gros sac de toile qui y pendait. Nico la rappela à l’ordre :

- « Emma…! ». La jeune fille se retourna brusquement et le défia du regard. « Ne t’avise surtout pas de colporter un tas de ragots sur Foller et moi. C’est un ami et ça nous ferait du tort à tous ! ».

- « Je t’ai dis que personne ne voulait plus entendre parler de toi… » répondit-elle en ouvrant la porte coulissante de l’appartement.

Nico la regarda disparaitre, le sourcil froncé. Il prit un air soucieux, se demandant ce qu’elle était capable de dire ou de faire par jalousie. Au bout d’un moment, il reprit son cyber-magazine sur la table basse, se renversa au fond du canapé, admira l’hologramme quelques instant, puis rapprocha l’horrible gueule dégoulinante du xéno-morphe pour l’embrasser.

Le xéno-morphe ne se le fit pas dire deux fois. Il entrouvrit son énorme gueule, fit lentement glisser son infecte petite mâchoire préhensile hors de son œsophage et la projeta en avant.

CHAPITRE N°14

- « Elle est magnifique, n’est-ce-pas…?! » déclara la Professeur Foller.

- « Tout dépend du point de vue…! » remarqua la Gouverneure Américaine. Une femme d’âge mûre au visage refait et au corps sculptural.

- « Et de l’endroit où on se trouve…! » souligna Lew Danton.

Ils regardaient tous trois la Reine-xénomorphe avec une curiosité admirative. Celle-ci recula sa gueule de l’épais vitrage de diamantine. Un paquet de salive collante et blanchâtre glissa le long de la paroi transparente. La monstrueuse Reine fit un pas en arrière en les observant, tour à tour, d’un air menaçant. Puis elle se détourna brusquement et se jeta sur le tas de viande qui pendait dans le fond de sa cage. Elle en arracha un énorme bout qu’elle aspira littéralement à l’aide de sa puissante mâchoire préhensile. La chair ensanglantée disparût au fond de sa gueule en quelques secondes. Le professeur reprit :

- « J’ai choisi la plus vorace…! On ne peut pas dire qu’elle soit d’origine puisqu’elle est issue d’un A.D.N en partie humain, mais nous avons réussi à en extraire l’essentiel. Une souche-mère quasiment déshumanisé si je peux m’exprimer ainsi. L’instinct grégaire ne disparaitra pas, mais vous aurez une nouvelle famille…! Au sujet de Mlle Baron, il suffit d’une petite opération chirurgicale au niveau de certains gênes pour rendre son clone parfaitement compatible. C’est une opération que l’on peut effectuer au moment du clonage. Son clone passera ensuite sur le billard, devra supporter la gestation et à nouveau être opérée. Avec le risque de ne pas y survivre…! ».

Le ton se fit plus cynique sur la toute dernière phrase. Bien évidemment, les deux responsables civils comprirent le sous-entendu et tiquèrent légèrement.

- « À quel date estimez-vous pouvoir commencer les premiers tests ? » demanda la Gouverneure.

- « D’ici quelques jours…! Il faut attendre la ponte. Ce qu’il y a de merveilleux chez ces êtres, ce sont précisément leurs œufs… ». Foller s’arrêta de parler, hésitant. « Je ne vais pas vous faire perdre de temps avec ça…! ».

La gouverneure l’encouragea à continuer :

- « Mais si, mais si, allez-y…! Je vous écoute avec la plus grande attention ! ».

- « Je vais tâcher d’être bref…! Leurs œufs, donc, sont complètement stériles au moment de la ponte. Ce sont les mâles qui sont censés les fertiliser. Dans le cas contraire, au bout de quelques jours, les œufs produisent d’eux même un parasite capable de végéter plusieurs dizaines de millions d’années si les conditions sont favorables, en attendant le passage d’un quelconque être vivant pour l’infester. C’est un processus dû à leur évolution en milieu pollué. Dans le but de survivre aux dégradations périodiques de leur atmosphère…! À partir de là, le cycle peut recommencer et dès la nouvelle première génération ; je parle de celle issue d’œufs fécondés par un xénomorphe mutant né d’un parasitage; ils commencent à retrouver leur apparence originale, récupérant au passage quelques mutations qui les font éventuellement évoluer…! Les xénomorphes issus de parasites perdent peu à peu leur caractéristiques originelles au fil des mutations, et c’est pourquoi ils ont tant besoin d’une Reine…! Tout ça pour vous dire que nous extrairons les parasites d’ici peu pour les analyser et que nous procéderons ensuite aux premiers tests. Quelques jours suffiront pour obtenir des résultats probants, puis nous tenterons, ensuite, l’opération ! ».

- « Qui nous donnera une nouvelle souche-mère, si j’ai bien suivi…! » conclût la Gouverneure.

- « C’est exact…! » répondit le professeur.

- « Dites-moi, Foller…! Si vous pouvez extraire tous les gènes de Lady Ripley contenus dans l’A.D.N du xéno-morphe, vous pouvez, donc, aussi faire l’inverse, c’est-à-dire, extraire les gènes et plus particulièrement la mémoire du xéno-morphe de celle de nos clones…?! » demanda Lew Danton.

Foller fut un peu surpris par la pertinence de la question et cligna une fois de l’œil avant de répondre :

- « Impossible…! Enfin, pour l’instant, en l’état actuel de nos connaissances. Difficile d’éliminer la mémoire sans éliminer les caractéristiques. Ce n’est, d’ailleurs, pas nécessaire, à mon sens. Le cerveau des xéno-morphes est pratiquement vierge de mémoire et inapte au raisonnement; il reste, tout au plus, une mémoire instinctive, qui peut justement être bénéfique ! ».

- « Elle ne m’a pas l’air si débile que ça…! » répondit le Ministre de la Défense en désignant la Reine-xéno-morphe.

- « Vous pouvez, à la rigueur, lui apprendre quelques tours faciles, mais pas plus…! Si vous craignez que sa mémoire influence le comportement des clones, je peux tout de suite vous rassurer; il n’en sera rien ! ».

- « Tant mieux, tant mieux…! ».

- « Revenons à nos moutons…! » dit la Gouverneure. « Nous avons besoin de vous, professeur, pour résoudre des problèmes plus politiques que scientifiques. Pour prendre la responsabilité d’une tâche, que je ne qualifierais pas d’illégale, mais que je définirais plutôt comme en avance sur son temps. Et d’ailleurs c’est de temps qu’il s’agit. Du manque de temps, pour ne pas dire du manque de volontaires. Les gens ont beaucoup plus de considération qu’avant pour leurs clones. Je ne dis pas que c’est un mal, mais il faut tout de même y remédier…! Le gouvernement vous propose de superviser notre projet de multi-clonage. Nous avons déjà sélectionnés une centaine de colons-mutants parmi les plus intègres et dévoués. Il faudra cependant provoquer des différences ou gommer des ressemblances pour éviter la confusion. Je pense que vous saurez faire cela ! ».

- « De toute évidence…! Mais ce sera long et laborieux ! ».

- « Vous aurez un laboratoire des plus performants, rassurez vous…! Vous aurez aussi accès aux découvertes les plus récentes, à la seconde même où elles apparaissent, pour ainsi dire. J’espère que cela vous comblera, professeur ! ».

- « J’en suis certain…! Je vous remercie de votre confiance ! ».

- « Je suis ravie que vous acceptiez…! Vous serez honorablement dédommagé ! ».

- « Le plus important, pour l’instant…! » conclût Lew Danton. « C’est de réussir le clonage de Mlle Baron en tant que souche-mère, et le plus tôt possible ! ».

- « C’est capital, en effet…! » dit la Gouverneure.

- « Vous aurez votre souche-mère avant un an, je vous le promets…! » répondit Foller.

La Gouverneure détourna le regard pour observer la Reine xéno-morphe qui pointait sa gueule de l’autre coté du vitrage sécurisé. Des filets de bave ensanglantée s’étirait lentement entre ses crocs acérés. Son immense et sombre collerette se déployait à l’arrière de ses lobes temporaux, tout autour de son crâne interminable. Le monstrueux animal semblait les dévisager de sa face sans yeux, noire et luisante.

- « Je crois qu’elle aurait sa place dans un zoo…! Entre les reptiles et les insectes. Ou à coté des dinosaures. Je n’ai jamais vu un animal aussi impressionnant…! Imaginez que cette chose puisse penser comme nous. Que la mémoire de Lady Ripley en ressurgisse. Ne serait ce pas terrifiant ».

- « Impossible...! » répondit Foller, précipitamment. « Cela serait, certes, assez effrayant si c’était le cas, mais le cerveau des xéno-morphes n’a pas les capacités requises pour en faire quoique ce soit. Il n’en comprendrait pas la signification…! À l’inverse, par contre, que Lady Ripley soit sous l’influence du xéno-morphe serait plus inquiétant…! ».

Lew Danton intervint :

- « Je trouve, pour ma part, que cela apporterait justement un peu d’humanité à cet animal, que l’on y trouve un peu d’elle…! » dit-il sèchement.

- « C’est vrai. Vous avez raison Mr le Ministre de nous rappeler qu’elle reste humaine, après tout…! ».

La Reine xéno-morphe attendit cet instant pour se ruer à nouveau sur eux et frapper la paroi de diamantine avec sa méchante gueule, du bout de sa mâchoire préhensile. Ils eurent tous trois un léger mouvement de recul.

- « Qu’est-ce que nous allons faire d’elle, après ça…? » demanda la femme d’état en contemplant la Reine xéno-morphe qui se dandinait devant eux, comme si elle hésitait entre l’un ou l’autre.

- « L’idée du zoo me parait excellente…! » déclara Lew Danton. « Les mentalités évoluent et d’ici un an, l’opinion aura bien changée ! ».

- « Oui, c’est possible…! Attendons que ça se décante. Il est vrai qu’elle ferait une parfaite attraction...! » dit la Gouverneure qui se tourna, alors, vers Foller. « Vous me préviendrez, docteur, quand elle sera sur le point de pondre. Je veux absolument assister à ça ! ».

La Reine xéno-morphe lança une dernière fois sa terrible mâchoire préhensile vers eux.

_

Ardan tira plusieurs projectiles à la suite et éclata le crâne de la Reine avec un malin plaisir. La collerette vola en éclat avec le reste. Des gerbes de sang vert jaillirent et se dispersèrent dans toutes les directions. Il fit vivement reculer son joueur pour éviter de se faire dissoudre, puis regarda mourir le xéno-morphe. Il pouffa de rire en le voyant courir comme un canard sans tête et se cogner ou trébucher contre toutes sortes d’obstacles avant de s’écrouler raide mort. Il reprit son sérieux, jeta vite fait un coup d’œil vers la porte entrouverte de sa chambre et se remit à avancer dans le jeu.

Des centaines d’œufs phosphorescents s’étalaient en travers du nid, frémissants de vie. Un à un, les premiers parasites s’éjectèrent de leur coquilles translucides, jaillissant violemment de leurs infâmes orifices rétractiles et gluants pour se jeter sur lui. Il les explosa en vol sans cesser d’avancer, puis se fut deux par deux et ensuite trois par trois que les bestiaux l’assaillirent. Il en évita plusieurs de justesse et se retourna dans tous les sens pour les éliminer. Il allait sortir la grosse artillerie quand sa mère déboula du couloir.

- « Dis donc, Ardan, tu as fini de réviser ta physique…!? » dit-elle en élevant la voix. Celui-ci appuya immédiatement sur pose. L’image arrêtée des horribles parasites choqua sa mère, malgré l’habitude.

- « Haa…! Il est vraiment dégoûtant ce jeu. Je ne m’y ferai jamais ! ».

Ardan se marra silencieusement. Il avait grandi et entrait, maintenant, dans le monde de l’adolescence et de l’indépendance.

- « Ouais, j’ai fini…! J’ai tout appris par cœur, j’y réfléchirai plus tard ! ».

- « On verra ça, demain…! En attendant c’est l’heure de te coucher ! ».

- « Encore cinq minutes, maman…! J’ai presque fini ! » supplia le jeune garçon.

- « Non, non, il n’en est pas question…! Range ton bureau et mets-toi au lit. Je reviens tout de suite ! ».

Il souffla assez fort pour que sa mère l’entende à l’autre bout du couloir, regarda un instant les monstrueuses petites bêtes immobilisées en plein vol et qui semblaient vouloir finir leur course en lui sautant à la gorge, puis il mit l’écran holographique en veille avant de jeter la télécommande sur son lit. Vite fait, il débarrassa son bureau des livres et cahiers qu’il avait ouverts pour faire illusion, se mit en caleçon et alla se fourrer sous la couette. Il éteignit la lumière en appuyant sur le mur, au-dessus de sa tête, se pencha pour reprendre la télécommande et alluma le plafonnier. Depuis sa plus tendre enfance, il comptait les étoiles pour s’endormir.

La Voie-Lactée apparût dans toute sa splendeur. Tous les spectres lumineux s’enchevêtraient en un magnifique chaos de couleurs et dessinaient une vaste spirale illuminée comme un arbre de Noël sur le plafond de la chambre. C’était un tourbillon de feu et d’énergie aspiré en son centre par un trou noir, un bouillonnant amas d’étoiles hyper lumineux qui s’effondrait sur lui-même. Les longs bras étoilés de la gigantesque spirale débordaient sur les murs tout autour de la pièce. La lueur de centaines de milliards d’étoiles éclairait comme en plein jour. Il cibla un amas très dense près du centre de la galaxie et fit un zoom «avant» avec la télécommande.

Il se retrouva instantanément à l’intérieur. Tout s’assombrit autour de lui. Un bord aveuglant du trou noir central était visible dans un coin de l’hologramme. Il en occulta la source lumineuse, puis s’imagina voguant à la vitesse de la lumière au milieu des étoiles, à la limite de la sphère d’attraction du géant insatiable, toujours à la recherche d’une nouvelle Terre ; traversant les nappes et les colonnes de gaz géantes sculptées par les champs magnétiques, par les courants cosmiques et par les ondes acoustiques qui s’harmonisaient entre elles à l’infini.

- « Toujours dans l’espace…! » lui dit sa mère en entrant dans la chambre. « Ne veille pas trop tard et n’oublie pas d’éteindre avant de t’endormir ! ». Elle se pencha pour l’embrasser. « Bonne nuit mon chéri…! Fais de beaux cauchemars ! ». Puis elle sortit en laissant la porte entrouverte.

Le voyage pouvait se poursuivre. Il s’enfonça un peu plus à travers l’amas d’étoiles et découvrit bientôt ce qu’il cherchait. Un lointain système en banlieue du trou noir. Ardan aperçût la planète qu’il convoitait.

- « Bonne nuit, fiston…! » chuchota soudain son père qui venait de passer sa tête par l’entrebâillement de la porte.

- « Bonne nuit, P’pa…! ». Son père lui fit un grand sourire.

- « Et tu vas où, comme ça…? » lui demanda-t-il.

- « Sur la planète des xéno-morphes…! ».

- « C’est pas un peu loin…? ».

- « Si, mais j’suis sûr qu’on peut y arriver…! Un jour j’irais là-bas ! ».

- « Alors, bonne chance…! Et bonne chasse, surtout ! ».

Le père fit un clin d’œil à son fils, puis s’éclipsa en refermant derrière lui. Le gamin lui fit un petit signe de la main, et le regarda disparaitre. Fixé sur le panneau de la porte, un poster-flex affichait son héroïne en pleine action. Lady Ridley faisait face à un puissant xéno-morphe et lui tenait la dragée haute.

Ardan se remit la tête dans les étoiles et survola la planète de long en large sans pouvoir aller plus loin. Une fine atmosphère verdâtre en masquait la surface. On ne savait, finalement, que très peu de choses sur ce système et il pouvait tout y inventer. Il sombra petit à petit, puis s’endormit tranquillement, happé par de mystérieuses forces cosmiques.

CHAPITRE N°15

La masse sombre du géo-croiseur se détacha peu à peu de l’obscurité. D’infimes reflets apparurent sur la roche polie et firent apparaitre l’esquisse d’une silhouette imposante.

- « Le voilà…! » murmura le Commandant, responsable de la mission. « Il vient d’entrer dans le champ de capture ! ».

Il parla en gardant les yeux rivés sur l’écran holographique. À son coté, Lew Danton, quelques cheveux blancs en plus, mit deux à trois secondes pour apercevoir le mastodonte sortant des ténèbres. La faible lueur provenant du système dont il s’approchait envoyait quelques pâles rayons sur une de ses faces. Claire Baron, assise auprès d’eux, était, elle aussi, attentive au déroulement des opérations. Quelques rides étaient apparut sur son visage, mais sans rien lui ôter de son charme, ni de sa beauté. La technologue pût apprécier la taille du céleste objet en voyant les «amarreurs» s’en approcher progressivement. Les quatre engins avaient l’air de moustiques fonçant contre une montagne.

- « Impressionnant…! » remarqua le Ministre de la Défense Américaine. « Vous penser vraiment réussir à contrôler cette montagne ? » demanda-t-il à la jeune femme.

- « Vous connaissez l’adage : La Science fait des miracles et la Technologie les accomplit…! Nous le ferons dévier de sa trajectoire jusqu’à expulsion et ensuite il sera plus maniable. C’est plutôt en amont que se trouvent les difficultés. La pose des moteurs, la conception de l’enceinte de protection, l’Auto-Lab, c’est là qu’est le véritable défi. Si tout fonctionne, il ira aussi loin qu’il est possible d’aller ! ».

Le Commandant se permit de les interrompre.

- « Mademoiselle…! Arrimage, dans trente secondes ! ».

- « Ah…! » fit Lew Danton.

Les «amarreurs» s’approchaient assez rapidement du géo-croiseur par le coté. Le cargo-porteur qui venait de les éjecter se déplaçait à la parallèle et filmait la scène. Arrivés à une certaine distance, les rétro-pulseurs des quatre «amarreurs» se mirent en marche. Un geyser de gaz comprimé sortit de chaque réacteur et forma une longue colonne qui frappa la surface du géo-croiseur et les freina aussitôt. Les amarreurs firent leur approche en douceur. Des trombes de poussières microscopiques se soulevèrent en bourrasques sous le souffle des rétro-pulseurs et disparurent en s’éparpillant dans le vide inter-stellaire. Les quatre engins atterrirent tous ensemble sans un heurt.

- « Ça va très bien se passer…! » dit le Commandant.

- « Ça m’a l’air bien parti…! » renchérit Lew Danton. Claire baron hocha la tête.

Les «amarreurs» posèrent délicatement leurs pattes sur la roche dénudée, activèrent les ventouses électro-magnétiques, puis sortirent les dispositifs d’ancrage. Les puissantes vis sans fin atteignirent très vite la température requise, les moteurs se mirent en route et les firent tourner comme des toupies. Elles pénétrèrent la glace puis la roche comme dans du beurre, quelques petites gerbes d’étincelles insignifiantes jaillirent au premier contact avant que la roche se mette à fondre sous l’intense chaleur des vis, puis celles-ci s’enfoncèrent à l’intérieur sur plusieurs mètres.

Le Commandant lut la confirmation d’ancrage sur son prompteur holographique. Claire Baron et le Ministre de la Défense le regardaient faire, attentifs au moindre signe de contrariété.

- « L’ancrage est confirmé…! Le filet d’amarrage va ensuite être fixé aux ancres ! Ça va prendre quelques dizaines de minutes ! ».

Ils virent, alors, apparaitre un remorqueur qui se dirigeait vers le géo-croiseur en direction de la première ancre.

- « En fait, vous allez simplement dérouler un câble. Un peu comme les araignées...! » s’enthousiasma Lew Danton.

- « Soyez patient, Lew. Vous n’avez pas besoin d’explications, c’est en train de se dérouler sous vos yeux ! »répondit la technologue.

- « Oui, oui…! Excusez-moi ! ».

- « Si je puis me permettre…!? » intervint le Commandant. « Je peux, peut-être, vous éclairer ! » dit-il en s’adressant au Ministre de la Défense.

Claire Baron encouragea le jeune commandant d’un sourire.

- « Ah, bien…! Voilà quelqu’un de plus conciliant ! » s’exclama Lew Danton. « Je vous remercie, Commandant ! Je vous écoute ! ».

- « C’est très simple, en effet…! Le remorqueur doit accrocher son câble à une des ancres et tirer un premier rectangle. Il se déplace ensuite de long en large pour fixer la trame complète, câble par câble. Il est vrai que ça ressemble au tissage d’une toile d’araignée. D’ailleurs, dans notre jargon, nous appelons ça «tisser la toile» ! Bref, nous allons, ici, obtenir une surface d’environ un kilomètre carré. De quoi amarrer les vaisseaux, les machines et les matériaux nécessaires. Le carburant sera embarqué un peu plus tard, le temps de faire un peu de place…! Bien que… je pense qu’il l’est déjà, à ce jour…! ».

- « C’est énervant ce décalage…! Si ça se trouve, cela fait six mois que l’on espère pour rien ! ».

- « Qu’est-ce qui vous arrive Lew, de douter de la réussite de ce projet. Nous n’en sommes qu’au début et aucune difficulté n’est en vue, alors restez optimiste. Je suis absolument certaine que tout s’est bien passé et nous allons en avoir confirmation ! Les probabilités nous laissent une chance sur deux de réussir. Si nous en envoyons un second, voire un troisième, c’est pratiquement cent pour cent de taux de réussite. Vous aimeriez, peut-être, faire partie du voyage pour vous en assurer…!? ».

- « Oh, non…! Je serais de trop ! » répondit le Ministre avec un petit air narquois.

Claire Baron sourit gentiment. Le Commandant se tourna vers eux :

- « L’araignée va tisser sa toile…! » plaisanta-t-il.

Le Ministre et la technologue se concentrèrent à nouveau sur l’écran holographique de la salle de contrôle.

- « Voyons voir ça…! » dit Lew Danton.

Le remorqueur scintillait dans un coin de l’écran holographique comme une luciole dans la nuit. Il se dirigeait vers le signal lumineux de la première ancre, un petit clignotement laser très rapide qui lui servait de cible. Les rétro-pulseurs se déclenchèrent et immobilisèrent le véhicule spatial à seulement quelques mètres du point d’attache.

Tout de suite après, le câble d’amarrage se mit à descendre, lentement régurgité par le remorqueur. Son extrémité aimantée s’imbriqua parfaitement dans le cône de réception, puis fut immédiatement entrainé à l’intérieur du corps cylindrique de l’ancre.

La confirmation de l’amarrage s’afficha aussitôt sur le prompteur holographique du Commandant.

- « Et voilà, le tour est joué…! » lança ce dernier, enthousiaste.

Le remorqueur se remit, alors, en mouvement. La chaleur des rétro-pulseurs faisait fondre la couche de glace qui recouvrait le météore. Il se décala légèrement, descendit encore de quelques mètres, puis déroula son fil. L’analogie avec l’araignée était évidente.

Fin du huitième épisode

CHAPITRE N°16

Foller balaya la toile d’araignée d’un revers de la main. Le malheureux insecte qui s’y abritait, tomba sur le sol et fuit en toute hâte dans l’ombre salvatrice du meuble qui cachait l’entrée du labo. Le professeur l’écrasa sans s’en apercevoir en pénétrant dans la pièce.

Il en avait retiré tout ce qui pouvait lui faire penser à son ancien laboratoire secret. Il ne restait plus que le plan de travail scellé dans la roche sur lequel il avait posé un tas d’objets d’art précieux, une pile de tableaux anciens et quelques caisses de millésimés. Dans un coin, étaient stockés un meuble d’époque lointaine et une statue. Il repensait invariablement à tout ce qui s’était passé là chaque fois qu’il y venait et essayait vainement de chasser les pensées perverses et le désir qui le saisissait. Il alla jusqu’au petit congélateur, seul vestige restant de son labo, et en sortit une petite cuve métallique qu’il posa près de lui, puis une trousse plastifiée. Il resta quelques secondes, la tête dans les volutes de buée, à examiner le paquet recouvert de givre. Au bout d’un instant, il soupira et se murmura à lui-même :

- « Tu dois le faire…! ».

Il remit la trousse au fond du congélateur, en referma la porte, puis il attrapa la cuve par l’anse et sortit du labo. Deux minutes après, il était sur la plage. Le reflet d’un croissant de lune s’étirait dans un coin de la Voie-Lactée. La mer était noire et immobile. Une indicible rumeur et quelques faibles clapotis témoignaient de sa présence dans la nuit sombre. Foller s’avança dans l’eau, puis grimpa sur le hors-bord qui ballotait légèrement au gré des vagues à quelques mètres de la rive. Il rangea la cuve dans un petit placard sous le poste de commande, puis programma la destination. Il s’installa ensuite dans le siège de pilotage, serra sa ceinture et fit partir l’engin d’un simple clic.

L’air lui fouetta le visage et sécha la sueur qui coulait sur son front et le long de ses tempes. Le hors bord planait au dessus de l’eau sans un bruit. Le professeur laissa errer ses pensées et revint une semaine en arrière.

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Nico le fixait droit dans les yeux. Il s’était travesti pour le rendez-vous et s’était maladroitement maquillé. Quelques détails mal dissimulés laissaient voir les traits d’une personnalité bien différente de l’originale. Il n’était pas moins beau, mais était irrémédiablement moins féminin.

- « Si tu ne le fais pas, c’est moi qui viendrais te tuer…! » dit le jeune homme sans ciller.

Foller cligna de la paupière. Il le regarda d’un air incrédule, puis rit doucement en hoquetant.

- « Tu es sérieux, là…? À cause d’une petite conne. C’est elle qu’il faut éliminer ! » répondit-il.

- « Je t’ai dis que c’était trop risqué…! L’enquête pourrait mener jusqu’à nous. C’est à toi de te sacrifier si tu veux aller jusqu’au bout…! Ou à moi de t’exécuter ! ».

Foller savait que son clone en était capable. Lui-même avait bien liquidé le Nico original sans états d’âme. Il se mit à rire du retournement de situation, de ce coup du sort si ridicule, de la cruelle détermination de son double.

- « Tu cherches, peut-être, tout simplement, à te débarrasser de moi…! » suggéra-t-il.

- « Je ne fais rien d’autre que satisfaire ton désir…! Qu’exaucer ton propre vœu ! » lui répondit son clone. « Tu aurais fais la même chose, j’en suis certain…! Tu voulais revenir auprès de ta bien-aimée et maintenant que tu y es, tu voudrais tout gâcher. Prends ça et fais ce que tu dois faire ! ».

Nico poussa le paquet vers Foller, en le faisant glisser sur le marbre de la table. Il ne le quitta pas des yeux, le défiant d’un regard froid et déterminé durant de longues secondes. C’est à cet instant que leurs deux esprits se pénétrèrent. Le professeur ressentit instantanément le puissant et indéfectible lien qui les unissait. La cruauté de son clone était une prolongation de sa propre obsession. Une nécessité absolue. Ses pensées étaient les siennes, éclatantes de vérité et de justesse. Il souleva sa main, l’approcha lentement du paquet, puis s’en saisit enfin en affichant un étrange sourire. Nico se fendit du même rictus empreint d’un sadisme complice.

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Le ralentissement du hors-bord sortit Foller de ses pensées. L’alarme se mit à vibrer et à clignoter sur le tableau de commande. Il détacha sa ceinture de sécurité et attendit que le bolide s’arrête complètement pour descendre de son siège. Puis, il vérifia sur l’ordinateur de bord qu’il était au bon endroit, juste au-dessus des profondeurs abyssales de l’océan.

Il commença aussitôt à balancer tout ce qui se trouvait sur le pont, l’ensemble des machines, les morceaux du cylindre de maturation. Il termina par la cuve. Dévissa le couvercle qu’il jeta à l’eau, reposa la cuve à ses pieds et partit chercher un manche de canne à pêche dans la soute. Il s’en servit pour briser les éprouvettes rangées au fond du récipient, le reprit par l’anse, puis s’approcha du bord. L’eau était plus noire que la nuit. Plus de quatre milles mètres d’eau le séparait des profondeurs de l’océan et des failles géantes qui aspirait la mer vers le centre de la Terre. Il posa un genou sur le pont, puis se pencha prudemment par-dessus le bastingage en tenant la cuve d’acier à bout de bras. Il l’enfonça dans l’eau pour qu’elle se remplisse et la laissa couler. La cuve disparut sans un remous.

Foller la regarda s’évanouir rapidement dans la noirceur de l’océan. Il resta un moment à tenter d’entrevoir les derniers reflets de métal qui luisaient à travers les eaux calmes et noires quand, soudain, remontant lentement des profondeurs, une lueur apparût. Il discerna une forme, d’abord, des contours, puis quelques traits et, enfin, le visage de Nico, qui finit par, tranquillement, s’étaler à la surface des flots. Cela ne parut même pas l’étonner. Son clone affichait un large sourire et semblait sonder son âme au plus profond.

Lorsque le professeur tendit la main, son reflet fit de même. Le bout de leurs doigts se touchèrent et un léger remous transforma, alors, le franc sourire que son double arborait en une indicible grimace ondulante. Son visage se fragmenta dans les vaguelettes, puis se dilua totalement en milles petites ondes concentriques. Foller attendit quelque instants que les remous disparaissent et chercha à nouveau le visage de son double à travers la surface lisse et noire de l’océan. Il crut le voir réapparaitre, mais ce ne fut pas la main de Nico qui jaillit brusquement hors de l’eau, ce fut, à la place, le museau d’un magnifique dauphin blanc. Foller, frappé de stupeur, se jeta en arrière et chuta sur le pont du hors-bord. L’animal babilla quelques sons et tapota contre le rebord de l’embarcation. Il se plaignait certainement de l’incivisme flagrant de ce pêcheur impénitent.

Sa frayeur passée, le professeur se redressa, se remit aux commandes et prit le chemin du retour.

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Il se tenait torse nu et observait son image dans le miroir de la salle de bain, se maudissant de manquer ainsi de courage et de détermination. Le geste lui faisait peur et tant de choses le retenaient encore sur Terre. Il avait besoin d’un esprit plus fort pour l’accompagner dans cette folie. Il invoqua l’aide de Nico, sa nouvelle conscience, pour se forcer à aller jusqu’au bout, cherchant dans son propre regard, aux fond de ses prunelles dilatées, cette force qui lui faisait défaut.

Imperceptiblement, sans qu’il s’en rende compte, ses yeux virèrent au vert émeraude. Il jeta un coup d’œil sur la trousse noire posée au bord de l’évier, hésita un instant, puis, soudainement poussé par une force extérieure, posa la main dessus et la ramena à lui.

Quand il se regarda à nouveau, c’est le reflet de Nico qu’il découvrit. Son double se rapprocha aussitôt de lui, tendit sa main et l’appuya contre la surface du miroir. Ils restèrent un long moment, paume contre paume, à se sonder l’un, l’autre et à unir leurs esprits en un seul. Puis Nico invita Foller à faire comme lui.

Le professeur reposa la trousse près de lui et l’ouvrit comme un livre. Une fine seringue, une aiguille encapuchonnée et une petite fiole transparente s’y trouvaient encastrées sur un coté, dans un moule en polystyrène. Il les sortit, les aligna avec précaution devant lui, puis commença par visser l’aiguille sur son support. Il retira ensuite le capuchon, se saisit de la fiole et planta la seringue à travers la membrane protectrice pour en aspirer le liquide jaunâtre. Un sérum contenant le géno-virus qui allait le tuer.

C’est Nico qui, dans le reflet du miroir, le força à continuer, devançant chacun de ses gestes d’un dixième de seconde. Foller reposa la fiole vide, puis tapota la seringue avec son doigt pour en extraire la bulle d’air. Il regarda son double. Celui-ci semblait confiant et souriait. Le professeur se sentait apaisé et se décida enfin à planter l’aiguille dans le gras de sa hanche. Le sérum s’infiltra lentement à travers les tissus organiques et y déposa le géno-virus mortel. Quand il redressa la tête, Nico avait disparu, l’abandonnant à son triste sort.

CHAPITRE N°17

Le portrait de Foller se réduisit à un simple encart dans un coin de l’hologramme, immédiatement remplacé par le beau visage de la présentatrice du journal télévisé. Emma resta bouche-bée. L’annonce de la mort du Professeur Edward Foller venait de lui causer un choc. Elle, qui en avait rêvé plus d’une fois et avait même prié ses propres démons d’agir, ressentit, en lieu et place d’une joie sans bornes, un surprenant sentiment de culpabilité.

Elle avait beaucoup changé et était passé du statut de petite peste à celui d’adulte responsable. Elle avait embellie, grandie d’une hauteur de talon, s’était embourgeoisée et adaptée à la nouvelle situation, aux règles strictes que lui imposait Nico, tirant définitivement un trait sur son passé libertin et ses dernières «copines».

Elle écouta l’information jusqu’au bout pour s’assurer qu’elle avait bien entendu.

- « …toute la communauté scientifique est sous le choc. De nombreuses personnalités lui ont rendu hommage et d’innombrables messages de condoléances ont été envoyés à la famille. Une autopsie a été demandée par le Ministère de l’intérieur et sera effectuée dès demain pour éclaircir les causes de sa mort. D’après les premières constatations, il semblerait qu’une congestion cérébrale de nature inconnue l’ait foudroyé en pleine réunion du Conseil de Sécurité Génétique dont il était le président…! Retrouvez un maximum d’informations sur ExtraNet…! Une bande de mercenaires a été appréhendée dans la zone d’exclu… ».

Emma coupa le son, puis reposa la télécommande sur le bord d’un meuble. Elle resta pensive quelques instants, quittant le salon d’un pas lent et hésitant, puis, soudain, traversa rapidement le vestibule, longea le couloir jusqu’au bureau de Nico et frappa à la porte.

Nico détourna la tête de son écran holographique et posa machinalement un cache sur la feuille posée devant lui. Celle-ci contenait des milliers de codes génétiques recopiés de mémoire, dont il vérifiait la justesse. Il déclencha l’ouverture du panneau coulissant et questionna sa jeune maitresse du regard.

- « Tu ne devineras jamais…! » lui dit-elle, redoutant sa réaction par avance.

- « Quoi…?! Qu’est-ce qui se passe ? » demanda-t-il en simulant l’étonnement.

- « Il s’est passé quelque chose de grave ! ». Il fallait qu’elle lui apprenne, les yeux dans les yeux, et alors elle saurait. Elle continua sur sa lancée : « Je viens d’apprendre aux infos que ton…, enfin, que le Professeur Foller est décédé ! ».

- « Hein…!!! Tu es sûre…? » s’exclama Nico. Elle ne le lâcha pas du regard.

- « Qu’est-ce qui lui est arrivé ? » la questionna-t-il, d’un air faussement affecté.

- « Un truc au cerveau, je crois…! Ils ne savent pas vraiment ! ».

- « C’est bizarre, il était encore jeune…! Il devait avoir dans les soixante-cinq ans, à peu près ! »

- « Tu dois le savoir mieux que moi, l’âge qu’il avait…! En tous cas, pour moi, il a toujours eu l’air d’un vieux ! ».

- « Hé, ho, commence pas…! » rétorqua-t-il. « Tu devrais être heureuse qu’il soit mort. D’ailleurs, moi aussi, je devrais l’être, parce qu’au moins, maintenant, tu ne pourras plus m’emmerder avec lui ! ».

- « C’est tout ce que ça te fait…!? » s’étonna Emma.

- « Tu voudrais, peut-être, que je joue les folles éplorées…! J’ai de la peine pour lui, mais pas autant que tu pourrais le croire. Et certainement pas pour des raisons sentimentales, comme tu l’insinues…! Il était le plus grand généticien de tous les temps. Tout ce que je sais, il me l’a appris. Il mérite un minimum de considération de ma part, mais pas au point de me rouler par terre en criant de douleur ! ».

Nico se leva de son bureau en disant cela, puis fit un pas vers Emma, les mains tendues.

- « Ce qui me ferait de la peine, c’est que tu continues à parler de lui, après ça…! » lui susurra-t-il dans le creux de l’oreille en la serrant dans ses bras. Elle lui enlaça la taille et posa la tête sur son épaule avant de répondre :

- « Je suis désolée, mon amour, d’avoir été si jalouse. Je vais essayer d’oublier tout ça ! ».

- « Il n’y a rien à oublier, parce qu’il ne s’est jamais rien passé, Emma, je peux te le jurer…! Il ne faut plus y penser. On va même éviter d’en parler dès ce soir et sortir faire la fête. C’est toi qui décides de la soirée. Je t’accompagne où tu voudras ! ».

- « Eh, ben…! S’il pouvait mourir tous les jours, celui-là, je serais la plus heureuse du monde…! Excuse-moi, c’est fini, je n’en parle plus ! » dit-elle avec un petit sourire, puis elle ajouta : « Il faut qu’on se prépare, alors, parce que j’aimerais qu’on aille à l’opéra…! ».

- « Tant que tu ne me traines pas dans les clubs ! » répondit Nico.

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CHAPITRE 18

- « J’étais certaine, qu’un jour ou l’autre, vous y seriez contraints…! » dit Lady Ridley en s’adressant à Lew Danton. « Il est heureux que ce malheureux Foller ait découvert des solutions moins barbares pour y arriver…! En fin de compte tout cela n’aura servi à rien, vous n’avez plus besoin d’Elle».

Le Ministre de la Défense Américaine guidait la Mutante à travers les couloirs du laboratoire, d’un pas rapide et sûr.

- « Vous savez bien que nous sommes pressés d’obtenir ces souches-mères et qu’il vous faudra encore des années pour réussir à les créer sans l’aide d’un xénomorphe. Vous devez nous aider, Helen ! » insista le Ministre de la Défense.

- « Vous me mettez au pied du mur, Lew, et je ne veux pas abandonner mon équipe. Pourquoi ne pas demander à l’un des assistants de Foller ! ».

- « Ils sont beaucoup trop jeunes, vous verrez. La plupart sont encore étudiants…! Vous partagerez votre temps entre les deux laboratoires... Vous savez, le plus gros est fait, ici. Vous pourriez produire le test de compatibilité et superviser la production des nouvelles souches-mère. Vous apprendriez énormément de choses en ayant accès aux données de Foller ! ».

- « Il a dû vous léguer quelques secrets dont vous voulez me cacher l’existence. Je ne suis pas dupe ! » répondit la Mutante.

- « Je vous certifie que si c’était le cas, je vous aurais mis dans le secret…! » dit-il. « Ah, nous y voilà …! ».

Ils s’arrêtèrent devant la porte d’un sas de sécurité. Lew Danton posa un doigt sur les capteurs d’A.D.N, puis tapa son code d’accès. Ils pénétrèrent dans une petite salle où les attendait un assistant qui les regarda d’un air un peu affolé. Il y avait de quoi…

- « Nous sommes honorés de votre présence, Lady Ripley ! » déclara-t-il, en venant à leur rencontre, les mains derrière le dos. Les consignes étaient claires, aucun contact. « Enchanté, Mr le Ministre. Je suis désolé, mais la situation est un peu confuse…! ». BENG…! La Reine-xéno-morphe, frappa le vitrage blindé d’un violent coup de museau, puis siffla entre ses dents en secouant la tête de tous cotés. « Impossible de la calmer depuis le prélèvement des œufs. Elle a été piquée au-delà de la dose prescrite, mais rien n’y fait…! ».

La Reine-xéno-morphe ouvrit grand sa gueule et fit glisser sa mâchoire préhensile hors de son gosier. La lèvre supérieure retroussée, elle s’approcha de la paroi vitrée en soufflant comme un dragon. Des projections blanchâtres constellèrent le vitrage de diamantine. Elle allait frapper à nouveau, quand subitement elle se tétanisa, referma sa gueule à moitié et se mit à sonder les alentours avec l’avant de son crâne.

Lady Ripley lui faisait face. La Mutante souleva le voile de tulle blanc qui lui couvrait le visage et pénétra l’esprit du xéno-morphe de son regard noir. La Reine eut un léger mouvement de recul et rentra sa mâchoire préhensile en un éclair. Elle balança son torse emprisonné de gauche à droite durant quelques secondes, puis avança péniblement de quelques centimètres, trainant derrière elle son énorme ventre rempli d’œufs.

Un léger voile de buée se forma sur la paroi de diamantine quand elle colla le bout de sa gueule dessus. Elle bascula doucement sa tête sur un coté et fit vibrer sa fantastique collerette. Elle recula légèrement, puis soudain tapa amicalement contre le vitrage blindé, plusieurs fois de suite, en pointant son museau gluant vers la Mutante.

Lady Ripley s’approcha d’elle sans la quitter du regard, effleura la paroi transparente de sa main gantée, où la Reine avait posé sa gueule, puis tapota dessus avec douceur. Un grand sourire éclaira son visage et des scintillements apparurent au fond de ses yeux noirs quand sa «fille» fit tendrement glisser son crâne sur le vitrage pour lui rendre sa caresse.

Derrière elle, l’assistant et le Ministre étaient admiratifs. L’émotion était palpable. Ils regardaient la scène avec une certaine incrédulité, le regard emprunt de respect et d’une indicible frayeur. Ils pensèrent que la Mutante était certainement capable de communiquer avec le xénomorphe, et comprirent quel puissant lien les unissait l’un à l’autre.

Au bout d’un moment, frustrée de ces fausses caresses, mais néanmoins calmée, la Reine-xéno-morphe retourna vers son nid, poussant laborieusement sur ses grandes pattes et tirant mètre par mètre sa lourde et imposante matrice prête à pondre. Elle tenta de remettre un peu d’ordre et rassembla avec peine quelques uns des œufs qu’on lui avait laissés. Vite épuisée, elle finit par abandonner devant la difficulté de la tâche, étendit son ventre gonflé en le faisant onduler, anneau par anneau, puis roula sur elle-même avec habileté. Une fois retournée, elle utilisa ses longues épines dorsales pour se maintenir à la verticale. Un long et douloureux gémissement sortit de sa poitrine par les interstices de son exo-squelette et résonna comme un chant à travers le haut-parleur du poste de surveillance.

- « Vous avez l’air satisfaite de cette première rencontre…! » s’exclama Lew Danton.

- « Détrompez-vous, Lew. Mon sourire est amer…! Je la plains de tout mon cœur. Cette situation doit lui sembler infernale ! » répondit la Mutante.

- « Pensez-vous…! Elle a tout ce qu’il lui faut. Protéine modifiée à volonté et de temps en temps un peu de chair fraiche. Ce sont les prélèvements d’œufs qui la rendent irritable…! Allons visiter le laboratoire. Vous rencontrerez le reste de l’équipe…! Je crois qu’ils en sont au stade de l’extraction. C’est bien cela, n’est-ce-pas ? » demanda Lew Danton en se tournant vers l’assistant.

- « En effet…! » répondit ce dernier. « Pour être exact, nous procédons à l’extraction du parasite, puis à l’extraction de ses ovules parasitaires et, enfin, de l’A.D.N qu’ils contiennent…! Si vous voulez bien me suivre ! ».

Lady Ripley s’immobilisa subitement devant le sas de sécurité et se retourna vers sa «fille». La Reine-xénomorphe gémissait douloureusement dans sa direction. Déprimée, fatiguée de lutter, elle exprimait, ainsi, sa peine à la voir partir. Compatissante et presqu’aussi désolée qu’elle, la Mutante resta quelque secondes à l’observer fixement, le temps de la rassurer. Elle ne l’abandonnait pas et elle serait, dorénavant, auprès d’elle pour la protéger. La langoureuse plainte diminua d’intensité et se transforma, peu à peu, en un paisible cliquetis. Lady Ridley, pleine de remords, se détourna pour suivre Lew Danton et le laborantin.

La Reine-xénomorphe secoua la tête d’un coté, puis les regarda tous trois s’éloigner, au travers de son crâne sans yeux. Les récepteurs organiques logés dans ses lobes frontaux lui renvoyaient une incroyable image électro-magnétique et infra rouge de Lady Ripley. Une aura d’émeraude scintillante et d’éclats pourpres habillaient la haute silhouette de la Mutante et la différenciaient totalement des deux autres, pâles et blanchâtres.

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L’assistant, le Ministre et Lady Ripley se tenaient côte à côte, derrière le vitrage qui les séparait du bloc d’extraction. Une centaine d’œufs y était disposée sur plusieurs rangées dans la semi-pénombre, clos, la coque terne et sans vie. Un étrange robot attendait patiemment les ordres provenant du centre de contrôle.

Le robot extracteur se mit soudain en route. Il pivota sur lui-même et se dirigea aussitôt vers le premier œuf du premier rang, puis s’immobilisa à quelques centimètres. Le halo de lumière bleutée émis par le projecteur se positionna juste au-dessus, la cloche de protection s’abaissa lentement et emprisonna la coque sur un bon tiers, recouvrant parfaitement l’orifice de l’œuf encore en sommeil. Aussitôt, un choc électro-magnétique réveilla le parasite endormi. Le grésillement ne dura qu’une demi-seconde et, l’instant d’après, une lueur diffuse apparut à travers la paroi rugueuse, au cœur de l’œuf.

Une forme se déploya brusquement à l’intérieur de la gangue minérale, puis disparût tout aussi vite dans les méandres organiques qui la protégeaient. Les soudures qui fermaient l’orifice de l’œuf fondirent sous l’effet de puissants acides soudainement activés et celui-ci s’ouvrit comme une fleur au matin. Deux grosses poches de chair visqueuses, gonflées comme des outres, ondulaient nerveusement l’une contre l’autre à l’intérieur et en obstruaient le passage.

Le robot introduisit sans attendre le mandrin anesthésique à travers l’hymen protecteur, l’enfonça profondément à l’intérieur de l’œuf, et lâcha la sauce. La puissance du choc électrique assomma complètement l’horrible parasite enfoui tout au fond, mais n’évita pas un rejet incontrôlé. Un geyser d’acide pressurisé remonta par les interstices, au travers des viscères, et gicla en gerbes tout autour du piston, arrosant l’intérieur de la cloche et la mouchetant entièrement de gouttelettes corrosives.

- « Aie…! Ce n’était pas prévu au programme ! Un nouveau problème à rajouter sur ma liste ! » déclara l’assistant.

Le robot continua son travail, libéra la cloche et ressortit délicatement le mandrin hors de l’œuf. Le parasite y était resté accroché, les pattes et la queue entortillées autour du métal, complètement tétanisé.

- « Nous allons ensuite pratiquer l’extraction des ovules au bloc opératoire n°2. C’est par là ! ».

La salle était munie de deux plans de travail et de deux robots-chirurgiens. Le parasite arriva sur un plateau, prêt à être opéré. Écartelé sur le dos, inerte, ses huit pattes fermement maintenues par de solides crochets, la queue coupée et cautérisée. Son organe inséminateur reposait à plat contre son abdomen, immobilisé par un sparadrap. Il atterrît sur une des tables d’opération et sous les doigts experts du robot-chirurgien.

Le rayon du scanner s’arrêta sur sa cible et, tout de suite, le laser trancha net dans la chair blanche. Il fit une courte incision sous la poche d’où sortait l’organe inséminateur. Quelques gouttes de sang acide perlèrent sur les bords de la plaie et furent immédiatement aspirées. Le cathéter s’enfonça entre les chairs de l’animal et atteignit les ovules.

Elles apparurent sur l’écran holographique du laborantin qui surveillait les manœuvres chirurgicales. Oblongues et grisâtres, elles étaient encore accrochées aux muqueuses gluantes, comme des chauves-souris à la paroi d’une caverne humide. Le laser les détacha une par une, tandis que le cathéter les aspirait. En moins d’une minute, elles furent conditionnées et prêtes à être expédiées.

- « Ce n’est pas plus difficile que ça…! » dit l’assistant en se tournant vers La Mutante. « L’extraction de l’A.D.N se fait, lui aussi, relativement rapidement, au bloc n°3. Il n’y a rien de très intéressant à voir, à part des boitiers isolants. Notez qu’il est totalement exempt de gènes humains alors qu’il provient d’une reine mutante xéno-humaine… heu… comme vous le savez ! » bégaya-t-il en s’excusant du regard auprès de la Mutante. « Ce sont les œufs qui filtrent les A.D.N afin d’éliminer les gènes indésirables. Nous pensons découvrir le procédé assez rapidement. Cela facilitera encore les choses…! C’est grâce à cela que les xénomorphes peuvent retrouver leur apparence normale dès la première fécondation ! ».

La Mutante haussa le sourcil et hocha légèrement la tête en signe d’intérêt. L’assistant continua :

- « Pour en revenir aux A.D.N… C’est ensuite que ça se complique…! Le Professeur Foller a inventé un procédé d’intrication révolutionnaire qui permet de créer un A.D.N original. Cela fonctionne sur nos simulateurs; mais il faut maintenant le tester in-vitro…! ».

- « Je suppose que les enzymes qu’il a découvert proviennent du parasite…? » demanda La Mutante.

- « Euh… oui ! C’est juste ! » répondit l’assistant. « Ce sont eux qui sont impliqués dans les interactions entre les gènes. Ils sont récupérés au moment de l’extraction de l’A.D.N…! Le procédé d’intrication est très simple. Nous isolons, avant tout, les gènes indésirables des deux parties; essentiellement pour cause d’esthétisme; nous disposons ensuite les A.D.N dans un bain d’enzyme, et tout se fait le plus naturellement du monde. C’est exactement ce qui se passe à l’intérieur d’un hôte parasité. Cela évite aussi les opérations d’intrications nano-chirurgicales; le procédé sur lequel vous travaillez qui est bien plus délicat à effectuer ! ».

- « Trois ans de recherches pour rien…! Je vous en veux, Lew, de m’avoir caché ces découvertes aussi longtemps ! ».

- « Mais nous venons à peine de les faire. Les recherches n’en sont qu’à leurs premiers balbutiements, il y a encore des ratés…! » répondit le Ministre.

L’assistant lui sauva la mise :

- « Vous savez, toute l’équipe pense que les intrications seront très utiles pour amorcer la fusion, pour positionner les génomes; les résultats de vos recherches nous aideront certainement ! ».

- « Eh bien, si cela est réciproque, je vous apporterai volontiers mon aide…! Vous comprendrez, Lew, que tous les travaux de Foller doivent être mis à ma disposition, sans exception. Le moindre document peut cacher des indices essentiels. Ses recherches sur la mémoire, sur le phénomène de récurrence, sont d’une importance fondamentale. C’est là que se trouve les plus gros risques de dérive…! Qui sait quels terribles secrets Foller a emportés avec lui ! ».

- « Je vois que vous avez gardé quelques griefs contre lui…! S’il nous a caché quelque chose, vous le découvrirez. Vous aurez ses meilleurs assistants pour vous seconder et vous aurez accès à toutes ses données. Nous avons même récupéré les documents qu’il avait chez lui. Vous devriez être satisfaite…! Je pense que nous en avons fini avec les extractions et les intrications, non…?! Allons voir la salle de clonage, alors. Je crois que vous apprécierez ! Nous vous suivons, cher ami…! ».

Ils passèrent simplement d’une salle à l’autre. Le Ministre de la Défense se tourna vers la Mutante.

- « Alors…?! Et ce n’est pas qu’une histoire de «design», vous pouvez me croire. Les toutes dernières technologies vont être appliquées, ici-même ! ».

- « Très impressionnant, je le concède…! Mon laboratoire fait pâle figure à côté ! » répondit-elle.

- « Plus pour longtemps…! Vous bénéficierez d’un transfert de technologies dès que vous aurez pris vos fonctions ! ».

La Mutante resta quelques secondes à imaginer tout ce qui allait sortir de ces dizaines d’incubateurs.

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Un intense sentiment de joie étreignait Nico. Un mince sourire contenu ridait son visage vieillissant et d’imperceptibles clignements de son œil malade lui rappelaient qui il était réellement. Il se trouvait génial. Sa découverte et tout ce qui en découlait étaient fantastiques. Vraiment… ! Il aurait été désolant que son ancien «moi» disparaisse à jamais. Pauvre Professeur ! Heureusement, l’esprit de Foller était encore là, bien vivant, dans son nouveau corps, en la personne de Nico. Il était de nouveau à la tête de son laboratoire et maitre de ses connaissances, heureux et fier de ce qu’il avait accompli.

Planté en plein milieu de la salle de clonage, il en admirait les modifications, la modernité et la sophistication. Les encombrants cylindres avaient été remplacés par un chapelet de bulles en diamantine qui couvrait tous les murs. Une bonne quarantaine d’individus pouvait être produit, ici, en moins de six mois. Et la première fournée arrivait, justement, à maturité.

Il passa lentement tous les clones en revue. Les corps étaient parfaits. Les mutations indiscernables, à part pour la taille et le gabarit qui étaient toujours plus importants que chez l’original. Il s’arrêta devant le clone de Horst en le reconnaissant, resta quelques secondes, indécis, puis continua sa sélection. Il fixa son choix sur un spécimen d’une rare beauté. Un beau mâle bien bâti, au visage expressif, à la fois, triste et déterminé.

Comme tous les fœtus, le clone endormi flottait en suspension dans son liquide amniotique. Un long cordon ombilical le raccordait à la vie, lui procurant les éléments, l’oxygène et les enzymes accélérant dont il avait besoin. Un frémissement parcourut, soudain, l’échine du mutant qui se recroquevilla sur lui-même avant de lentement reprendre sa position initiale.

Nico passa le capteur de son lecteur devant le code barre de la cuve et obtint immédiatement l’identité du clone. Le nom, le prénom du jeune homme s’affichèrent à l’écran holographique, ainsi que toute une série de renseignements : Aguilar Ardan. Mâle. 21 ans. Américain. GAT. L.R. 28574. Mission Éternity.

Il l’observa quelques instants. L’ambiguïté de son regard, le cynisme qui se reflétait dans ses grands yeux verts et le petit clignement nerveux qui lui faisait tressauter la paupière, ne laissaient rien présager de bon pour le malheureux qu’il avait choisi d’infester. Il mémorisa son matricule, rangea le lecteur dans la poche de sa blouse, puis quitta la salle de clonage.

Les lumières s’éteignirent automatiquement derrière lui. Les parois en diamantine s’opacifièrent brusquement, puis l’obscurité fit tout disparaitre.

CHAPITRE N° 19

Le géo-croiseur surgit des ténèbres, puis entra lentement dans le champ de la caméra, totalement transformé, éblouissant. Il était devenu le vaisseau le plus imposant de tous les temps (mis à part, bien sûr, l’inimitable vaisseau extraterrestre récemment conçu, mais malheureusement inutilisable). Un colosse de roche, dur comme le diamant, entièrement recouvert d’un épais film de protection nano-synthétique et auto-réparant, qui brillait sous la lumière des projecteurs. De nombreuses proéminences avaient été rabotées à sa surface pour le rendre spatio-dynamique.

La pointe avant du météore était recouverte par un immense bouclier de protection. Le filet d’amarrage, désormais inutile, avait été retiré. Sur le flanc visible du géo-croiseur s’alignaient une rangée de petits cratères. C’est vers l’un d’eux que se dirigeait le transbordeur qui venait d’apparaitre au bas de l’écran.

Eva Kesh, toujours fraiche, commentait la scène :

- « Voilà…! C’est maintenant au tour des deux Géno-Cubes. Ils vont être débarqués, puis entreposés dans l’Auto-Lab, au cœur du géo-croiseur, à l’abri des chocs, des radiations cosmiques, des tempêtes magnétiques qui ne manqueront pas de venir perturber leur improbable et non moins incroyable voyage. C’est une petite colonie d’environ mille personnes qui est emprisonnée à l’intérieur de ces ice-cubes. Des dizaines de milliers d’A.D.N qui devront résister et survivre à un trajet de cinquante sept mille années lumières, durant près de soixante-quinze mille ans. Cela est-il possible…? ». La super présentatrice apparut à l’écran. « C’est la question que nous poserons tout à l’heure à notre invitée. Elle en profitera pour nous annoncer sa retraite qui sera, je l’espère, le début d’une nouvelle aventure pour elle. Une exclusivité «Space Oditty»…! Au-delà de l’enjeu énergétique et du défi technologique que cette mission représente, tout cela est-il bien raisonnable. C’est une sorte de pari sur l’avenir. Incertain pour les uns, essentiel pour les autres. Y-a-t-il un réel danger ? Comment garantir notre sécurité ? Des questions dont nous débattrons avec les experts du Gouvernement, dans un moment…! Le transbordeur a atteint le cratère d’accès et doit maintenant y pénétrer. La manœuvre est délicate ! Voilà, c’est fait…! Nous n’en verrons pas plus. Les Géno-Cubes vont être déchargés et vont ensuite rejoindre leur point d’arrimage dans les entrailles du géo-croiseur ».

Le cratère se referma lentement sur le transbordeur.

- « Les voilà livrés à eux-mêmes…! » reprit Eva Kesh. « Enfin, pas tout à fait, si l’on prend en compte l’équipage d’autons qui doit les conduire sur Eternity….! Ces derniers sauront-ils s’auto-régénérer durant aussi longtemps sans accumuler les erreurs, ni perdre aucune fonction ? Sauront-ils protéger les A.D.N dont ils ont la responsabilité et assurer une maintenance aussi complexe. Il va ensuite s’agir, pour eux, de réaliser la construction de l’Auto-Lab, d’engins robotisés sophistiqués et de super-calculateurs, d’aménager les lieux de vie, de produire la nourriture, sans cesser de réparer tous types d’avaries…! Ce sont des usines, un super générateur, une machinerie gigantesque qu’il leur faudra gérer. Toute cette débauche de technologies suffira-t-elle ? Et je repose la question, tout cela est-il bien nécessaire…? Mlle Baron, bonsoir…! Vous avez été la maitre d’œuvre de ce projet pharaonique et vous êtes venue sur ce plateau pour essayer de nous persuader de son utilité. À vous l’honneur, donc… ! ».

Claire Baron sourit maladroitement à la caméra et décroisa les jambes en se tortillant dans son fauteuil. Elle se redressa, recroisa les jambes, tentant de se souvenir des premiers mots de son discours, puis se lança sur un ton emprunt d’une fausse sévérité :

- « Bonsoir..! Nous savons tous que l’aventure spatiale a longtemps été jonchée de tentatives avortées et de sacrifices héroïques, et que ceux-ci n’ont jamais été inutiles. Ils nous ont permis d’aller plus loin, avec plus de sûreté…! Nos longs-porteurs sont la preuve que les technologies d’aujourd’hui, que notre savoir-faire, peuvent nous aider, une fois encore, à repousser les limites…! Bien sûr, ce voyage est exceptionnel et il peut vous sembler irrationnel, utopique, inutile. Je ne suis pas là pour en juger…! Mais il est techniquement faisable. Le vaisseau est à la dimension du défi. Et je peux vous garantir qu’il arrivera à destination. Les tests, les simulations, nous autorisent à être des plus confiants. Évidemment, il n’est pas à l’abri d’une panne imprévue, bien que le risque soit vraiment très faible, mais nous restons en liaison perpétuel avec l’équipage d’autons pour les aider à résoudre le moindre problème. Ils bénéficieront, ainsi, des avancées technologiques, des nouvelles découvertes, tout au long de leur périple, et en seront d’autant plus efficaces…! Je suis tout aussi confiante en ce qui concerne le Géno-Cube. Lady Ridley vous parlera mieux que moi de ce qui se trouve à l’intérieur. Mais pour ce qui est de sa conception, je peux vous certifier qu’elle est parfaite, qu’aucune particule dangereuse ne traversera la coque de protection. Celle-ci est même capable de résister à un effondrement géologique. Il n’y a rien à craindre de ce côté-là…! Vous avez parlez de nécessité, mais aussi de dangerosité. Le danger nous force parfois à agir, afin de le devancer. La menace extra-terrestre et la menace militaire sont bien réelles, et l’erreur serait de croire que nous avons du temps devant nous. Nous emparer de cette nouvelle et surpuissante ressource énergétique qu’est la Neutrinite nous permettra de tenir en respect tous nos ennemis. Voilà en quoi ce voyage est nécessaire…! ».

- « Certes, les militaires sont encore bien loin de votre destination, mais les extra-terrestres, eux, y sont, peut-être, encore installés. Je doute qu’ils vous accueillent avec bienveillance. Ils n’auraient pas de mal à vous intercepter et, ainsi, à découvrir notre présence…!? » lui fit remarquer Eva Kesh.

- « Votre argument ne tient pas debout…! Vous savez très bien que la Sécurité nous impose un système d’auto-destruction automatique pour ce cas de figure. Dans l’éventualité d’une défaillance technique, c’est envisageable. Mais si les extra-terrestres sont toujours sur les lieux, nous le saurons assez tôt et je crois que la meilleure chose à faire dans ce cas-là, sera de trouver un terrain d’entente. Nous avons un avantage sur eux : nous savons où ils se trouvent, nous connaissons leur langage, leur armement, leur technologie…! Ceci dit, nous ne pensons pas faire de mauvaise rencontre. La planète Éternity est hautement polluée, relativement éloignée d’un système habité, et beaucoup moins riche en Neutrinite qu’on le supposait. Elle représente peu d’intérêt, dans une région qui en regorge. Elle n’a sans doute été qu’une escale malheureuse pour les extra-terrestres qui l’on découvert…! Pour nous, c’est une première étape…! Sa composition atmosphérique peut facilement être améliorée et la pollution qui y règne, entièrement éliminée. Il y a de la glace d’eau en quantité, ainsi que toutes les matières premières dont nous aurons besoin. Je ne dis pas que c’est un paradis, mais les conditions sont favorables pour un retour à la vie…! ».

- « Si nous excluons les militaires et les extra-terrestres, il reste pourtant une dernière menace. Je parle au nom de vos nombreux détracteurs qui redoutent toujours autant la normalisation des mutations. Est-il bien sage de laisser Lady Ripley conduire cette mission…? Une trahison est-elle envisageable, voire une invasion en retour…? ».

- « Je ne peux décemment pas répondre à cette question Madame Kesh…! J’ai accepté de collaborer à ce projet pour les mêmes raisons que Lady Ripley et parce qu’elle a toute ma confiance. Ces arguments sont ridicules…! Voilà dix ans déjà que nous envoyons des mutants dans nos colonies et nous n’avons jamais eu à nous plaindre de leur fidélité. Connaissez-vous quelqu’un qui ait un sens du sacrifice aussi développé que celui de Lady Ridley. Quelqu’un qui soit mieux armé qu’elle pour combattre tous les démons de l’espace. Qui soit de taille à diriger toute une colonie et à affronter l’inconnu. Et d’ailleurs, elle ou un autre, croyez vous que cela puisse changer quelque chose…!? ».

- « Je ne le pense pas…! Mais, pourtant, d’après sa dernière prestation télévisée, elle semblait très attachée à sa créature. Elle a fait sensation et en a alarmé plus d’un en se montrant avec ! » remarqua la présentatrice.

- « Vous avez aussi pu voir comme elle a su l’amadouer, la dompter et la rendre inoffensive…! » lui rétorqua la technologue. « Le public ne s’y est pas trompé, d’ailleurs. Vous avez pulvérisé toutes vos audiences, si je ne m’abuse, et plusieurs millions de visiteurs sont déjà venus admirer ce soi-disant monstre, en seulement quelques jours. Je crois qu’elle a su les rassurer ! ».

- « Vous ne m’en voudrez pas alors de revenir sur cet épisode, avant de retourner, ensuite, assister au départ officiel de la mission Éternity…! Je vous remercie, Melle Baron, d’avoir répondu à nos questions. Retrouvons-nous dans un instant ! ».

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- « Ardan, mon chéri, je t’ai dis que je ne voulais pas qu’il regarde ces horreurs…! ».

Ardan, assis dans le divan du salon, se retourna vers sa femme.

- « T’inquiètes pas, il s’est endormi…! » murmura-t-il, en montrant l’enfant blotti à coté de lui.

À l’écran, le terrifiant faciès de la Reine-xénomorphe leur faisait face. Elle regardait la caméra d’un air curieux comme si elle cherchait à voir au travers et à pénétrer chez le téléspectateur. Les mâchoires serrées, la collerette épanouie et scintillante de reflets ambré ; elle présentait parfaitement. On pouvait même l’entendre cliqueter. Ce simple son, ce cliquetis mat et étouffé qui résonnait doucement à travers ses lobes frontaux, suffisait à la rendre attendrissante. Elle n’était plus qu’une pauvre bête sauvage, esclave de ses instincts, capable du pire comme du meilleur.

L’animal dodelina soudain de la tête, secoua sa collerette, puis émit un long gémissement. La caméra recula pour reprendre un peu de champ ; la Mutante était là, juchée sur un porteur à sustentation, seule face à l’imposant xéno-morphe, sans autre protection qu’une simple rambarde. Celle-ci s’approcha lentement de la Reine-xénomorphe, la main tendue. Arrivée à sa hauteur, elle lui flatta gentiment le museau, puis lui donna une gourmandise. Aussi simple que ça !

- « Eh ben, dis donc, elle ne manque pas de courage…! Ho, la, la, tu as vu ça, cette mâchoire ! » s’exclama la jeune mère en voyant la gueule du xéno-morphe s’entrouvrir.

- « Elle pourrait n’en faire qu’une bouchée, et pourtant elle lui mange dans la main. Allez, viens t’asseoir, ça vient de commencer ! » dit Ardan en tapotant le divan du plat de la main.

Il remonta le volume, se cala dans les coussins et enlaça sa petite femme adorée. La voix d’Eva Kesh résonna dans le salon.

- « … cela se passait au grand zoo du parc naturel de Northland, lors de la présentation officielle des xénomorphes au public. L’étape suivante semble bel et bien être la naissance en captivité de xénomorphes semi-originel et l’étude du phénomène de dé-mutation qui leur permet de retrouver leur forme ancestrale. Peut-être un espoir pour débarrasser nos propres mutants de gènes encombrants…! Il est temps maintenant de retourner vers le système Arios, pour assister au départ officiel de la Mission Éternity. Voilà, nous y sommes…! Nous retrouvons le super vaisseau Éternity, conçu à partir du géo-croiseur Téoris 47, pour un dernier adieu. Souhaitons bonne chance à nos courageux volontaires. À Melle Claire Baron, à Lady Ripley, bien sûr, et à tous ces anonymes héros de l’Humanité qui ont accepté de faire cet incroyable voyage vers l’inconnu. Que serons nous devenus quand ils toucheront enfin au but…? Les aura-t-on oubliés…? Serons-nous encore là pour les voir resurgir du néant et renaitre dans un nouveau monde…? Nous les suivrons, siècles après siècles, millénaires après millénaires, dans leur odyssée galactique en espérant qu’un jour ils continueront d’écrire la grande Histoire de l’Humanité…! Le transbordeur sort du géo-croiseur pour regagner le vaisseau cargo. Les Géno-cubes sont maintenant en sécurité. Les panneaux se referment sur eux et ne s’ouvriront, désormais, qu’à la fin du voyage, dans un peu plus de soixante-quinze mille ans…! Encore quelques secondes et ce sera le grand départ. 3, 2, 1, les voilà partis. Bonne chance à eux ! ».

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Le géo-croiseur accéléra imperceptiblement. Sur son flanc, jaillissant d’un des cratères d’échappement, une impressionnante colonne de gaz bleutée apparût et s’étira dans le vide. Il dépassa, bientôt, le vaisseau-cargo, puis s’éloigna de lui, mètre par mètre, découvrant son train-arrière. Les immenses tuyères de compression étaient fichées à l’intérieur d’un immense cratère central. Une gerbe de gaz brûlant s’en échappait avec force, poussée par un puissant éclat blanchâtre. Le géo-croiseur se décala légèrement, et les téléspectateurs purent y apercevoir comme un mini soleil qui se consumait tout au fond. Une boule de feu blanche, étincelante, crachée par les moteurs à fusion. La lueur s’intensifia peu à peu, jusqu’à en devenir aveuglante. Elle enveloppa le super-vaisseau Éternity qui ne fut bientôt plus qu’un point lumineux dans l’espace et se perdit rapidement dans la multitude d’étoiles.

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- « Ça me fait bizarre de savoir que tu es là-dedans…! Je m’inquiète pour toi et en même temps je suis jalouse…! C’est idiot, mais j’ai l’impression de te perdre…! ».

- « C’est juste un peu d’A.D.N congelé…! Moi, je suis toujours là ! » répondit Ardan, en embrassant sa femme sur la joue. Leur enfant dormait à poing fermés. Le son de la télé était coupé et Eva Kesh parlait dans le vide, à l’écran.

- « Dans soixante-quinze mille ans, c’est une autre que tu aimeras…! Ça me fait de la peine ! ».

- « Pour moi, tu seras le plus beau des souvenirs…! Je pourrai penser à toi, si je suis triste ! » dit Ardan pour la rassurer.

- « C’est gentil, mon amour, de me dire ça…! Je t’aime…! Mais, quand même…! Ça ne m’empêche pas d’être jalouse ! » soupira la jeune femme en se lovant contre lui avec un air coquin. Il se pencha vers elle et ils s’embrassèrent avec passion.

Au même instant, le noble et austère visage de Lady Ripley remplaça celui de la présentatrice. La Mutante, le regard fixe, semblait observer les deux amoureux en train de se bécoter. Mû par un sixième sens très développé, Ardan ouvrit un œil et croisa, alors, son regard perçant. Il se sentit subitement pris en flagrant délit d’indécence. Gêné au plus profond de lui-même. Presque honteux. Sa femme se figea elle aussi, puis tourna la tête vers le diffuseur.

- « Encore elle…! » dit-elle en voyant l’intruse. « Je ne sais pas si j’ai raison d’être jalouse, vu la tête qu’elle a, mais ce qui est sûr, c’est qu’elle commence à m’énerver…! Et, en plus, tu montes le son ! ».

- « Elle va parler de la Mission…! Ça m’intéresse ! Et puis, franchement, tu n’as pas à être jalouse. Je la considère comme ma seconde mère ! ».

- « La tienne suffit bien…! Avec celle-là en plus, ce serait l’bouquet! ».

- « Ne le prends pas mal, mon amour…! Ben, reste ! ».

- « Je vais coucher Yehan. Lui aussi, il a besoin de sa maman…! » dit-elle en prenant le gamin dans ses bras. « Ouf…! Il a encore pris du poids ce petit bonhomme. Allez, tu vas faire dodo dans ton lit ! ».

Le gamin s’accrocha au cou de sa mère, puis se frotta les yeux avec le poing.

- « Il est parti, papa…? ».

- « Mais non, je suis toujours là, mon p’tit chou…! » répondit Ardan. « Fais-moi un bisou. Allez, bonne nuit. On regardera tout ça, demain. Que tu saches, au moins, que ton père fait, maintenant, partie de l’Histoire…! ».

- « Pfff…! » fit sa femme en se détournant, un sourire narquois au coin des lèvres.

Ardan remonta le volume. La voix de la Mutante l’envoûta instantanément.

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- « … Le propre d’une mère n’est-il pas de protéger sa progéniture et de forger une unité, un lien indéfectible qui unisse les siens autour d’elle. C’est la raison pour laquelle nous avons préféré utiliser la même souche-mère. Pour assurer une stabilité à la colonie…! ».

- « Pourtant, Mlle Baron, elle, est issue d’une nouvelle souche-mère. Il semble que le gouvernement ait voulu équilibrer un peu les choses. Ne craignez vous pas quelques tensions…? » demanda Eva Kesh.

- « C’est moi-même qui ait proposé à Mlle Baron de m’accompagner dans cette aventure. Elle a toute ma confiance, toute mon amitié, et je sais pertinemment que nous partons en alliées. Son rôle est essentiel et le fait qu’elle soit issue d’une nouvelle souche-mère ne me gène en rien. Au contraire, je trouve cela très sain, dans une certaine mesure…! Le gouvernement avait besoin de rassurer l’opinion et il a fait le bon choix en nommant une personnalité d’une aussi grande valeur morale et intellectuelle. Je me réjouis de la savoir à mes cotés ! ».

Claire Baron eut un petit sourire gêné et esquissa une mimique de remerciements. Le maquillage dissimulait fort heureusement le rouge qui lui monta aux joues. La super-présentatrice reprit son interrogatoire :

- « J’aimerais revenir sur ce phénomène sociétal qui enfle dangereusement et qui voit un nombre inquiétant de citoyens s’intéresser au génétisme, voire à l’approuver…! La polémique a redoublé d’intensité et des violences ont même été enregistrées au sein de la Cité. Qu’est-ce que vous en dites ? ».

- « Évidemment, en premier lieu, je déplore ces actes de violence et je plains les victimes. Mais je reste attentive à l’appréhension de la population face à une telle menace. Je crois que les lois sécuritaires que le gouvernement a établies ne pourront pas empêcher les dérives qui s’annoncent. Il n’a pas d’autre choix que de durcir la sécurité avant que les choses ne s’emballent. Espérons qu’il ne soit pas trop tard…! Un jour ou l’autre le verrou de l’hypocrisie finira par sauter et ce sera la majorité qui voudra devenir éternelle…! Vous savez que j’ai toujours été attentive à la sécurité. En quinze ans, nous n’avons eu à déplorer aucun trafic d’A.D.N mutant et cela durera aussi longtemps que nous le voudrons bien. Pour ma part, je continuerai à agir en toute transparence et je peux vous garantir que mon successeur fera de même. La protection du patrimoine génétique de l’Humanité est, pour nous, une priorité absolue…! Faut-il rappeler à nos volontaires que l’éternité n’est pas un privilège, mais qu’elle se mérite ! ».

- « Une autre question : le retour des colons-mutants a été autorisé. Dans des conditions plutôt contraignantes, certes. Mais n’y a-t-il pas, là, un risque de plus pour la population, malgré les mesures de sécurité envisagées ! ».

- « Ma chère Eva, vous avez encore du temps devant vous avant de vous inquiéter pour ça…! Vous savez bien que les volontaires ont signés pour des missions de soixante cinq ans. Les premiers retours, s’il y en a, car ils ont la possibilité de signer pour de nouvelles missions, ne se feront pas avant une cinquante d’années. D’ici là, les évènements auront, peut-être, fait évoluer les lois. Si ce n’était pas le cas, eh bien, ils se retrouveraient pour le restant de leurs jours dans une prison dorée. Ils savent ce qui les attend. Certains préféreront certainement un retour sur Terre dans ces conditions, à une épuisante éternité. Mais ils ne seront pas si nombreux. Leur isolement pourra être assuré très facilement. Moi-même, m’en suis-je plains une seule fois ? ».

- « Vous restez relativement optimiste, donc, et nous espérons que vous avez raison…! Je vous remercie d’avoir répondu à nos questions, Lady Ripley. Nous vous laissons à vos recherches et à vos chères petites bêtes…! Merci, encore. Et surtout, bon voyage ! ».

Un sourire amusé éclaira le visage de la Mutante, elle hocha la tête, puis disparût de l’écran.

- « Bienvenue à vous Mr le Gouverneur et merci de participer à notre émission. Avant de vous entendre, j’aimerais faire un petit récapitulatif sur la mission Éternity et effectuer une plongée vers la planète du même nom. Allons découvrir ce qui s’y cache et ce qui attend nos courageux colons ! ».

Lew Danton rengaina son sourire et se concentra sur le diffuseur holographique.

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CHAPITRE N°20

Le Général Shell tapa du poing sur la table et se leva brusquement en s’écriant :

- « J’vais vous le dire, moi, c’qui vous attend, sales cons d’civils…! Une guerre totale ! ». Il coupa le son du diffuseur et jeta la télécommande devant lui.

La tablée de responsables qui l’entourait l’approuva d’une seule voix :

- « Yeah…! ».

- « Ces saletés de mutants veulent nous couper l’herbe sous le pied…! Si leur putain d’vaisseau tient la route, ils arriveront avant nous, avec largement assez d’avance pour se constituer une armada. Et là, il sera trop tard. Je n’vois plus qu’une seule chose à faire, messieurs : trouver un allié…! ».

Les généraux unirent à nouveau leur voix, mais l’approbation sembla, toutefois, moins enthousiaste.

- « Yeah…! ».

- « Vous savez qu’il nous faut tenter le tout pour le tout. Que sans aide, nous sommes condamnés…! Notre honneur bafoué nous interdit de capituler et nous demande d’agir…! Malgré le risque que cela représente, il faut nous allier aux extra-terrestres, c’est notre dernière chance. Nous aussi, nous savons où ils se trouvent. Nous pouvons donc les contacter. Avec toutes les précautions qui s’imposent, bien sûr…! Nous pouvons décider, dès maintenant, d’envoyer un de nos vaisseaux jusqu’à eux pour les prévenir de la menace qui pèse sur eux…! Sans escale, il peut atteindre sa destination avant la mission Éternity. En échange de quoi, ils nous serons très certainement redevables ! ».

- « Ou pas du tout…! D’après ce que nous en savons et s’ils existent encore, ce sont des ennemis potentiels. Ils ont l’air civilisé, mais sont plus militarisés que nous ne l’avons jamais été…! Il faudrait être certain d’obtenir leur aide et leur reconnaissance ! » proposa l’un des généraux.

- « Yeah…! » firent les autres, en chœur.

- « Nous avons un avantage. Fragile, mais exploitable…! » répondit le Général Shell. « C’est qu’ils ne savent rien de nous…! On peut leur faire très peur ! Ils ont certainement un point faible sur lequel on pourra appuyer ! ».

- « Ils n’ont pas l’air d’être aussi lâches et influençables que vous l’espérez, Général Shell. Il serait plus efficace de leur proposer un marché. De leur donner quelque chose de plus consistant, en échange de leur amitié. Il faut être craints, mais rester généreux…! ».

- « Et que comptez-vous leur offrir de si précieux…? » demanda l’un d’eux, d’un air dubitatif.

- « Ce n’est pas l’essentiel…! » reprit le Général Shell. « Nos descendants ont soixante-quinze mille ans devant eux pour trouver la bonne stratégie…! Mais nous, messieurs, nous n’avons plus une seconde à perdre. Nous devons nous décider pour eux…! Entre deux calamités, il nous faut choisir la moins pire, et je préfère cette alliance, au sida génétique que les civils nous promettent ! ».

- « Yeah…! » firent les généraux, convaincus.

- « Puisque nous sommes d’accord, je propose de sacrifier l’équipage du Pionner 16 021. De le mettre en perdition et d’utiliser les relais de secours pour contacter nos futurs alliés. Nous détruirons le vaisseau avant qu’il tombe entre leurs mains…! Ils sauront où nous sommes, mais pas qui nous sommes. Avec un message clair et quelques promesses, nous pourrons obtenir leur confiance et leur aide ! ».

- « Vous oubliez une chose, Shell…! » fit remarquer un vieux général au teint pâle et cireux, et aux traits marqués par les maladies qu’il endurait. « C’est que Lady Ridley pourra négocier avec eux, d’autant plus facilement qu’elle aura l’Éternité à leur offrir…! ».

- « Qui vous dit que nous n’arriverons pas à nous en emparer, d’ici là…! Quoiqu’il en soit, j’ai dans l’idée, qu’ils préféreront s’allier avec nous, plutôt qu’avec une bande de xénomorphes mutants. Ils n’essaieront même pas de parlementer quand ils apprendront que des xénomorphes débarquent pour les envahir. Ils les écraseront ! ».

L’idée plût aux généraux qui l’approuvèrent avec enthousiasme :

- « Yeah…! ».

- « Messieurs, nos techniciens n’attendent plus qu’un ordre pour lancer le Pionner 16 021 vers sa nouvelle destination…! Alors, joignons nos efforts pour ce dernier combat et jetons nous à corps perdus dans cette guerre totale dont nous sortirons morts ou vainqueurs…! Rendons un dernier hommage à nos sacrifiés et prions pour leur salut ! ».

Ils se levèrent, puis se donnèrent la main. Deux, trois secondes de pieux recueillement leur suffire.

- « Qu’ils partent en paix…! Amen ! ».

- « Amen…! ».

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CHAPITRE N° 21

Le prêtre fit le signe de croix et effleura la chevelure du jeune homme qui priait agenouillé face à lui.

- « Mon enfant, tu es l’élu que Dieu a choisi pour accomplir sa volonté. Dans sa grande clairvoyance, il t’a donné la foi. De celle qui renverse les montagnes et repousse les flots du déluge. Il t’a béni de sa lumière pour que tu nous montres le chemin. Tu brandiras la Croix, l’Étoile, la Svastika et le Croissant à travers le monde, pour rappeler à l’Humanité que Dieu est toujours auprès d’elle et que son fils revient pour la sauver. Amen…! ».

- « Amen…! ». Des centaines de voix s’élevèrent sous la coupole et retentirent dans toute l’église.

Le jeune homme releva la tête, puis se signa. Le prêtre fit un pas de coté et passa au suivant. Une suivante, en l’occurrence. Une jeune fille à la peau noire et aux cheveux blonds comme les blés. Celle-ci baissa les yeux, les mains jointes sous son menton, afin de recevoir sa bénédiction. Elle était la dernière du rang.

Derrière elle et les six autres jeunes volontaires qui priaient à genoux devant l’autel, se trouvait réunie toute la communauté œcuménique de l’arrondissement. Il n’y avait plus une place de libre sur les gradins et les croyants s’entassaient de bas en haut sur toute la largeur de l’amphithéâtre.

- « … et que sa fille revient pour la sauver. Amen ! ».

- « Amen…! ».

Le prêtre remonta solennellement les marches de l’autel, se plaça sous les quatre insignes religieux qui surplombaient l’arrière scène, puis invoqua silencieusement l’aide de Dieu, les yeux rivés au ciel et les bras grands-ouverts. La foule se recueillit avec lui, mains jointes et têtes baissées.

- « Mes frères, mes sœurs, mes chers enfants, nous sommes réunis en ce Jour Saint, pour dire adieu à nos fils et à nos filles…! Ce sont des adieux qui se veulent emplis d’espoir pour que s’apaise le chagrin que nous ressentons, tous, à les voir partir. Et cet espoir, c’est celui d’un monde meilleur, où la parole de Dieu est écoutée et comprise. L’espoir d’une Humanité pure et innocente, forte de sa foi et de la conscience divine qui l’éclaire…! Trente ans de prières, d’appel à l’aide et de cris de colère n’ont pas suffit à réveiller la population de son apathie. La majorité de nos concitoyens reste acquise à la cause des scientifiques. Ils votent, sans réfléchir à la menace qui pèse sur nous…! Pensent-ils vraiment échapper au cataclysme annoncé à l’aide de quelques lois sécuritaires. Peut-être, espèrent-ils, tous, au fond d’eux-mêmes, devenir des mutants et enfanter des monstres, à l’instar de ces fous dangereux que sont les adeptes du génétisme…! Je n’en suis pas certain. Je crois qu’il est encore temps de sauver leur âme. De les remettre sur le chemin qui mène à Dieu. Et d’aller à nouveau, vers eux…! ».

Le prêtre inspira une grande bouffée d’air. D’un geste lent et emphatique, il désigna les sept jeunes auréolés de lumière, qui priaient au bas de l’autel, puis reprit son sermon :

- « Gloire à vous mes chers enfants, car vous êtes les élus de Dieu. Vous êtes ses nouveaux apôtres. Les gardiens de la foi à travers le monde et jusqu’au fin fond de la galaxie…! Vous êtes les sauveurs de l’Humanité ! Demain, vous partirez prêcher la Vérité. Vous irez grossir les rangs de notre Armée œcuménique et serez la voix de Dieu. Celle de vos familles, de vos amis, de vos église, et de tous ceux qui refusent l’inexorable agonie de l’Humanité…! Lady Ridley est dans tous les foyers, exhortant chaque famille, chaque enfant, à prendre son parti, contre la promesse d’une vie éternelle. C’est auprès d’eux que vous, aussi, devrez être. La rue, les bars, les boites de nuit seront votre champ de bataille. Votre foi, votre volonté, votre parole et votre amour de l’Humanité seront vos seules armes. Partout où l’apathie et l’indolence règne en maitre, vous agirez. Vous réveillerez les consciences silencieuses et les guiderez sur le chemin de la Vérité…! La Mission Éternity ne doit pas atteindre son but. Ils n’ont envoyé, là-bas, aucun humain né de la main de Dieu. Qu’arrivera-t-il à l’Humanité quand ces monstres reviendront sur Terre, plus puissant que jamais…? L’Humanité aura-t-elle, seulement survécu à ce qui s’annonce…? Aurons-nous su résister à la tentation et aux flots déchainés de la folie humaine…? Aurons-nous eu le courage de nous battre jusqu’au bout contre ce terrible ennemi…? Je ne peux pas en douter…! Et c’est vous, mes chers enfants, anges de la Foi et de la Vérité, qui nous donnerez la force dont nous avons besoin. Qui porterez nos espoirs à travers le vaste monde, et la parole de Dieu à l’oreille des sourds…! Nos prières vous accompagneront où que vous soyez et ce chant résonnera en vous à chaque instant de la journée. Chaque jour nous honorerons l’un d’entre vous comme un saint. Vos noms seront gravés sur les Tablettes Sacrées et rejoindront le sanctuaire de notre grande et longue Histoire…! Prions…! Prions, mes frères et sœurs, pour que les puissances divines leur insufflent la force et la sagesse. Invoquons Dieu pour que sa lumière éclaire leur chemin et leur apporte le feu sacré. Et que dans son infinie bonté, il les aide à sauver l’Humanité. Amen ! ».

- « Amen…! ». L’amphithéâtre vibra d’une seule voix. Un grand froissement se fit entendre, puis le silence s’imposa. Enfin, sortant de nulle part, une magnifique voix de soprano s’éleva doucement sous la coupole et électrisa la foule. Tous ces visages semblaient unis dans la même prière; néanmoins, derrière certaines de ses paupières closes se cachaient de traitres pensées, bien plus sombres qu’il n’y paraissait.

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CHAPITRE N°22

Cloué sur sa croix, un xéno-morphe sanguinolent agonisait sous un soleil de plomb, tout en haut d’une colline. À ses pieds, une longue file de xénomorphes éreintés passait sans le voir. La même blessure ensanglantée dessinait l’étoile jaune de David sur leur poitrail décharné. Sur un coté du sentier qu’ils empruntèrent, les rejoignirent une rangée de xénomorphes, identiques à eux, mais aux torses bardés d’explosifs. Sur l’autre coté du chemin, une seconde rangée de xénomorphes vint se mêler à leurs congénères en brandissant gaiement de petites girouettes colorées en forme de svastika pour les faire tournoyer dans le vent. Ils formèrent, ensemble, une interminable colonne. Par devant eux, et comme posé sur l’horizon, un scintillement lointain guidait leur pas.

Sur la colline, le christ xénomorphe, tourna la tête vers la petite lueur qui brillait au loin, se tordant le cou pour essayer de l’apercevoir. Une douloureuse et indicible tristesse émanait de son horrible faciès sans yeux. Il émit un long et faible gémissement qui s’envola dans les airs au-dessus du sombre cortège.

À l’horizon, surgissant de partout à la fois, de mille directions différentes, s’étiraient de longues processions de xéno-morphes qui convergeaient, toutes, au même endroit. La lumière du soleil couchant se reflétait sur la diamantine du mausolée vers lequel elles se dirigeaient, et rayonnait tel un phare pour les guider.

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La noble dépouille de Lady Ripley était auréolée d’une fantastique et surpuissante aura. Elle gisait allongée et flottait, immobile, à l’intérieur de sa bulle-cercueil. Un grand linceul blanc enveloppait son corps disproportionné et en dissimulait les difformités. Seul son visage était nu, poudré de fines paillettes d’or et de platine. Son profil était presque méconnaissable tant elle avait mutée et vieillie. Sa longue et large collerette ornementée d’or et de diamants se déployait depuis la base de son crâne, tout autour de l’imposante proéminence qui lui couvrait la nuque, et scintillait de mille feux.

Des dizaines de milliers de xénomorphes éplorés se prosternaient au pied du mausolée, ivres de douleur et de chagrin, et gémissaient comme des chiens abandonnés, pleurant la mort de leur Mère à tous.

Une petite flamme s’alluma dans le crépuscule, puis dix, cent et des milliers, enfin, portées à bout de bras par les processions qui avançaient. Un immense océan d’étoiles se mit à scintiller dans la nuit. En son centre, la foule agglutinée, comme aspirée par de lents courants cosmiques, forma un berceau de lumière sur lequel semblait flotter la sépulture de Lady Ripley.

Un premier xénomorphe jeta, alors, sa chandelle incandescente dans le réceptacle prévu à cet effet. La flamme du brûleur s’alluma instantanément et fusa à l’intérieur de la bulle-cercueil, illuminant la paroi de diamantine d’un vif éclat bleuté. Un à un, les xénomorphes défilèrent pour se prosterner devant la dépouille de Lady Ripley, jetant ensuite leur chandelle dans la fournaise. La chaleur fit très vite craquer le masque d’or et de platine de la morte. Son imposante collerette se recroquevilla lentement, puis, enfin, son linceul s’embrasa et se mit à brûler avec intensité. Son corps tout entier disparut dans les flammes, dans une boule de feu blanche et aveuglante.

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L’actrice, encore endormie, sentit la brûlure du séchoir sur sa peau. Elle sortit soudainement de son cauchemar et ouvrit les yeux. La petite rampe d’éclairage fixé au-dessus du miroir éclairait son visage et l’éblouit l’espace d’un instant. La maquilleuse la regarda à travers son reflet et lui sourit derrière son masque de protection.

- « C’est presque fini…! » lui dit-elle d’une voix un peu étouffée.

- « Déjà…!? » s’étonna l’actrice. Elle regarda l’heure. « Mais, j’ai dormi tout le temps…! ».

- « Vous en aviez bien besoin…! Vous avez ronflé comme une bienheureuse ! ».

- « Ah, bon…!? Vous auriez dû me réveiller…! ».

- « J’ai bien essayé de vous siffler dans les oreilles, mais avec le masque… (elle montra du doigt celui qui lui couvrait la bouche) …vous n’avez rien entendu. De toute façon, ça ne pouvait vous faire que du bien de dormir un peu ! ».

- « C’est sûr…! Bon sang, vivement que ça se termine. Je n’en peux plus de ce film. C’est cauchemar sur cauchemar, en ce moment. Je vois des xénomorphes, partout ! Et ce truc que je dois porter sur la tête, toute la journée…! Heureusement, c’est la dernière séance ! ».

- « Ça va, c’est pas trop chaud…? » demanda la maquilleuse. « C’est bientôt sec…! » précisa-t-elle, tandis qu’elle passait le séchoir sur les contours du masque qu’elle venait d’encoller, et l’agitait doucement de gauche à droite à quelques centimètre du visage de l’actrice. Puis, elle ajouta : « C’est un peu plus long qu’avec l’autre colle, mais, au moins, avec celle-là vous n’avez plus d’allergie ! ».

- « C’est déjà ça…! » répondit l’actrice. « Si je pouvais ne plus faire de cauchemar, ce serait encore mieux. Vous savez, j’ai cru que je faisais une fixation, une espèce de psychose obsessionnelle, mais je crois que c’est la perspective de ce foutu voyage qui me rend folle. Je ne veux pas l’avouer, mais je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie. J’ai l’impression d’être dans le Couloir de la Mort ! ».

- « C’est sûr, moi, je ne pourrais pas. J’ai déjà une peur bleue des avions, alors, partir dans l’espace, c’est carrément au-dessus de mes forces. Personne ne vous en voudra si vous laissez tomber ! ».

- « J’en décevrais plus d’un, au contraire. Moi, la première…! Et c’est, justement, là qu’est le danger. C’est devenu un défi, pour moi. J’ai besoin de surmonter ma peur, de me prouver que je suis assez forte. C’est vraiment de la folie…! Ils n’ont pas tort ceux qui me prennent pour une folle, parce que je ne les laisserai pas me traiter de lâche. J’irai, coûte que coûte, et malgré les risques ! ».

La maquilleuse essaya de la rassurer :

- « Je suis bien certaine que ce voyage vous paraitra le plus merveilleux de tous, une fois là-haut. Ça doit vraiment être fantastique de se retrouver en apesanteur ! ».

Perdue dans ses pensées, l’actrice répondit, un brin ironique :

- « Je serai la première star à briller dans l’espace…! Tout ce que j’espère, c’est que ça servira à autre chose qu’à faire des entrées ! ».

- « C’est plus que probable…! Mon plus jeune n’a plus qu’une idée en tête depuis qu’il a vu votre saga : devenir astronaute ! Il s’est même mit à dessiner des xéno-morphes. Évidemment, je préfère qu’il devienne dessinateur, mais s’il veut être explorateur, qu’est-ce que j’y pourrai. Ce sera de votre faute…! ».

- « J’espère que vous ne m’en voudrez pas…! » dit l’actrice en esquissant un sourire.

- « Bah, bien sûr que non…! Ça serait le comble ! ».

La maquilleuse arrêta soudain le séchoir et le posa sur la table parmi les pots de colle, les fards, les crèmes et les pinceaux.

- « Voilà, c’est fini…! J’appelle le plateau pour les prévenir ! » dit-elle en sortant un portable de sa poche de blouse. Elle garda le masque qui lui couvrait le nez et la bouche, et dut parler un peu haut, en prononçant bien, pour qu’on la comprenne. « Mme Weaver sera prête dans cinq minutes…! ».

L’actrice se concentra, à nouveau, sur son image et fixa son reflet dans le miroir. En un instant, elle reprit possession de son personnage. Sa coiffe de latex et toutes les proéminences posées sur son visage lui faisaient comme une seconde peau et n’arrivaient pas à l’enlaidir. Elles en suivaient parfaitement les lignes et courbures, et les prolongeaient harmonieusement pour faire d’elle la plus noble et élégante des mutantes. Il ne manquait que la collerette.

- « Vous pouvez déployer la collerette, Alice, s’il-vous-plait ! ».

La maquilleuse s’exécuta aussitôt. La Mutante apparut, alors, dans toute sa splendeur. L’actrice n’avait pas encore ses lentilles noires, mais son regard pénétrant en disait assez long. Elle adorait son personnage, l’ambiguïté qu’il recélait. Il était comme un prolongement de son propre esprit. Légèrement plus radical, mais tout aussi exigeant. Elle cligna des yeux et sentit ses paupières s’alourdir sous les petits coups de pinceau précautionneux de sa maquilleuse. Elle essaya vainement de lutter contre, puis finit par se laisser aller tout à fait.

Fin du neuvième épisode

-TROISIEME PARTIE-

CHAPITRE N°1

En partie exhumée de sa gangue de terre rouge, la Reine-xéno-morphe fossilisée ressemblait à une imposante sculpture en devenir. Le haut de son torse émergeait du monticule de boue qui l’avait si longtemps protégée. Sa lourde et imposante tête, en parfait état de conservation, était maintenue par la plus fantastique des collerettes. Cette dernière s’étendait comme un immense éventail à l’arrière de son crâne, remontait légèrement, puis se courbait vers le bas, en s’évasant toujours plus, pour former une large voûte. Elle se finissait par une couronne de longues arêtes effilées qui s’ancraient dans la terre.

Un fine brume de gaz verdâtre emplissait l’espace tout autour d’elle et s’élevait en volutes à l’intérieur de ce qui semblait être une grotte. Les gaz montaient à travers les étages effondrés, lentement aspirés par les conduits d’aérations qui apparaissaient à chaque nouveau palier et qui perçaient les parois circulaires de l’étrange construction.

En y regardant de plus près, on apercevait les mouvements d’une multitude de petits robots-archéologues en pleine action, arrimés à l’exo-squelette du fossile fraichement découvert, grattant et aspirant la terre, puis la transportant pour l’évacuer. Auscultant et ponctionnant chaque os, chaque organe apparent pour l’analyser. À certains endroits, les empreintes fossiles de xéno-morphes et de leurs œufs étaient visibles, figées dans la terre rouge. Des ossements de toutes sortes affleuraient de toutes parts, délicatement dégagés du passé par les habiles petites excavatrices.

La colonne de gaz montait lentement le long de l’interminable building de boue pétrifiée. Elle s’échappait par le sommet, comme d’une cheminée, pour se fondre ensuite dans le brouillard qui régnait en maitre à l’extérieur. Balayée par les vents, une épaisse volute de gaz verdâtre s’étira au-dessus de la très ancienne Cité des xénomorphes, puis s’évanouit dans les brumes empoisonnées, déchirée par les hautes tours pétrifiées qui se dressaient à perte de vue. Les immenses monticules érigés par les xénomorphes étaient rouges comme la brique, cuits par la fournaise des volcans qui les entouraient. Ils s’élevaient à plusieurs centaines de mètres d’altitude et s’étendaient sur des dizaines de kilomètres alentour, couvrant les flancs de lave durcie qui descendaient vers les plaines.

Une immense chaine de volcans en activité crachait son poison tout autour de l’équateur et le laissait se répandre sur la planète Éternity au gré des vents, depuis toujours. En suivant cette interminable chaine volcanique sur quelques centaines de kilomètres, on arrivait au-dessus d’une grande plaine désertique uniquement recouverte de mousses noires, et là, au loin, sur l’horizon, la silhouette lumineuse d’une ville se devinait, émergeant peu à peu du voile de gaz qui l’emprisonnait.

La colonie s’était installée à l’endroit exact où, cent mille ans plus tôt, les extra-terrestres avaient débarqué. Des vestiges de leur base minière étaient encore apparents. Un imposant tarmac d’atterrissage, envahi par des mousses sombres, s’étendait sur plusieurs hectares. Les débris de transbordeurs abandonnés, à peine discernables, le parsemaient de-ci, de-là. Des bâtiments étaient encore debout. L’un d’eux, un imposant monolithe aux façades sombres et striées par de longs renforts rectilignes était planté à la verticale, non loin du tarmac. Les deux autres, d’immenses hangars, semblaient n’avoir jamais été terminés. Leur ossature horizontale, à moitié enseveli, les faisait ressembler à des carcasses de baleines échouées. Les mousses desséchées recouvraient absolument tout; la terre durcie, les édifices abandonnés, et tous les débris qui jonchaient l’ancien tarmac.

Comme par miracle, le brouillard de gaz, poussé par des vents contraires, se désagrégea et laissa apparaitre chaque détail de la première Cité, Eterna. Sept magnifiques gratte-ciel éblouissants de clarté formaient une muraille de lumière sur l’horizon. Plusieurs bâtisses étaient encore en construction, bardées d’échafaudages et de grues interminables, et étaient prises d’assaut par des centaines de robots-machines infatigables.

Au sommet de la plus haute tour, couronné par un invisible dôme de protection, se trouvait un parc empli de verdure. Des arbres et des fleurs bordaient les quelques allées principales et les petits chemins qui menaient vers d’authentiques étangs chantants et colorés. Une lumière artificielle faisait office de soleil et palliait le manque de rayonnements naturels. Une ombre rassurante accompagnait toute chose et tout être comme par un beau jour d’été.

Une bonne moitié de la colonie s’était rassemblée en plein cœur du parc, sur la grande esplanade au bord du lac, afin d’assister à l’audience publique. Quelques retardataires se dépêchaient de gravir la colline verdoyante pour rejoindre l’assemblée. Les allées furent bientôt vides et silencieuses, car personne n’aurait osé s’y promener nonchalamment durant une audience de la Reine-Mère. La plupart des colons y assistait religieusement et les récalcitrants évitaient alors de se montrer.

Quatre à cinq cents jeunes hommes et jeunes femmes, avec parmi eux quelques enfants et nouveaux nés, étaient venus ce jour-là pour écouter les doléances des uns et des autres et pour entendre la Reine-Mère. Tous les regards étaient posés sur elle, étincelant d’admiration et emplis de confiance. Tous, ou presque, en plus de l’immense respect qu’ils lui accordaient sans conditions depuis toujours, étaient en totale adoration à chacune de ses apparitions publiques.

Certains traits caractéristiques de leurs visages étaient strictement identiques à ceux de leur Reine-Mère et les liaient indéniablement à elle. La proéminence des mâchoires et leur allongement harmonieux vers l’avant, le léger renflement des tympans en étaient la manifestation la plus évidente. Ils leur manquaient néanmoins les attributs organiques, physiques et biologiques qu’elle possédait en tant que Reine. Ce long crâne oblong, chauve et ambrée. Cette magnifique collerette dorée qui ornait ses épaules telle la couronne d’un dragon lumineux. Ce faciès quasi animal et empreint d’une infinie noblesse. Cette haute et imposante stature. Ces grands yeux noirs et luisants que chacun d’eux espéraient croiser du regard.

La Reine-Mère était assise au bord du lac. Sa longue toge noire aux multiples reflets cachait les difformités de son corps et recouvrait en partie le grand fauteuil qui lui servait de trône. Elle tenait un tout jeune garçon sur ses genoux et semblait lui conter une histoire, sourire aux lèvres. Une ribambelle d’enfants sages l’écoutait attentivement, assis en tailleur autour d’elle. Puis soudain, une cloche sonna :

- « La séance est ouverte ! » déclara le président d’assemblée.

Le brouhaha cessa aussitôt. Certains vérifièrent le bon fonctionnement de leur oreillette, de leur pad. Un assesseur débarrassa la Reine-Mère de son fragile fardeau et le rendit à ses parents. Le silence fut bientôt absolu et le président d’assemblée put reprendre :

- « Messieurs, dames, chers concitoyens, l’ordre du jour de cette réunion extraordinaire est proposé par la société civile pour l’amélioration de l’environnement. Le sujet nous touche tous et nous avons à cœur de le résoudre. Vous exigez, très légitimement, une réponse sans délai, et vous l’obtiendrez. La première doléance sera exposée par le représentant de la dite société civile, Swan Borman. La parole est à vous ! ».

Le président reprit place sur son siège, face à l’assemblée. Assis en arc de cercle, les enfants formaient un rempart symbolique tout autour de la Reine-Mère. Tous ces mignons petits visages la fixaient du regard avec le même air concentré et attentif qu’arboraient leurs parents. Un jeune homme se leva dans la foule. Il lança un bref coup d’œil vers la Reine-Mère et rencontra son regard noir étincelant. Le sourire bienveillant qu’elle lui adressa, apaisa ses craintes instantanément. Son cœur reprit un rythme régulier et ses pensées se remirent en place.

- « Merci, Mère, d’avoir accepté la tenue de cette audience extraordinaire et de présider ainsi à notre destinée…! C’est la colère croissante de nos sociétaires et, au-delà, celle de tous les citoyens concernés, qui nous pousse, aujourd’hui, à exiger une prise de position sans équivoque de votre part. Nous estimons que le contrat de confiance passé avec « La Baronne » est rompu depuis longtemps et que les négociations en cours sont donc caduques. Nous savons pertinemment qu’en échange des espoirs qu’elle nous fait miroiter depuis le début, nous devrons lui donner encore et encore de notre liberté. Voilà sept ans que ça dure et pour nous, c’est bien assez…! ». Il perdit une seconde le fil de ses pensées et jeta un petit coup d’œil discret sur son pad. Puis, il reprit : « Sa contribution à la dépollution de la planète n’est qu’un leurre face à l’ampleur des dégâts qu’elle occasionne avec l’extraction de son minerai. Chaque solution qu’elle préconise est un pas de plus dans l’hypocrisie qui les caractérise, elle et ses congénères. La preuve en est, cet improbable projet, pour ne pas dire ridicule, qu’elle veut nous imposer. Comment croire à une telle absurdité. Qui peut prétendre maitriser les volcans et les forces infernales qu’ils recèlent ? Nous donnerions, une fois de plus, dix années de liberté en échange d’une chimère. Nous, sociétaires, nous ne le voulons pas, et nous disons, comme beaucoup d’autres le pensent, qu’il faut en finir avec cet état de choses. Nous préconisons l’arrêt total de la production de minerai tant qu’une solution efficace n’est pas mise au point. Et si, toutefois, La Baronne n’acceptait pas, nous attendons de vous, qu’elle y soit contrainte par la force si cela s’avérait nécessaire. Je le dis solennellement : pour nous, la guerre est déclarée…! ».

À peine finissait-il de le dire que déjà, il s’était rassit. Une brève et faible rumeur parcouru l’assemblée, puis le silence revint à nouveau. La Reine-Mère avait fermé les yeux. Elle les rouvrit lentement et plongea un instant son regard noir dans celui d’une enfant assis devant elle. La petite l’observait sans sourciller de ses grands yeux écarquillés et lui sourit. Le visage de la Reine resta de marbre. Elle finit de redresser la tête et s’adressa à la foule :

- « Vous êtes franc et personne ne saurait vous en blâmer, mais je ne peux accepter de provocation raciste dans vos propos. Je veux bien mettre cela sur le compte de la colère qui vous anime et n’en ferais, donc, pas grand cas. Sachez néanmoins que de tel excès de paroles ne sont pas sans conséquences. Je vous ferais d’ailleurs remarquer, comme vous l’avez appris dans les livres d’histoire et de biologies, que malgré nos petites différences physiques, nous sommes tous issus d’un même ancêtre, et tous, héritiers de cette planète. Les Gaïahels sont nos frères. Et si, en effet, leur culture s’oppose à la nôtre, alors c’est à cela qu’il faut s’attaquer… ! Ceci dit, il est bien inutile d’entrer en guerre et j’ose espérer que vos dires dépassaient vos pensées…! Je n’envisage absolument pas d’utiliser la force contre Mlle Baron, quels que soient ses torts. C’est un risque que je ne prendrai qu’en cas d’attaque de sa part, et je sais que cela n’arrivera jamais. Nos forces alliées aux siennes ont toujours été un gage de prospérité, d’avancée et de paix. La Neutrinite est une nécessité absolue si nous voulons nous protéger des invasions et nous imposer au sein des Systèmes Intérieurs. Son extraction doit être maintenue et nous devons redoubler d’efforts pour la rendre totalement écologique. Il ne s’agit surtout pas de désespérer, mais plutôt de croire que cela est possible. Le projet de « La Baronne », comme vous la nommez si bien, n’est certainement pas si absurde que vous le pensez. La maitrise des éruptions volcaniques est à notre portée. Les macro-sphères nano-élastiques ont un potentiel encore restreint, certes, mais les simulations prévisionnels nous laisse bon espoir, et ce en dépit des premiers tests effectués en réel, qui ont pu en décevoir certains…! ». Elle fit une pause, recentra ses pensées et reprit :

- « Je ne veux négocier aucun délai. Que cela se fasse en cinq, dix ans ou vingt ans n’a pas d’importance. Nous maitriserons les volcans d’Eternity et nous nous promènerons, un jour, à leur sommet, en toute liberté. Nous prendrons le temps qu’il faudra pour cela, mais nous y arriverons…! Ceci dit, je comprends votre colère et la frustration que vous pouvez ressentir face à un tel dilemme. Mais, si je dois me résoudre à négocier avec Mlle Baron en faveur d’un ralentissement de la production, je ne peux me résoudre à employer la force pour la contraindre à accepter…! Si, néanmoins, la majorité imposait l’arrêt de la production et l’emploi de la force à l’issue du vote, apprenez messieurs et mesdames les sociétaires, qu’avec l’accord des citoyens pacifistes, je détruirai l’armée avant de vous abandonner le pouvoir…! ».

Une femme se leva et se mit à crier dans son micro :

- « Vous nous laisseriez à la merci des Gaïahels et de leur « impératrice »…!? ».

Elle se rendit soudain compte de l’impertinence de son intervention. Nombreux étaient ceux qui s’étaient retournés pour la regarder d’un air un peu surpris. Elle voulût reprendre. Malheureusement, les mots s’étaient enfuis de son esprit et elle resta bouche bée, très gênée, un peu tremblante, mais bien droite, face à la Reine-Mère.

Cette dernière lui fit un petit sourire pour la rassurer, et lui rétorqua :

- « Ils ne vous laisseraient pas, à l’évidence, reformer une armée, mais soyez assurée qu’ils ne tenteraient rien contre vous…! Ce que je veux affirmer par cette avertissement, c’est que notre armée ne peux devenir un instrument de destruction, ni même de soumission. Elle n’est qu’un élément psychologique destiné à calmer nos peurs, si ce n’est à les effacer. Elle est inutile dans l’absolu. L’armée n’est pas la solution ! C’est au contraire, la communication, les échanges culturels, le dialogue et la réflexion qui pousseront les Gaïahels à changer leur attitude. Alors, ravalons notre rancœur, si légitime soit-elle, et continuons de construire l’avenir, ensemble ! ».

- « Un avenir sans horizon…! » entendit-on dans le public. Des visages intrigués se retournèrent en tous sens pour tenter d’apercevoir le contestataire.

La Reine-Mère chercha, elle aussi, le mystérieux intervenant du regard, puis haussa les sourcils quand celui-ci se montra enfin. Elle avait pourtant reconnu cette voix si familière, celle de son premier assistant dont elle attendait l’intervention, mais elle feignit la surprise en découvrant le beau Ardan. Ce dernier se leva en balayant la foule de son regard paisible, comme pour la saluer, puis se planta face à la Reine. D’un geste de la main, celle-ci l’autorisa à prendre la parole. Il tenta de paraitre plus serein qu’on ne peut l’être devant la Reine-Mère, mais un léger cillement, un petit plissement nerveux au coin de l’œil, finit par trahir son excitation.

- « Je crains que la rancœur dont vous parliez ne soit en train de nous étouffer, Mère…! Sans délai, combien de temps devrons-nous encore supporter ce confinement forcé. Nous connaissons notre planète sous toutes ses coutures, sans pouvoir mettre un pied dehors. Nous espérons un paradis, mais nous ne voyons qu’un enfer de fumées et de laves, sombre et froid. Jusqu’où ira notre patience ? Allons-nous attendre comme les Gaïahels, résignés, que le suicide devienne une libération ? N’est-il pas temps, justement, de profiter du désarroi qui s’installe aussi chez eux, pour les pousser à la rébellion ? Une guerre est en effet inutile et ferait d’eux nos ennemis, alors qu’une révolte populaire nous en préserverait. « La Baronne » n’oserait pas s’opposer à son peuple et serait forcée d’abdiquer ! ».

Il sût à cet instant que l’assemblée, captivée, était à sa merci. Que l’intérêt qu’il avait suscité chez certains allait porter ses fruits. La Reine-Mère feignit l’intransigeance.

- « L’idée n’est pas meilleure, mon enfant. Vous sous-estimez la confiance que son peuple lui porte. Les Gaïahels ne se révolteront pas sur une simple requête de notre part. Il serait, d’ailleurs, mal venu de vouloir les pousser à rallier une cause qu’ils soutiennent déjà. C’est elle qu’il faut convaincre, avant tout. Il est bien trop difficile de la faire choir de son piédestal…! Disons que nous pouvons ouvrir le débat, en proposant un référendum commun dont elle devra accepter le résultat. Elle ne peut refuser sans risquer de perdre encore plus de crédit. Un vote démocratique lui laisse assez de chances, et pour nous, accélère le débat. Évidemment, si il lui échouait d’abdiquer à l’issue du vote et qu’elle ne l’accepte pas, j’autoriserai l’emploi de la force à son encontre selon les modalités de la police civile. Ceci dit, la très probable résistance qu’elle nous opposerait ne pourrait, en aucun cas, je le répète, être prétexte à une intervention de l’armée…! Il faut espérer que son cœur l’emporte sur sa raison ! ».

Elle fit une pause. Ardan s’était rassis dans le public. Elle y découvrit des regards dubitatifs, presqu’incrédules, et reprit aussitôt :

- « Je ne suis pas opposée à un arrêt prolongé de la production de Neutrinite, si sa durée est raisonnable, bien entendu. Mais il serait préférable, à mon sens, d’éviter le recours à la force ou à la manipulation pour l’imposer. Nous devons préserver les liens qui unissent nos deux peuples et agir en conséquence. Démocratiquement…! Je propose, donc, la tenue d’un référendum commun en faveur d’une réduction de la production et en vue d’une amélioration progressive de la situation. Cela me semble être un bon compromis. Bien sûr, cela se fera sur le long terme, et il faudra être patient avant d’arriver au résultat escompté. Mais, au moins, l’ouverture d’un débat nous permettra d’agir sur la conscience des Gaïahels. Sans contraintes. En laissant le temps faire son œuvre…! Je laisse à nos concitoyens le soin d’en juger. De faire le choix entre les conséquences irréversibles d’une guerre et la possibilité d’une entente…! ».

Le président d’assemblée laissa s’écouler quelques secondes. La foule resta silencieuse et pensive.

- « Mr Borman, vous pouvez à nouveau soumettre votre proposition et nous faire part de vos éventuelles modifications. Vous avez la parole ! ».

Le responsable de la société civile pour l’amélioration de l’environnement se leva lentement, puis répondit sur un ton presque blasé.

- « Si nos sociétaires avaient encore l’espoir que les Gaïahels aient une conscience, peut-être accepteraient-ils de patienter quelques années de plus. À chaque promesse qu’elle nous a faite, à chaque délai que nous lui avons accordé, « La Baronne » en a profité pour multiplier les exploitations, et de ce fait n’a contribué qu’à aggraver la pollution, réduisant nos efforts à néant…! Attendre qu’elle perde sa légitimité nous semble aussi hasardeux que de soutenir son improbable projet « d’absorption ». Nous préférons rester sur nos positions, même si elles peuvent vous sembler radicales. Nous sommes venus coloniser Éternity pour en faire notre Terre. Pour la rendre respirable, vivable, si ce n’est paradisiaque. Pas pour être les tributaires d’une humanité hypocrite et tyrannique. Nos besoins en Neutrinite sont de cent fois inférieures aux exigences des Terriens… ! À quoi bon leur envoyer nos propres richesses. En échange de leur considération ? C’est à eux d’attendre et à nous d’exiger…! Nous ne pouvons nous satisfaire d’un arrêt partiel et temporaire de la production et d’une simple stabilisation des rejets toxiques. Mais nous ne voulons pas, non plus, nous opposer à une ultime tentative de négociation si elle a une chance d’aboutir. En contre-partie, nous imposerons un calendrier sur deux, voire, trois années…! À la première faiblesse, nous remettrons notre proposition à l’ordre du jour. Et, étant donné votre prise de position concernant l’Armée, nous serons, alors, dans l’obligation de vous forcer à nous en remettre le commandement, si vous ne le prenez pas vous-même. La constitution ne peut se substituer à la souveraineté du peuple et, seul, celui-ci peut décider des droits et devoirs qui lui incombent. Le contrôle de l’Armée par le peuple est un gage de la démocratie. C’est pourquoi, au besoin, nous proposerons un référendum sur ce point. Prenez cela comme un ultimatum. Pour nous, cette négociation avec les Gaïahels est la dernière…! ».

Swan Borman osa défier la Reine-mère du regard. Deux secondes, tout au plus. Suffisant pour qu’elle y découvre une réelle sincérité.

- « Soit…! Nous mettrons Mlle Baron face à ses responsabilités et à ses devoirs civils, au plus tôt. Nous traiterons, ensuite, du contrôle de l’Armée. Je connais vos velléités d’indépendance à ce sujet, et je les trouve légitimes. Et même, tout à fait saines, contrairement à ce que vous pourriez croire. Je ne suis pas contre votre idée d’un référendum. Non pas, dans l’espoir de me débarrasser d’une responsabilité particulièrement encombrante, mais, au contraire, avec la ferme intention de la partager avec vous…! Je n’envisage pas, cependant, d’abandonner le code de commandement actuel qui, seul, me garantit qu’aucune guerre interne ne sera déclarée sans mon accord. Notre Armée restera défensive, quoique vous tentiez, et je ne vous laisserai pas l’utiliser pour imposer votre cause, aussi juste soit-elle. Je mettrai ma menace à exécution et détruirai l’Armée si vos intentions restaient les mêmes. Ne croyez pas qu’un tel référendum puisse vous servir pour la contrôler comme bon vous semble. Le peuple ne manquera pas, d’ailleurs, de vous rappeler à la constitution; qu’il a, lui-même, établie et dont il est souverain; si la paix se trouvait menacée…! C’est à lui de décider, maintenant ! ».

Dans le public, les gens se lancèrent des regards pleins d’expectative. Le président d’assemblée se leva pour parler :

- « Les citoyens seront appelés à approuver chacune des propositions la semaine prochaine. Celles-ci seront rendues publiques, dès demain, dans leur intégralité sur tous les sites officiels. Vous pouvez participer à leur élaboration sur le site de l’Assemblée, toute idée est la bienvenue…! Le débat est maintenant ouvert. La parole est à qui la demande ! ».

Accroupie sur l’herbe à quelques mètres de la Reine-Mère, une très jeune enfant leva précipitamment le doigt et provoqua un fou-rire presque général. La petite se rendit à peine compte qu’elle en était la cause et garda le doigt tendu, fixant la Reine de ses grands yeux innocents. Celle-ci lui fit signe de s’approcher, se pencha vers elle et tendit l’oreille pour écouter sa doléance. Un sourire malicieux illumina, peu à peu, le long visage émacié de la Reine-Mère. Elle finit par donner un baiser sur le front de la gamine avant de la renvoyer à sa place.

Ardan fut un des rares à ne pas rire de l’attendrissante scène comique qui venait de se dérouler sous ses yeux, ni même à ressentir le besoin de savoir ce que l’enfant avait murmuré à l’oreille de la Reine-Mère. Il arborait, néanmoins, un fin sourire et un air condescendant en observant la foule d’un regard vague.

Swan Borman, non plus, n’avait pas ri. Ni esquissé le moindre sourire. Il tirait déjà les leçons de l’évènement, comprenant avec quelle facilité la Reine en avait profité. Il était convaincu que la petite ne lui avait rien demandé d’autre que la permission d’aller pisser, alors que la foule s’extasiait au sujet du mystérieux énoncé. Il rencontra quelques regards aussi incrédules que le sien avant de croiser celui qu’il cherchait.

Leurs deux regards se pénétrèrent, comme pour s’évaluer et se percer à jour. Se fut comme une poignée de main franche et amicale. Ardan le fixa un instant. Le tic qui déforma, une seconde, le coin de sa bouche et de sa paupière droite passa pour un clin d’œil complice aux yeux du responsable civil, mais c’est sous le coup de la surprise, qu’en vérité, ses nerfs venaient de lui faire défaut. Il ne s’était toujours pas habitué à voir son inconscient apparaitre soudainement pour se promener hors de lui. L’implacable hallucination le faisait sursauter à chaque fois qu’elle lui apparaissait, même quand il s’y attendait.

Le monstre se redressa. Sa gueule noire et frémissante, dégoulinante de bave gluante, apparût pardessus l’épaule de Swan Borman. Il lui flaira la nuque, puis le haut du crâne. Les énormes mâchoires du xéno-morphe s’ouvrirent, ses babines de cuir se retroussèrent, découvrant les deux effroyables rangées de crocs inoxydables qui s’écartèrent lentement l’une de l’autre. Un horrible sifflement remonta du fond de sa gorge. Et, Clac ! La puissante mâchoire se referma sur le vide en claquant comme un fouet métallique. Le xéno-morphe balança ensuite sa tête de côté, puis s’éloigna, traversant la foule, la barrière d’assesseurs et le cercle d’enfants, pour aller s’allonger au pied de la Reine-Mère.

Ardan suivit son ange gardien d’un regard fixe et pénétrant, essayant d’en reprendre le contrôle pour le faire disparaitre. Il n’avait pas du tout l’intention de se coucher devant la Reine, comme un chien à sa botte. Il voulait le forcer à se relever, à déguerpir, à plonger dans le lac. Ses nerfs lâchèrent à nouveau. Sa joue droite se crispa, puis sa paupière se mit à trembloter et son œil, à rouler dans son orbite. Il ferma aussitôt les yeux. La crampe qui lui barrait la paupière mit quelques secondes à s’évanouir.

Quand il rouvrit les yeux, la Reine-Mère l’observait de son regard noir, d’un air légèrement suspicieux. Le xéno-morphe n’avait pas disparu. Debout, derrière elle, il continuait à le narguer, s’approchait de la Reine pour l’effleurer du bout de ses doigts palmés, faisait claquer son horrible gueule au dessus d’elle avant d’en sortir sa longue et interminable mâchoire préhensile qu’il laissait pendre de manière obscène. Ardan réussit à reprendre contenance. Il soutint le regard de la Reine-Mère, faisant lentement reculer son inconscient. Le monstrueux xéno-morphe donna bien quelques coups de tête dans le vide en sifflant de colère, mais finit par se retrouver les pattes dans l’eau. Acculé, il se laissa couler dans le lac et disparût.

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Le xénomorphe s’enfonça dans les eaux profondes. Les silhouettes de la Reine-Mère et du public postés près de la rive ondulèrent dans les remous, s’entortillèrent, s’évanouirent presque totalement à son regard, sous la surface du lac, avant de lentement se reformer.

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CHAPITRE N°2

À la vue de ces silhouettes informes, mais néanmoins reconnaissables, la horde de chasseurs se figea dans son élan. Les xéno-morphes en lâchèrent leurs proies, puis remontèrent à toutes vitesses en secouant violemment leur épaisse queue et en s’aidant de leurs membres palmés. Ils crevèrent la surface de l’eau, jaillissant comme des diables hors de la fosse obscure, et bondirent sur la rive en sifflant, crissant, et vibrant de tous leurs organes caverneux. Ils galopèrent ventre à terre de tous cotés, puis se mirent à sauter sur leurs grandes pattes de sauterelle pour essayer d’atteindre l’ennemi. Le seul qu’ils connaissaient. Et qu’ils craignaient...!

Mais « l’ennemi » avait pris soin de se mettre hors de portée. Protégé par un immense socle de diamantine à travers lequel il pouvait admirer la férocité des xéno-morphes à la loupe, le public, aussi épouvanté qu’ébahi, s’exclama d’une seule voix et recula d’un pas. Certains bestiaux, plus enragés que les autres, avaient grimpé les parois du nid, puis s’étaient jetés dans le vide, contre le vitrage de protection, pour cracher leur venin.

D’énormes protubérances, aux couleurs suintantes et plus vives les unes que les autres, recouvraient les articulations, les tempes et les maxillaires des mâles xénomorphes. De longues cornes plus effilées qu’une dague hérissaient leur colonne vertébrale et leurs flancs.

Côté public, la surprise et la crainte firent bientôt place à la fascination.

- « Ne vous inquiétez pas. Il n’y a vraiment aucun risque…! » dit Ardan, d’un air amusé. « C’est une réaction de défense tout à fait normale. Leur instinct les pousse à défendre leur nid. D’autant plus, lorsque la Reine est sur le point de pondre. Évidemment, nous pourrions leur cacher notre présence, mais nous préférons qu’ils s’y habituent, quelles que soient les circonstances. Leur domestication sera très certainement longue et laborieuse, peut-être faudra-t-il plusieurs générations, mais certains résultats nous laissent espérer que cela sera possible. Vous allez d’ailleurs les voir se calmer assez rapidement, malgré la tension qui règne au sein du nid…! Ce que nous avons sous les yeux est leur terrain de chasse. La fosse leur procure une part de la nourriture et de l’espace dont-ils ont besoin. Ils peuvent se dégourdir les pattes, y chasser de manière naturelle, au plus près de leurs habitudes. Ce sont d’excellents nageurs et, comme vous vous en doutez, de redoutables prédateurs. La fosse regorge de krill, de poissons, et d’algues qui leur apportent tous les nutriments dont-ils ont besoin. Ils sont donc en excellente santé. Les soldats que nous voyons, ici, ont l’habitude de dévorer leurs proies sur place. Vous pouvez voir ce qu’il en reste, et en apprécier la taille parfois conséquente. Mais il leur faut aussi nourrir les ouvrières, et leur seconde tâche est, donc, de leur apporter tout ce qu’elles réclament. Nous allons poursuivre notre visite et passez dans le repaire de ces demoiselles. Si vous voulez bien me suivre…! ».

Les cinquante personnes présentes suivirent Ardan. Ce dernier attendit que les retardataires finissent de prendre une dernière photo, puis il tapa le code d’entrée.

- « Comme vous avez pu le remarquer, la sécurité est parfaitement assurée…! ».

Une large ouverture se forma dans le mur et les visiteurs passèrent d’une salle d’observation à l’autre. Swan Borman, le responsable de la société civile était parmi eux et décocha un grand sourire à Ardan en passant devant lui. Les salles étaient toutes conçues à l’identique. Devant eux s’étendait, en cercle, à même le sol, l’imposant socle de diamantine transparente. Tout autour, une rambarde permettait au public de s’accouder et de se pencher pour observer le nid.

La voix d’Ardan résonna à nouveau :

- « Installez-vous, messieurs, dames…! Vous remarquerez que les ouvrières n’ont pratiquement pas réagi et ont continué leur besogne. Elles semblent se sentir en sécurité et mieux accepter nos intrusions que les mâles. Regardez comme ça grouille….! Elles sont en train de filer les sucs corporels qui s’écoulent de leurs glandes pectorales pour former les boulettes alimentaires destinées à la Reine. Admirez leur dextérité, la synchronisation de leurs membres supérieurs, de vraies petites usines. Elles peuvent produire une dizaine de kilos chacune, quotidiennement. Un poids à peu près égal au poids du poisson qu’elles doivent avaler chaque jour. Ce sont des animaux très voraces, particulièrement en période de ponte…! Elles mangent ce que les soldats régurgitent, une purée de chair ultra nourrissante. Et comme vous pouvez le constater, elles semblent en apprécier le goût et le parfum impérieux ! ». Tout le monde se mit à rire et à manifester sa répugnance. « Elles n’arrêtent pas de la journée. Trente heures, non stop. Elles ne dormiront pas une seule seconde de leur vie…! Voyez, là, quand leur pelote est finie, elles prennent la file et vont l’apporter à la Reine. Elles vont faire des centaines de milliers d’aller-retour avant d’en succomber et de rejoindre le cimetière. En fait de cimetière, il serait plus juste d’appeler cela un séchoir à viande, probablement utilisé en cas de diète ! Ce sont aussi des ouvrières qui s’occupent de stocker les cadavres et qui entretiennent l’ensemble du nid…! On a du mal à s’en apercevoir de notre point de vue, mais la taille des ouvrières est sensiblement identique à la nôtre. Les mâles dominants peuvent atteindre deux fois cette taille, voire beaucoup plus pour certains spécimens. C’est-ce que nous allons découvrir, maintenant, dans l’antre de la Reine. Si vous voulez bien me suivre…! ».

Tout le monde avait hâte de voir la Reine et sa cour de mâles en rut. Les visiteurs passèrent dans la salle suivante, puis s’égrenèrent le long de la rambarde, impatients de voir ce qui se cachait derrière le vitrage opaque, à quelques mètres, sous leur pieds.

- « Et voilà, ce pour quoi, soldats et ouvrières sont prêts à donner leur vie…! ». Ardan baissa l’intensité lumineuse de la salle d’observation au minimum.

- « Quelques secondes sont nécessaires pour que l’œil s’habitue à la pénombre. Ce que vous allez découvrir, est l’expression de la nature, et il vaut mieux en rire que de s’en offusquer…! ».

- « Ah oui, j’la vois…! » s’écria un gamin.

Les exclamations fusèrent, alors, en tous sens. Des commentaires admiratifs sur sa gigantesque robe ambrée et mouvante, à travers laquelle on discernait le cheminement des œufs, et sur la fabuleuse collerette ancrée au sol qui lui permettait de maintenir son corps à la verticale.

- « Elle est en train de pondre un œuf…! ».

- « Si c’est bien le cas, vous avez de la chance, car nous devrions assister à la parade des mâles. Il y en a, ici, une douzaine en moyenne. Deux ou trois d’entre eux se partagent la plus grosse part du butin. Heureusement pour eux, les autres ne sont pas en reste et réussissent toujours à leur grappiller quelques œufs à l’occasion. Ce qui favorise une plus grande diversité génétique…! Certains de ces œufs sont isolés par nos soins afin d’éviter leur insémination et pour nous permettre d’étudier les parasites qui s’y développent. Vous n’êtes pas sans savoir que sans eux nous ne serions pas là. Ils sont la preuve que la nature dépasse de loin notre entendement…! ».

- « En voilà un…! » s’exclama quelqu’un.

En bas, dans le nid, un des mâles sortit vivement de sa tanière et provoqua un bref affolement parmi les ouvrières. La double file qu’elles formaient se désagrégea pour laisser passer le mastodonte surexcité. Il se rua vers la Reine pour aller se coller à ses flancs et pour s’y frotter. La douzaine de grands mâles présents dans le nid avait passé la majeure partie du temps à la caresser, donnant des petits coups de crâne sur ses flancs en émettant de tendres cliquetis destinés à stimuler la ponte. Ils sortirent un à un de leur tanière. Soudain, un œuf émergea du long orifice utérin de la reine en exhalant son parfum enivrant, et ils commencèrent leur parade.

Les magnifiques couleurs qui ornaient leurs répugnantes protubérances s’intensifièrent brusquement, plus vives et luisantes que jamais. Ils se jaugèrent un moment. Leur cliquetis devint plus grave, plus rapide et saccadé. Ils se mirent ensuite à siffler, la gueule grande ouverte, à balancer leur lourde tête de tous cotés en se tournant autour, puis à fouetter l’air et à frapper le sol avec leur queue.

Contrairement aux ouvrières qui pouvaient subir de sérieux dommages collatéraux, la Reine semblait apprécier tous ce remue-ménage auprès d’elle. Impassible, elle grignotait ses boulettes hyper-caloriques avec avidité, en cliquetant de plaisir, les tirant de sa poche ventrale aussi régulièrement que les ouvrières les y déposaient.

Après une minute de parade et de menaces très persuasives, le plus grand des mâles n’eut aucun mal à s’imposer, écartant tous les prétendants. L’œuf, délicatement expulsé du ventre de la Reine, roula à terre et finit sa course sous la patte griffue du vainqueur. Le grand mâle xénomorphe enroula immédiatement sa queue autour pour le protéger de la convoitise de ses congénères, puis se mit à le flairer. Il les préférait matures et ne fut pas déçu. À peine, eut-il frotté ses babines baveuses sur la coque cuirassée que celle-ci se mit à enfler et à suinter, faisant apparaitre de fine jointures qui augurait d’une éclosion rapide. Aussitôt, il se redressa, émit un crissement menaçant, s’empara de l’œuf et le blottit entre ses six membres supérieurs, contre son poitrail squelettique. En quelques bonds, il regagna sa tanière, tous crocs dehors, renversant les ouvrières qui se trouvaient sur son passage.

Le grand mâle déposa l’œuf à coté des autres, sur un monticule d’excréments qu’il avait façonné avec soin. Le socle, concave et parfaitement dimensionné, noir comme l’ébène, s’affaissa légèrement sous le poids de son butin. Le grand mâle xéno-morphe se donna quelques instants pour bien le caler et vérifier sa stabilité, poussant dessus avec ses pattes, le remuant de gauche à droite, le rééquilibrant d’un coup de museau. Une fois rassuré, il inspecta l’ensemble du berceau qu’il avait en charge de protéger.

Il y avait, là, une trentaine d’œufs déjà inséminés, à différents degrés d’évolution. Pour la plupart, les fœtus n’étaient même pas encore visibles à travers les cuirasses de chair opaque, mais dans les autres, la silhouette recroquevillée des futurs xéno-morphes était discernable. La coque des œufs arrivés à terme, devenue translucide, en laissait apparaitre les moindres détails, jusqu’à permettre d’en définir le type, mâle-soldat ou ouvrière.

Sitôt après avoir vérifié la bonne croissance de sa progéniture, il revint vers l’œuf encore vierge qu’il n’avait pas perdu de vue une seule seconde. Face à lui, tapis à l’entrée de sa tanière, se trouvaient trois autres mâles, prêts à bondir. Il les avait sentis arriver et n’avait pas cessé de les surveiller, émettant des grognements et des cliquetis d’avertissement. D’un bond, il se retrouva devant eux, et d’un puissant coup de queue leur fit prendre la fuite. Il leur siffla dessus, en cliquetant à-tout-va, allant même jusqu’à leur cracher de son fiel acide sur le museau pour qu’ils s’éloignent encore. Puis, une fois assuré de l’établissement d’un périmètre de sécurité suffisamment étendu, il s’attela à la tâche.

Les impérieuses effluves que l’œuf exhalait par tous ses pores le captivèrent à nouveau et firent soudainement naitre son désir. Le grand mâle s’en rapprocha pour le flairer. Il enroula délicatement sa queue autour pour le maintenir, puis lécha voluptueusement la corolle du bout de ses babines. Celle-ci doubla très vite de volume sous l’effet des stimuli et se mit à secréter les humeurs acides qu’elle contenait. Les quatre pétales de chair frémissante se mirent à battre comme un cœur.

L’excitation du xéno-morphe était à son comble. Il se redressa sur ses deux pattes arrière. Son long et fin appareil génitoire jaillit de sa poche ventrale et se mit à fouetter l’air, plus vif et vigoureux qu’une anguille hors de l’eau. Au premier contact, dès qu’il toucha la corolle, son sexe s’y agrippa brusquement et y resta collé, comme englué, puis celui-ci commença à se tortiller et à onduler, à se démener pour tenter de forcer le passage. Le grand mâle faillit en perdre l’équilibre.

Il s’accrocha à l’œuf de ses six membres supérieurs pour consolider ses appuis. L’exercice était, somme toute, relativement difficile. Son sexe menait la danse et le faisait tressaillir de plaisir. La position était inconfortable et la stabilité de l’œuf tout à fait précaire. Il dut faire d’imperceptibles et multiples efforts pour ne pas basculer avec lui.

L’éclosion ne se fit pas attendre plus longtemps. La corolle, exacerbée par les frottements, balayages, et autres soubresauts stimulants du sexe qui l’assaillait, s’ouvrit comme une fleur. Les quatre pétales de chair se désunirent les uns des autres, dévoilant un hymen luisant, chaud, doux et parfumé. L’animal fouilla un instant la chair accueillante, puis d’un coup, perça la fine membrane qui l’obturait. Son appareil génitoire fut littéralement aspiré. La surprise mêlée à la jouissance le fit chanceler et il sautilla maladroitement sur ses grosses pattes arrière pour rester en place. Des petits crissements sortirent du fond de sa gorge tandis qu’il éjaculait, ses couleurs se ternirent en un éclair, et quand il se retira, le frêle et inerte bout de muscle se rétracta aussitôt. C’en était fini. Il venait d’accomplir son devoir et pouvait en être fier. Il parada, une dernière fois, seul dans sa tanière, arborant ce qui lui restait de couleurs, avant de se calmer tout-à-fait.

- « Une scène qui se passe de tous commentaires…! Si vous avez, néanmoins, des questions à poser sur ce que nous venons de voir et sur la visite en général, n’hésitez pas ! » déclara Ardan.

Plusieurs enfants levèrent le doigt aussitôt. Ardan en choisit un, au regard plus vif que les autres.

- « A toi l’honneur, mon garçon ! ».

Le gamin lui posa une colle, à laquelle il ne s’attendait pas.

- « Est-il vrai que des métissages naturels entre les xénomorphes et les humanoïdes sont possibles… ! ».

- « Pas facile de répondre à ça… ! Certes, c’est possible. C’est une des stratégies de procréation des xénomorphes qui peuvent ainsi implanter leur génome dans des espèces différentes d’eux sur un très long terme, tout en sachant qu’ils y perdent nombre de défenses originelles. Mais cela reste un cas de force majeure… ! Pour un xénomorphe isolé, par exemple, cela s’avérera nécessaire ! Mais vous savez comme moi, que nous sommes tous, ici, issus d’un métissage que l’on peut considérer comme naturel, et qu’il y a peut-être moins d’intérêt scientifique à étudier ce phénomène qu’à étudier nos chers ancêtres… ! ».

Swan Borman saisit l’occasion immédiatement et parla sans avoir demandé la parole :

- « En quoi nos ancêtres sont-ils censés nous aider à résoudre nos problèmes…? ».

La question se voulait provocante. Ardan répondit très franchement, sachant qu’il allait alimenter la polémique :

- « Voilà une question, tout-à-fait hors de propos, mais il existe néanmoins une réponse tout-à-fait scientifique…! Vous n’êtes pas sans savoir que les xénomorphes ont pratiquement toujours vécu dans un environnement empoisonné, qui est malheureusement le nôtre aujourd’hui, et ont essuyé d’innombrables épisodes toxiques. Leur évolution s’est faite ainsi durant des centaines de millions d’années et ils ont eut le temps d’élaborer des parades génétiques. Ils peuvent donc parfaitement vivre en respirant les gaz toxiques qui nous polluent. Jusqu’à un certain point, évidemment. Ils ne pourraient pas, par exemple, survivre à la pollution que nous connaissons aujourd’hui…! Les caractéristiques génétiques qui leur permettent de s’accommoder d’un taux de pollution moyen auquel aucun de nous ne résisterait, pourrait, néanmoins nous être utile si l’assainissement complet de la planète s’avérait impossible. Est-ce-que cela répond à votre question ? ».

Swan Borman n’en espérait pas tant. Le but était de mettre la Reine-Mère en porte-à-faux, et Ardan paraissait enclin à lui apporter un peu de grain à moudre.

- « Il y aurait donc du clonage dans l’air ! » fit-il remarquer.

- « Pas que je sache…! Une autre question, peut-être ? » demanda Ardan.

Le public, loin d’être dupe, se demandait si cela n’allait pas virer au débat politique et resta dans l’expectative. Il espérait, peut-être, que ça dégénère, mais sans lui. Après un silence, Ardan reprit :

- « Messieurs, dames, la visite est donc terminée. Nous vous remercions de votre présence et espérons que vous avez apprécié. Nous sommes très heureux de l’émotion que vous a procurée cette rencontre avec nos ancêtres et espérons qu’elle vous aidera à surmonter vos appréhensions…! Si vous voulez bien me suivre ! ».

Il y eut un léger flottement. Des visiteurs prirent le temps de vérifier s’ils avaient bien filmé la scène de copulation. Des gamins fascinés par les grands mâles et leur terrifiant exo-squelette restèrent collés à la rambarde jusqu’à ce qu’on vienne les chercher. Tout le monde retourna à l’embarcadère et s’engouffra dans le sas mobile, Ardan enclencha le verrouillage de la porte, puis ils entamèrent le retour.

Le sas se désolidarisa du bâtiment qui abritait le nid de xéno-morphes, le « Zoo », puis glissa lentement sur son rail de sécurité jusqu’aux portes de la Cité, trois cents mètres plus loin. A l’extérieur, un épais brouillard jaunâtre s’étirait en volutes entre les dômes illuminés d’Eterna.

Les plaisanteries triviales fusèrent et en firent rire plus d’un. Ardan garda un œil sur Swan Borman et le vit discuter avec ses voisins, puis écrire quelque chose sur un bout de papier pour le leur donner. Une image symboliquement forte, car le papier était synonyme de secret, et le secret était banni de la Cité. Heureusement, il n’était pas interdit de s’en servir pour écrire, mais cela paraissait toujours très suspect.

Il se passa un bon moment avant qu’Ardan ait salué tout le monde. Swan Borman fut le dernier à sortir. Leurs regards se croisèrent. Le responsable de la Société Civile lui tendit un papier plié qu’il déposa au creux de sa paume en souriant, puis il s’éloigna avec les autres. Ardan le regarda partir d’un air pensif en dépliant le message. Il pût lire : « Jogging à 27 heures, à l'entrée du grand parc... ».

CHAPITRE N°3

Claire Baron détacha son regard du vaisseau supra-luminique qui se trouvait amarré à son embarcadère, puis le posa sur la Reine-Mère, plus précisément, sur le reflet qu’elle en voyait dans le vitrage de diamantine. L’holographe lui renvoyait une image en trois dimensions, parfaitement réaliste, de la Reine d’Eterna. Celle-ci semblait trôner au milieu de la pièce, assise sur un fauteuil ornementé, habillée de sa longue toge noire mordorée.

Claire Baron se retourna et dit :

- « Il est vrai que les Terriens peuvent attendre. Ils ne seront pas au courant de notre arrivée avant quelques milliers d’années. Alors, oui…! Pourquoi pas ? Mais cela ne résoudra pas le problème. Ce stock sera utilisé pour l’exploration des systèmes intérieurs et pour notre armement. Plus nous en trouverons ici, plus vite nous en chercherons ailleurs…! C’est au prix d’un sacrifice de quelques années encore qu’il nous sera possible de libérer Éternity. Nos deux peuples doivent bien comprendre que l’extraction de la neutrinite est aussi essentielle pour notre défense que pour notre liberté. Vous devez vous opposer à la rébellion et utiliser votre armée si nécessaire. Nous savons toutes deux que c’est la meilleure solution !».

- « Si vous n’avez pas autre chose à proposer pour tenter de les calmer, autant en rester là…! » répondit la Reine-Mère. Elle laissa passer un silence, pas assez menaçant à son sens, et ajouta : « Si je dois me servir de l’armée, je le ferai pour nos peuples et certainement pas contre eux. Vous avez une chance d’échapper à leur ultimatum si vous leur donnez quelque chose en échange…! Un ralentissement de la production, à hauteur du pourcentage destiné à la Terre, suffirait à les faire patienter et à stabiliser le taux de pollution. Vous pouvez aussi alléger l’armement. Vous savez très bien que le risque d’une rencontre, voire, d’un affrontement avec les habitants des systèmes intérieurs est relativement faible en périphérie. Leurs colonies se concentrent sur des sites biens plus riches que ceux que nous pouvons atteindre. Et de plus, aucune approche n’a été détectée sur plusieurs milliers d’années lumières. Ils ne sont pas une menace imminente…! Nos peuples accepteraient certainement de vous octroyez un plus long délai, si vous y mettez un peu de bonne volonté ! ».

- « Et pourquoi, donc, ne pourrai-je pas les persuader du contraire. D’en extraire d’avantage afin de nous en libérer au plus tôt…! » rétorqua Claire Baron.

- « Je ne vous le conseille pas. Ils prendraient ça pour une provocation. Je ne pense pas que ce soit votre intérêt. Ni, même, votre intention…! Lâcher un peu de lest nous permettrait de continuer à avancer ! ».

- « Et après…! Il serait bien hypocrite, de ma part, de vouloir leur faire croire que j’abdiquerai après l’expiration du délai. Admettons que j’accepte de ralentir la production de neutrinite pour un temps donné; je veux, ensuite, pouvoir reprendre, voire accélérer les extractions, si aucune amélioration n’est observée. C’est un ultimatum contre un autre. Si la dépollution est notable, j’accepterai de maintenir un seuil de production raisonnable. Dans le cas contraire, je redoublerai d’efforts et, peut-être, choisirez-vous de m’aider…?! ».

- « Vous pouvez toujours essayer de les en convaincre, et je ne tenterai pas de les en dissuader, mais je ne crois pas qu’ils vous entendent sur ce point là. Ils sont tout aussi déterminés que vous…! Pour ma part, je trouve le compromis acceptable et j’espère sincèrement que nous arriverons à nous entendre ! ».

- « Je le souhaite aussi…! Mais, rappelez-vous, cependant, que la démocratie ne me fera pas reculer. La production de neutrinite est d’un intérêt supérieur. Il est de ma responsabilité, et de la vôtre, qu’elle le reste ! ».

- « Vous n’avez pas forcément tort, Claire, ni vraiment raison…! C’est la Paix qui est d’un véritable intérêt supérieur. Et ce ne sont pas la neutrinite, ni la démocratie qui peuvent la préserver. C’est chacun d’entre nous…! ».

Claire Baron acquiesça d’un léger haussement du menton et d’un cillement appuyé, sur un mode emprunt d’ironie. Elle fit volte-face et alla lentement se poster devant la baie vitrée pour observer le vaisseau et l’incessant va-et-vient des robots qui y transbordaient la neutrinite. Toutes deux gardèrent le silence durant un long moment. Claire Baron pesa le pour et le contre. Une rébellion risquait d’être plus gênante qu’un bref ralentissement de la production.

- « Écoutez, Eileen…! Je la désire autant que vous cette paix, mais il faut comprendre ma situation. Je ne suis que l’émissaire de la Terre, et je me sens liée à ses habitants autant que vous pouvez l’être à vos ancêtres…! Je n’arrêterai jamais la production de neutrinite, et il faut espérer que nous en trouverons ailleurs, d’ici peu, si nous voulons éviter une guerre. J’accepte cependant de négocier cet ultime accord et de m’y soumettre ensuite le plus honnêtement du monde..! Je vous assure que je tiendrai mes promesses, et je veux vous montrer ma bonne foi en stoppant les chantiers de fracturation, séance tenante. Je négocierai, ensuite, le nombre de sites à reboucher, provisoirement et dans la mesure du raisonnable, bien entendu. Vous saurez leur imposer une limite…! ».

- « Je suis certaine qu’ils apprécieront la valeur de votre geste, Claire. J’obtiendrai leur accord et nous prendrons une plus grande part dans l’élaboration des projets de dépollution. Je continuerai, d’ailleurs, à vous soutenir en ce sens, tant que ma parole sera entendue et aussi longtemps que vous tiendrez la vôtre…! ».

La Reine-Mère se leva de son fauteuil. Son crâne oblong, pailleté d’or fin, scintilla dans la lumière. Le reflet mouvant de la Reine sur le vitrage de diamantine attira le regard de Claire Baron qui vit la haute silhouette informe s’approcher d’elle par derrière, et lui poser une main sur l’épaule. Elle sentit la faible pression des micro-ondes, un léger effleurement qui la fit frissonner.

- « Vous serez la bienvenue à Éterna pour la signature de l’accord. Je crois que votre présence apaisera les tensions et atténuera la défiance de mon peuple envers le vôtre. J’en serai, d’ailleurs, moi-même, très honorée…! ».

Claire Baron resta silencieuse quelques secondes avant de répondre :

- « Soit…! Mais vous devez mettre les rebelles hors d’état de nuire. Qu’ils cessent déjà de m’attaquer et j’accepterai de discuter ! ».

- « Je vous propose de négocier les termes de l’accord et d’en établir le texte, d’ici une semaine ou deux. Puis de le signer après réflexion. Le temps d’éprouver la bonne volonté de chacun ! ».

Claire Baron répondit sur un ton sec et définitif :

- « Je suis d’accord…! Je me mets à la disposition des responsables civils dès maintenant. Pourvu qu’ils soient coopératifs ! » conclût-elle.

Elle fit un écart pour éviter de traverser le corps de la Reine-Mère. L’hologramme se planta brusquement devant la jeune technologue, la forçant à s’arrêter.

- « Je veux encore vous faire confiance, Claire…! Je ne veux pas perdre ma seule amie ! » dit-elle en tentant vainement d’accrocher un regard.

Claire Baron inspira un grand coup, la regarda droit dans les yeux et la fit disparaitre. La technologue sentait battre son cœur et le rouge avait envahi ses joues ainsi que son front virginal. Elle avait si peur de dévoiler ses sentiments, qu’elle se cachait derrière un masque de dureté qu’elle voulait incassable. Celui-ci était, pourtant, transparent comme l’eau claire.

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CHAPITRE N°4

Ardan était assis sur un des bancs qui bordait l’allée principale du parc. Il reconnût immédiatement Swan Borman, vêtu d’un jogging noir et argenté. Le responsable civil ralentit en le reconnaissant, puis s’arrêta auprès de lui, légèrement essoufflé.

- « Salut…! Swan Borman ! » dit-il en lui tendant la main.

- « Salut…! Ardan Aguilar ! ». Ils se saluèrent rapidement.

- « Merci d’être venu…! Sale temps, hein ! » fit remarquer Swan Borman.

À l’extérieur, l’obscur plafond de vapeurs empoisonnées grondait et crachait d’interminables éclairs dont l’intense lumière leur parvenait à travers le dôme de diamantine. De flamboyantes couleurs apparaissaient en tremblotant dans le rideau de pluie acide qui tombait au dessus de leurs têtes et s’étalait par vagues le long du vitrage blindé.

- « J’ai trouvé votre intervention pertinente, la dernière fois…! Mais, en vérité, les Gaïahels sont loin d’être sensibles à nos problèmes. Il faudrait un siècle pour qu’ils commencent seulement à se poser la question…! Ils ne rêvent que d’une chose, c’est de retourner sur Terre…! On peut se tutoyer, peut-être, non ? ». Ardan acquiesça.

- « Tu veux courir…? ».

- « Pourquoi pas…! ».

Swan Borman modéra sa foulée. Il laissa Ardan lui emboiter le pas, puis se remit à parler :

- « On arrive à recruter deux ou trois citoyens par semaine. Je ne parle pas de nos sympathisants; ils sont bien plus nombreux; mais de ceux qui sont prêts à agir. J’ai pensé que cela pourrait t’intéresser d’adhérer à notre cause…! Sans plus. Sans forcément t’investir. Ta seule présence nous suffirait. Le premier assistant de la Reine-Mère dans nos rangs, voilà qui changerait un peu la donne ! ».

Leur souffle et le bruit de leur pas se synchronisèrent en un rythme calme et régulier.

- « Je crois pouvoir vous être utile…! » répondit Ardan.

- « Nous en serions très heureux …! Évidemment, si tu veux agir et t’engager personnellement, il te faut prouver ta bonne foi. Tu comprendras que l’on puisse se méfier de tout un chacun et de toi en particulier…! Donc, si tu avais une information qui nous permettait de gagner du terrain et d’affaiblir notre Reine-Mère, nous t’en serions reconnaissants. Cela scellerait notre alliance ! ».

- « Eh bien, je peux confirmer une chose; dont vous vous doutez, peut-être, déjà; c’est qu’une longue amitié lie notre Reine-Mère à La Baronne et qu’elle ne s’attaquera jamais à elle…! ».

- « C’est bien ce que nous pensons, et nous avons l’intention de le faire à sa place…! » en conclût le responsable civil. « Mais, pour ça, il nous faut, avant tout, déstabiliser notre Reine-Mère, et la forcer à nous donner tout pouvoir…! C’est en cela que tu peux nous aider. Je ne sais pas de quelle manière, mais peut-être que tu en as une idée précise ! ».

Ardan laissa passer un court instant avant de répondre. Il parla d’une voix posée, très convaincante, mais légèrement altérée, presque différente.

- « Tout dépend de ce que vous êtes prêts à faire…! ».

Swan Borman tourna la tête vers lui et esquissa un sourire en coin.

- « J’ai comme l’impression que c’est toi qui va nous le dire…! ».

Ardan n’apprécia pas la remarque, même s’il s’était montré, lui-même, quelque peu arrogant. Il cligna nerveusement de l’œil et dut faire un effort pour ne pas dévoiler son mécontentement. Il sourit et lança un regard complice au responsable civil. Swan Borman bascula, alors, brusquement vers l’avant, en piétinant le sol à toute vitesse pour tenter de se redresser, crocheté par un invisible coup du sort. Il se serait étalé comme une crêpe, si Ardan ne l’avait pas retenu par le bras. Ils se mirent à rire comme deux bons amis. Le xénomorphe ricana dans leur dos, enfila la capuche de son jogging sur son crâne, puis détala d’un bond. Ardan jeta un coup d’œil en arrière et le vit disparaitre entre les arbres.

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CHAPITRE N°5

Les grands mâles étaient sortis de leur tanière pour s’agglutiner à la Reine afin de la stimuler. L’œuf qu’ils convoitaient se trouvait encore dans l’énorme poche utérine et glissait lentement vers l’orifice d’évacuation. On pouvait apercevoir son parcours à travers l’épaisse membrane ambrée et légèrement translucide qui ondulait. La masse ovale avançait un peu plus à chaque nouvelle contraction.

- « C’est le moment. Allez-y ! » ordonna la Reine-Mère.

Elle se tenait debout, derrière son équipe d’assistants, ses yeux noirs braqués sur l’écran holographique. Une jeune femme cliqua sur son clavier de commande en disant :

- « Ouverture effectuée…! ». Puis elle se saisît de sa manette et se concentra sur son écran de contrôle.

Pour la horde de grands mâles, se fut le complet affolement. Le branle-bas-de-combat général. Une large ouverture se forma dans la paroi du nid, laissant apparaitre leur ennemi juré, le robot-récupérateur. Une sorte de grosse capsule d'environ trois mètres de long sur un de large, lestée par plusieurs tonnes de métal. Un bloc d'acier longitudinal dont les dimensions, relativement modestes, lui permettait d'emporter des petites couvées de six à sept oeufs, au maximum.

La lourde machine robotisée coulissa hors du sas, poussée à l’arrière par une puissante presse qui vint fermer le passage en s’y encastrant au millimètre, puis elle se mit en route et commença à émettre de puissants cliquetis.

Les fréquences émises imitaient celles des xénomorphes en parade et eurent pour simple mais efficace effet de les effrayer. Ils n’en avaient sûrement jamais entendu d’aussi menaçantes, et la plupart d’entre eux allèrent se réfugier à distance, ventre à terre. Les quelques dominants, plus courageux, s’obstinèrent à vouloir parader et à défier l’intrus. Ils s’approchèrent avec précaution du robot-récupérateur.

L’engin ne ressemblait nullement à un xénomorphe, mais sa masse et les artifices sonores dont il était doté suffisaient amplement à tenir les grands mâles éloignés. Il se dirigea lentement vers la Reine-xénomorphe en flottant à ras du sol, harcelé de loin par les dominants, puis s’arrêta à quelques centimètres de l’orifice encore contracté. L’avant de la machine s’ouvrit comme les paupières d’un caméléon, et une paire de pince sophistiquée vint précautionneusement emprisonner l’extrémité de l’utérus externe de la Reine.

Le cliquetis des xéno-morphes s’intensifia soudain. Ils savaient ce qui allait se passer et n’appréciaient pas du tout. Le plus téméraire se rua en avant, en cliquetant et crissant de toute sa rage, se redressa sur ses deux pattes arrière, puis cracha un long jet d’acide sur la machine, avant d’en faire les frais. Un flamboyant arc électrique le traversa brusquement par le haut du crâne et l’éjecta au loin.

Les ouvrières, effrayées, détalèrent en tous sens. La Reine, elle, ne semblait pas affectée par tout ce remue-ménage. Elle continua à avaler ses boulettes de sucs collantes avec appétit et à onduler du ventre, imperturbable. Une dernière contraction et l’œuf apparût enfin. Le muscle utérin se relâcha complètement pour le laisser passer. La grosse gangue de chair tomba directement entre les pinces du robot, comme une tête dans un panier, puis disparût dans les entrailles de la capsule. Celle-ci se referma, puis recula vers la paroi pour mettre son butin à l’abri.

- « Ce sera moins facile d’aller chercher les œufs fécondés, directement dans les tanières. À moins d’évacuer le nid ! » fit remarquer la jeune femme.

- « Nous trouverons une solution…! Je vais rendre visite à nos petits nouveaux. À demain, mes chers enfants ! ».

- « Au revoir, Mère…! » fit l’équipe d’assistants d’une seule voix, avec des airs d’enfants sages accaparés par leur tâche.

La Reine-Mère sourit intérieurement, fière de sa progéniture. Elle s’éclipsa par une ouverture qui se forma dans la paroi, à son approche, puis se referma derrière elle.

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Ardan secondait la Reine-Mère et supervisait le laboratoire de génétique en son absence. Simuler cinq ans d’études pour en arriver là, avait été très ennuyant. Sa passion naturelle pour la chose l’avait rendu plus convaincant que les autres étudiants-colons et il avait, finalement, été choisi par la Reine-Mère pour ce qu’il était : le meilleur.

Il était bien dans le corps d’Ardan, un véritable corps d’athlète, et il se sentait indestructible. Son passé refaisait parfois surface et il prenait plaisir à se mémoriser certaines scènes, sans qu’aucun remord ne vienne troubler ses souvenirs. Il ne regrettait même pas sa première enveloppe charnelle, celle de Foller. Celle d’Ardan était la sienne, à présent, et il en était très heureux.

Il était à nouveau dans son élément. Il côtoyait Lady Ridley tous les jours. Il la humait, la caressait du regard, se délectait à l’imaginer soumise, s’abandonnant à lui. Il savait son heure venue et ne ressentait aucune frustration à devoir attendre encore un peu. C’était l’affaire de quelques semaines. Pour comble du bonheur, son terrifiant secret avait été bien gardé. En soixante-quinze mille ans, le gouvernement terrien n’avait envoyé aucune information à ce sujet, comme si le transfert de mémoire avait finalement été totalement occulté et était devenu tabou.

Les Terriens, qui depuis le temps l’avaient forcément découvert, avait gardé l’information dans leurs archives secrètes. La Reine ne semblait pas en avoir eu connaissance, car aucun contrôle n’avait été installé pour détecter d’éventuelles manipulations en ce sens. Il était le seul, sur ÉTERNA, à pouvoir implanter sa mémoire au cœur même des génomes qu’il désirait s’approprier. Et il était décidé à aller bien plus loin. À être, à lui seul, toute une armée.

Il se tenait debout face au vitrage de sécurité de la « Nurserie », et il observait son petit stock « personnel ». Onze œufs non fécondés, alignés sur deux rangs au milieu d’une salle au décor clinique. Le douzième arrivait à l’instant. Un robot-préhenseur le maintenait entre ses pinces, et vint le déposer sur un des socles encore libres.

Ardan se retourna, en voyant apparaitre la Reine-Mère dans le reflet du vitrage. Derrière elle, la porte du sas finissait de se verrouiller. Il répondit machinalement au large sourire qu’elle lui octroya.

- « Alors…!? Comment se porte nos petites couvées, aujourd’hui » lui demanda-t-elle.

Il ravala son sourire.

- « Toujours aussi bien…! » répondit-il en pivotant sur lui-même. « La première est parfaitement mature, mais il faut encore quelques heures, peut-être un jour, pour s’en assurer. La seconde, est en pleine croissance, et la dernière est passée au stade d’embryon ! ».

- « Et le résultat des ponctions, qu’est-ce que ça donne…!? ».

- « Pas grand-chose de plus que les simulations…! On a, au moins, une confirmation. Les enzymes produits par les ovules embryonnaires des parasites peuvent suffire à provoquer la muta-fusion ! ».

- « Tant mieux…! Tant mieux ! ».

Le robot-ponctionneur glissa sur le sol de la « Nurserie », jusqu’à l’œuf. Le saisit par les cotés avec ses pinces, et enfonça délicatement une longue aiguille à l’intérieur.

- « Terminons ces analyses et nous tenterons l’expérience sur une prochaine couvée. Quand la tourmente aura cessée… ! Raconte-moi, plutôt, ce que les rebelles ont l’intention de faire ! ».

- « Rien de bien concret pour l’instant, mais ils ont parlé d’agir. Ils cherchent des informations qui pourraient leur ouvrir une voie et proposent de recruter en vue d’une action..!. Si je leur amène une info valable, ils seront moins méfiants. Je pourrais, même, être celui qui leur montre la voie. S’ils la suivent, nous pourrons leur tendre un piège…!? ».

- « Je crois que c’est ce qui les attend s’ils n’acceptent pas les termes de l’accord…! Je vais attendre de voir leur réaction, et ensuite, j’aviserai ! ».

La longue aiguille à biopsie ressortit lentement des entrailles de l’œuf et regagna sa gaine stérilisée. Un jet de désinfectant pressurisé laissa une marque jaunâtre à l’endroit de la piqûre, puis, le robot rétracta ses pinces, recula, fit un quart de tour et quitta la « Nurserie ».

- « En attendant… » dit la Reine-Mère. « …impliques toi plus. Montres toi avec eux. Milite…! Ça ne changera pas grand-chose à ma position. J’ai encore de la marge. Tu peux aussi leur apporter des informations sur nos expériences «secrètes». Parle-leur des risques de dérive, ça devrait les intéresser. Ils n’iront pas bien loin avec ça, surtout si je décide d’arrêter toutes les activités en rapport ; ils en feront leurs choux gras durant un petit moment et ça pourra t’aider à gagner leur confiance ! ».

- « Vous pensez vraiment qu’ils peuvent nous forcer à abandonner nos recherches…! » demanda Ardan d’un air pensif, les yeux fixés sur sa nichée de parasites en devenir.

- « Je ne crois pas que ce soit leur priorité, mais il nous faudra, certainement, faire preuve de bonne volonté…! Nous devrons recentrer nos énergies sur l’essentiel durant quelques temps ! ».

- « Je pense qu’il faut les pousser à commettre l’irréparable, et pourquoi pas, le faire à leur place et les en accuser, ensuite ! ».

- « Il ne s’agit pas de les condamner, mon enfant. Et, encore moins, pour une chose dont ils ne seraient pas responsables…! Il faudrait qu’ils en aient réellement l’intention pour me convaincre de le faire ! Laissons les venir. Attendons de voir ce qu’ils complotent et, s’il le faut, nous agirons de manière plus radicale…! ».

- « Vous ne pouvez tout de même pas leur offrir autant de pouvoir sur un plateau. Plus vous faites de concessions et plus il vous sera difficile de revenir dessus. Avec le temps, ils gagneront du terrain et ils finiront par vous mettre en mauvaise posture. Il vaut mieux agir avant que le peuple soit, tout entier, acquis à leur cause…! ».

La Reine-Mère se mit à rire doucement. Elle regarda Ardan avec tendresse, et tout en parlant, le prit par l’épaule pour l’attirer contre elle.

- « Ne t’inquiètes pas, Ardan…! Ce ne sont que des belles promesses que j’ai faites. Rien d’autre. Tout se joue au bluff pour le moment. Et quand il sera temps d’abattre les cartes, je compte bien avoir la main…! Laissons tout ça de coté, maintenant, et allons analyser notre nouvel échantillon…! » conclut-elle.

Ardan goûta avec bonheur l’éphémère et précieuse caresse que lui accorda la Reine. Il aurait voulu retenir la main qui glissait lentement sur ses épaules. Un frisson lui remonta le long de la nuque jusqu’au sommet du crâne. Il acquiesça en affichant un petit sourire dépité.

- « Avec plaisir…! » répondit-il.

Il pointa sa télécommande vers le vitrage de sécurité et en éteignit l’effet infra-rouge. La « Nurserie » et la douzaine d’œufs furent aussitôt plongées dans la pénombre. Seule une pâle et rase lumière bleuâtre balayait le sol de ses rayons énergisants et se reflétait par petites touches bleutées sur la masse sombre des coques luisantes. Le vitrage blindé lui renvoya son image et celle de la Reine-Mère, côte à côte. Son inconscient émergea, alors, du fond de la « Nurserie », gueule grande ouverte, pour se jeter sur elle. L’espace d’une seconde, le xéno-morphe se para de la longue toge de la Reine-Mère et leurs deux reflets se mêlèrent. Ardan appuya à nouveau sur le rupteur. Un écran blanc laiteux se forma et opacifia le vitrage entièrement.

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CHAPITRE N°6

Claire Baron se tenait debout, derrière son équipe de techniciens, face à une imposante console informatique et à trois écrans holographiques de contrôle. Elle regardait la macro-sphère de rétention qui venait d’être définitivement ancrée sur le pourtour du cratère n° 9. L’immense film nano élastique commençait déjà à enfler sous la pression des gaz et des fumées qui se trouvaient à présent emprisonnés à l’intérieur du volcan. L’épaisse couche de gomme blanchâtre, légèrement translucide, s’éleva lentement au dessus des immenses poutres de soutien profilées qui barraient le cratère, et de la vaste trame de filins qui les reliaient entre elles à la manière d’une toile d’araignée. Elle enfla, enfla et enfla encore jusqu’à dépasser le sommet du cratère et à former l’ébauche d’un dôme.

Bip, bip, bip…! Une sonnerie d’alerte se déclencha soudainement, puis s’arrêta aussitôt.

- « Mise en route automatique des unités de pompage effectuée…! » lança une technicienne. À coté d’elle, un de ses collègues ajouta :

- « Surpression stabilisée…! ».

Au bout de quelques secondes, la jeune femme reprit :

- « Phase de séparation des gaz en cours…! ».

- « Pression stable…! » fit l’autre.

Impassible, Claire Baron resta concentrée sur l’écran central et l’enveloppe nano-élastique qui continuait à gonfler. De nouvelles données apparurent sur l’écran de contrôle d’une jeune technicienne qui s’empressa d’en rendre compte.

- « Phase de liquéfaction des gaz en cours…! Aucune anomalie… On peut monter en puissance ! ».

- « Allez-y…! » ordonna la maitresse des opérations.

Elle attendit un petit moment, que la pression ait le temps de se stabiliser, pour demander :

- « Donnez-moi les premières statistiques sur le taux d’émissions toxiques…! ».

Un des techniciens lui répondit aussitôt, les yeux rivés à son écran de contrôle holographique. Des séries de chiffres s’affichaient sur plusieurs colonnes

- « On observe une nette baisse de la surpression de presque trente pour cent, et donc une réduction d’émissions d’environ 0,7 pour cent au niveau global. Si tous les sites d’extractions étaient équipés on obtiendrait une réduction des émissions jusqu’à cinquante pour cent ! ».

- « C’est un bon début…! Les grands volcans nous poseront toujours le même problème, mais on peut encore améliorer les systèmes de pompage et la macro-sphère ! » répondit Claire Baron. « Ils s’en contenteront…! Avec ce test nous devançons largement les attentes de la rébellion et l’accord devrait tourner à notre avantage. Cela nous laissera cinq années de pleine production et d’exploration devant nous. D’ici là, le problème sera réglé ! ».

Claire Baron n’avait pas cessé d’observer le dôme nano-élastique qui s’élevait maintenant comme un nuage bien rond au-dessus de l’immense cratère, ainsi que les centaines de cheminées, disséminées à la base du volcan, qui crachaient, en bout de chaine, leurs vapeurs purifiées dans l’air empoisonné. Des milliers d’oléoducs couraient le long des parois de basalte renforcé, jusqu’aux terminaux de pompage, de filtrage, de stockage et d’évacuation pour y faire parvenir la purée de poix qu’ils aspiraient. À l’intérieur même du cratère, la température était infernale. Les gaz brûlants et les cendres incandescentes tourbillonnaient en tous sens et poussait toujours plus fort contre la membrane nano-élastique de la macro-sphère. La Neutrinite s’y trouvait mêlée, en milliards de milliards de particules élémentaires. Extirpées du noyau de la planète par de violents remous de magma ascendants, puis mélangées à la roche en fusion, aux gaz et aux cendres, elles jaillissaient ensuite en filons de la gueule des volcans. Extrêmement lourdes et froides, elles étaient, malgré leur taille infime, relativement faciles à extraire.

- « Faites moi une estimation du taux de rendement…! » ordonna Claire Baron.

Une des techniciennes s’empressa de trouver les données à l’aide de son clavier holographique; celles-ci s’affichèrent immédiatement sur un des écrans latéraux; puis, elle prit l’initiative de les commenter :

- « Nous sommes déjà au delà des prévisions…! Le débit à atteint les trois tonnes au mètre cube. Pour l’instant, nous sommes sur un petit filon, mais nous avons une moyenne de soixante-seize millions de particules pour le même volume. C’est deux fois-et-demi supérieur à la normale….! ». Elle tapota son clavier, puis ajouta : « Sur le long terme et d’après les prévisions, la production devrait pouvoir quadrupler ! ».

- « Il faut encore attendre de voir si la macro-sphère résiste avant de se réjouir tout à fait, mais je crois que nous pouvons, d’ores et déjà, être fiers des premiers résultats. Nous avons bien fait de persévérer ! » dit Claire Baron. « C’est une étape qui va nous permettre d’aller plus loin. Il faut maintenant envisager de rendre les grands volcans complètement inoffensifs…! Augmenter les capacités de pompage et de conditionnement. Améliorer et multiplier les unités, rehausser et renforcer les cratères. Tout ce qu’il est possible d’imaginer pour atteindre zéro émission…! Je veux des solutions convaincantes et planifiées avant la signature de l’accord. Ils voulaient plus que des promesses… Eh bien, nous leur apporterons la paix sur un plateau ! ».

La macro-sphère avait atteint une taille impressionnante et elle enflait encore. Parfaitement sphérique, posée comme un énorme ballon au sommet du volcan, elle commençait à s’étirer imperceptiblement par le haut vers la voûte nuageuse. Bip, bip, bip…! Le signal d’alarme retentit dans la salle de contrôle, tandis qu’à l’image, la première valve de sécurité laissait s’échapper un geyser de gaz et de cendres dans l’atmosphère brumeuse. La seconde valve lâcha tout de suite après et cracha un panache aussi haut que le précédant. La pression retomba, enfin, à la rupture de la troisième valve de sécurité. Les voyants lumineux s’arrêtèrent de clignoter, le bip sonore se tût. Les limites de la macro-sphère étaient atteintes, un peu rapidement peut-être, mais le principal était qu’elle tenait.

- « Pompage saturé…! Impossible de faire mieux ! » annonça la jeune technicienne.

- « Pression stabilisée…! » dit l’un des techniciens.

- « Elle résistera. Tout ira très bien…! » répondit Claire Baron pour se rassurer elle-même. Puis elle ajouta : « Il faut augmenter la puissance de pompage et tout ce qui s’ensuit…! Encore quelques années et cette rébellion ne sera plus qu’un mauvais souvenir pour tout le monde ! ».

Elle resta ensuite, silencieuse, à observer les jets de gaz et de cendres qui jaillissaient du sommet de la macro-sphère par les valves de sécurité. Ils s’élevaient dans la brume empoisonnée en gros remous grisâtres, battus et couchés par les vents, happés, étirés et aspirés par de puissants courants qui remontaient vers l’obscur plafond de nuages.

Fin du dixième épisode

CHAPITRE N°7

L’épais banc de brumes se déchira par le centre en tourbillonnant, frappé de plein fouet par un puissant souffle divin. Une large trouée se forma et un ciel parfaitement bleu apparut, ceint de chaque coté par de hautes colonnes de brouillard qui s’élevaient en volutes tourmentées, à la manière des cartes postales antiques les plus kitchs. Le dernier voile de vapeurs et de gaz s’évanouit, tel un foulard entre les mains d’un prestidigitateur, exposant l’Œuf à la lumière du jour. Celui-ci était posé au sommet d’une petite colline d’herbe verte. Un astre brillait dans le ciel. Quand ses rayons frappèrent la gangue organique, la rendant translucide, une silhouette se dessina très nettement au travers.

C’était celle d’une femme en pleine mutation. Le fœtus, enroulé sur lui-même, semblait être arrivé à maturité et donnait quelques signes avant-coureurs de fébrilité. Celui-ci balança, soudain, une série de furieux coups de talons dans les flancs de l’œuf, puis poussa désespérément de tous son poids contre les chairs meurtries pour essayer de s’en libérer. En vain. La femme en devenir se calma, alors, et resta blottie sans bouger durant quelques instants avant de recommencer à s’agiter. Elle frappa à nouveau, de ses deux pieds et de toutes ses forces, si violemment que la coque se déforma sous le choc. La réaction escomptée ne se fit pas attendre.

La corolle déjà bien formée et bombée comme un ballon, s’ouvrit rapidement. Les quatre pétales de chair se soulevèrent et se décollèrent les uns des autres. Ils se séparèrent en se courbant vers l’arrière, puis s’écartèrent pour élargir le passage. À l’intérieur de l’œuf, une membrane de chair rose, marbrée de nervures blanches, obturait encore l’étroit conduit qui menait à la poche placentaire.

Les contractions commencèrent aussitôt. La gangue de chair n’était plus qu’un seul muscle destiné à expulser le fruit de ses entrailles. Il se durcit et se mit à onduler de l’intérieur, à pressurer le fœtus recroquevillé et à le repousser hors de la coque. La tête oblongue passa la première, nue, lisse et brillante, d’un ambre presque noir. Puis se fut au tour des épaules. Le corps émergea lentement de l’œuf jusqu’aux coudes, et soudain en fut entièrement expulsé, d’un seul coup. La jeune fille bascula et tomba sur l’herbe verte, encore inconsciente.

Sa peau sombre, couleur d’ambre, était luisante d’humidité. Son crâne allongé lui couvrait la nuque jusqu’aux omoplates. Les côtes saillaient de ses flancs comme des ailettes atrophiées et deux trachées externes pointaient leur cartilage au niveau des vertèbres. Elle resta un long moment immobile, repliée sur elle-même, attendant qu’un rayon de lumière lui donne vie.

Collée à l’arrière de ses interminables jambes, sa longue queue dardée s’extirpa de la fine gaine de peau qui l’enveloppait et se déploya sur l’herbe verte, fouettant l’air et le sol de son extrémité. Le soleil scintillait sur la carapace ambrée de la jeune fille, sur le galbe de sa hanche, de son bras effilée, de son épaule et de son crâne lisse et oblong. La douce chaleur réveilla, peu à peu, son corps endormi.

Elle ouvrit d’abord les yeux et regarda le bleu du ciel durant une longue minute ; l’esprit vide, cherchant à comprendre où elle se trouvait et qui elle était. Mais aucun de ses souvenirs n’eût le temps de refaire surface. Sauf un…! Un seul mot lui revint en mémoire, qu’elle chuchota :

- « Mère…! ».

Avant même qu’elle puisse se redresser, le ciel se voila, passa du bleu au jaune-vert. Le soleil, caché par les brumes, perdit très vite de son éclat, et il ne resta bientôt plus qu’une pâle lueur qui peinait à percer à travers l’épaisse couche de nuages. Une peur instinctive traversa, alors, l’esprit de la jeune mutante, guidant ses gestes et ses paroles. Elle tenta de soulever son buste, tant bien que mal, poussant sur ses deux bras tandis que le brouillard l’assaillait déjà de tous cotés. Son regard se remplit de stupeur, elle grimaça, ouvrit la bouche pour respirer, et se mit à suffoquer. Son cri mourut dans sa gorge ; un son rauque et très faible en sortit, un dernier et ultime appel à l’aide, étouffé par le rideau de fumées et de cendres brûlantes qui l’entourait :

- « Mère…! Mère…! ». Puis, elle disparut, enveloppée par l’épais manteau de gaz toxique.

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- « Mère…! Mère…! ».

L’appel résonna comme un écho à son rêve et lui fit reprendre conscience. La Reine-Mère ouvrit ses grands yeux noirs.

- « Oui…! ».

- « La délégation vous attend, Mère…! ».

- « Merci…! ».

L’obscurité était presque totale. Elle augmenta la luminosité à l’intérieur de la capsule où elle se trouvait allongée, puis réduisit progressivement l’apesanteur. Son corps, recouvert d’une toge, descendit lentement et se posa sur la couche molletonnée. Aussitôt après, le Tub anti-gravitationnel glissa sur son socle, puis bascula pour se positionner à la verticale. À l’extérieur, la lumière se rétablît automatiquement. Enfin, la cloison de diamantine coulissa pour libérer la Reine-mère.

Celle-ci quitta la salle de repos et traversa rapidement sa vaste serre d’agrément personnelle, inspirant à plein poumons les diverses senteurs que les fleurs, roses géantes et autres bizarreries exotiques, exhalaient tout autour d’elle. Elle y passait aussi souvent que possible pour profiter de l’intense sensation, toujours avec le même plaisir. Elle en sortit à regret et prit le long couloir sécurisé qui menait vers la salle de réunion.

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Les six membres de la délégation se levèrent à son arrivée. Trois hommes (dont Swan Borman) et trois femmes, jeunes, qui arboraient tous un air déterminé. Ils saluèrent la Reine-Mère d’un hochement de la tête.

- « Asseyez-vous, mes enfants…! ». Elle prit place dans un fauteuil, face à eux, de l’autre coté de la vaste table de réunion.

- « Laissez-moi, d’abord, vous remercier d’avoir fait le bon choix…! D’avoir préférer la patience à l’emportement… ! Je sais que c’est un sacrifice de plus pour tout le monde, mais cette fois les garanties de résultats sont incontestables et dépassent même nos espérances. Nous n’avons plus aucune raison de douter de l’efficacité des macro-sphères de rétention. Le délai d’observation préconisé par nos experts est passé, leurs constatations sont sans équivoque, ça fonctionne…! Je crois qu’il est temps de signer l’accord avec les Gaïahels ! ». Elle les balaya du regard, sourire aux lèvres. Ils acquiescèrent tous, plus ou moins, d’un petit haussement d’épaules ou des sourcils.

- « En tant que représentant de la Société Civile, Mr Borman apposera sa signature auprès de la mienne et de celle de Melle Baron pour entériner l’accord…! Au-delà des concessions que vous avez acceptées de faire dans le cadre de l’accord, je me dois de vous imposer, moi-même, quelques exigences. Et dans le cas présent, je serais, moi aussi, prête à faire d’importantes concessions. Je veux parler d’un accord interne entre la rébellion et le haut-commandement. Pour ma part, il s’agit d’assurer et de garantir une paix totale. J’ai conscience de la force que vous représentez, mais je doute que vous soyez, déjà, tout à fait capable de la contrôler…! Vous comprendrez, donc, que je vous interdise de militer et de recruter durant les cinq années à venir, ainsi que de continuer à occuper des postes à responsabilité ayant trait à la sécurité. En échange de quoi, au terme du délai et en cas d’échec, je ferai amende honorable en vous abandonnant le commandement de notre Armée, si, d’aventure, vous étiez élu à la gouvernance de la Cité…! J’ose espérer que vous auriez, alors, la sagesse de l’utiliser à bon escient ! ».

L’une des trois jeunes femmes lui rétorqua immédiatement :

- « Le délai de cinq années pourrait s’avérer plus court qu’on ne le pense. Nous ne sommes pas aussi confiants que vous sur l’efficacité à long terme de la dernière parade technologique de « La Baronne », et si l’échéancier n’est pas respecté, nous serons en droit de penser que la pollution ne sera jamais vaincue de cette façon. En droit de reprendre notre combat à la première faiblesse du procédé…! »

- « Bien entendu, cela va de soi…! » répondit la Reine-Mère.

Il y eut un court silence durant lequel chacun semblait peser le pour et le contre, puis, Swan Borman se décida à parler :

- « Vous aurez compris, Mère, que nos intentions sont honorables à tout point de vue. Nous ne voulons pas abuser de la légitimité de notre lutte pour acquérir un quelconque pouvoir. Nous préférerions vous avoir à nos cotés…! À défaut, nous acceptons volontiers de considérer ce geste comme une véritable reconnaissance de votre part. Mais cela ne reste qu’une promesse. Et certaines promesses sont parfois trop difficiles à tenir…! Permettez nous de douter de votre bonne foi devant une telle proposition. Même si un accord interne est signé entre nous, il ne garantit en rien l’application d’un transfert de pouvoir. Il faut y rajouter une clause qui nous permette de choisir un Vice-Commandant de l’Armée dont la nomination serait approuvée par le peuple et dont la prise de fonction serait immédiate ! ».

- « Une telle éventualité ne me parait pas aller dans votre intérêt. Vos militants le désirent peut-être, mais certainement pas la totalité de vos sympathisants. Vous risquez de brusquer nos concitoyens dans leurs opinions alors qu’un véritable espoir vient de renaitre…! Vous y perdriez, là, le crédit qu’ils vous donnent encore ! ».

- « Vous avez raison, Mère, cela demande réflexion…! Laissez nous un peu de temps pour y réfléchir et en rendre compte à nos militants. Nous ne voulons pas d’un cadeau empoisonné ! ».

- « Vous m’obligerez beaucoup en acceptant de signer cet accord. Je ne veux pas passer les cinq prochaines années à redouter des débordements incontrôlables. Je veux un peuple uni contre son seul ennemi : la pollution…! Décidez-vous vite. Nous prendrons, alors, les dispositions pour la signature d’un document officiel. Viendra ensuite le temps de signer l’accord avec les Gaïahels. Et le plus tôt sera le mieux…!? ».

- « Certes, certes…! » fit Swan Borman en consultant ses confrères et consœurs du regard. « Nous nous devons d’être tolérants et nous espérons que cette dernière tentative sera la bonne. Cinq ans de silence total nous semble, cependant, exagéré, même si le marché parait équitable…! Nous aurons certainement quelques difficultés à convaincre nos militants d’accepter la trêve et les restrictions, mais nous essaierons. Je pense que tout le monde est d’accord avec moi…!? ».

Les cinq autres représentants de la Société Civile lui répondirent par l’affirmative, d’un clignement des paupières ou d’un hochement de la tête.

- « Voilà…! La décision appartient au peuple, maintenant. Nous vous donnerons sa réponse dans quelques jours. Vous l’autoriserez à ajouter quelques conditions et à corriger certaines clauses…! ».

- « Je ne crois pas que ce sera nécessaire, mais j’ai pu omettre un détail. Si c’est le cas, vous aurez l’obligeance de me le faire savoir au plus tôt…! J’espère, avant tout, que vous saurez persuader vos militants de s’assagir. Ils doivent comprendre que ce dernier sacrifice sera enfin payant. Ils doivent avoir confiance dans le Progrès et tout mettre en œuvre pour redonner vie à notre planète. Il leur faut aussi prendre conscience de l’importance de la Neutrinite. Elle est un gage de sécurité, de progrès et d’expansion. Personne ne doit en douter…! Je pense avoir été assez claire…!? Je vous remercie de votre attention, mes chers enfants, vous pouvez disposer ! ».

Les sociétaires reprirent leurs tablettes et se levèrent tous ensemble pour saluer la Reine-Mère. Ils s’inclinèrent, en la nommant du bout des lèvres :

- « Mère…! ».

Puis, ils quittèrent la salle de réunion. La Reine, pensive, les suivit du regard, un air suspicieux inscrit sur le visage.

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CHAPITRE N°8

De son bureau; autant dire de son poste de contrôle; Claire Baron contemplait sa flotte de vaisseaux en construction et l’intense activité des robots-machines au sein du gigantesque hangar. Sept imposantes carcasses, en partie cloisonnées, étaient alignées le long de la chaine de montage. Elles faisaient penser à une collection de mandibules géantes arrachées à des coléoptères de l’espace. D’immenses bras mécaniques soudaient, perçaient, apposaient et fixaient d’épaisses plaques de métal carboné sur les charpentes d’acier pour les habiller. De puissants flashs, accompagnés de hautes gerbes d’étincelles, illuminaient les moindres recoins du hangar. Les braises de métal incandescent ricochaient sur les coques avant de s’éteindre et de tomber au sol où elles étaient aspirées par d’infatigables robots-aspirateurs. Des dizaines de faisceaux laser et photoniques scannaient, sondaient et vérifiaient chaque soudure, chaque fixation, balayant l’espace d’un incessant va-et-vient de lumière colorée.

Les vaisseaux géants, pendus à la charpente du hangar comme de vulgaires saucissons, formaient une suite d’arches monumentales. Leurs deux énormes ailerons ressemblaient à des baleines ventrues à moitié dépecées et leurs parois intérieures, encore à l’état de squelette, étaient déjà équipés de l’accélérateur électro-magnétique. On apercevait les deux impressionnantes rangées de bloc-aimants, noirs comme l’ébène et, chacun, de la taille d’un autobus géant, fichées à l’intérieur de la structure en arche.

Un signal résonna dans la pièce. Claire Baron déclencha l’ouverture du sas de sécurité par sa seule pensée ; une fine bande de métal doré semi-ovale et sertie dans la paroi murale en signalait l’emplacement. Le mur se désagrégea par le milieu, la brèche s’élargit en une seconde et fit place à une magnifique jeune femme, aussi rousse que l’était la technologue, sa mère génétique.

- « Ah, Tracy…! Ma chère enfant ! ».

La technologue avança de quelques pas, puis tendit sa main. La jeune femme s’inclina légèrement et s’en empara pour l’embrasser du bout des lèvres. Elle reçut, en retour, un tendre baiser sur le front.

- « Comment va mon filleul…!? » lui demanda, alors, Claire Baron.

- « Très bien, Mère…! Il grandit presque trop vite ! » répondit la jeune femme en souriant.

- « Tant mieux, c’est bon signe…! Je viendrai, bientôt, lui faire une petite visite. Installe-toi ! ».

Claire Baron désigna un des fauteuils placés devant le bureau, puis s’assit dans l’autre, face à elle.

- « Bien…! J’ai, donc, décidé de faire le déplacement à ÉTERNA et de te confier le commandement de notre Armée pour assurer notre protection…! Il n’y a pas d’inquiétude à avoir. La rébellion est matée, les citoyens sont majoritairement favorables à l’accord. Tout se passera bien. J’y resterai une demi-journée, tout au plus… ! Je n’y suis pas allée depuis l’inauguration du premier dôme, et il est important de faire, à nouveau, un pas vers eux…! Il y a peu de risques, mais nous devons tout de même prévoir certaines éventualités. Il nous faut être sûrs de pouvoir parer une attaque massive; et si, au pire, ils me prenaient en otage, être, nous-mêmes, prêts à attaquer…! Ils cibleront très certainement nos sites de stockage et notre flotte. Ils ne doivent pas y parvenir, ni s’en approcher. Il faudra, donc, intervenir à la source pour éviter une dispersion de leurs forces…! Je veux que tu organises des lignes de front défensives autour de leurs garnisons. J’obtiendrai les autorisations de survol de la Reine-Mère, elle-même. Cela nous simplifiera la tâche…! Il faut aussi planifier une attaque en règle et une prise éventuelle d’Éterna. Nous prendrons le temps de tenter quelques manœuvres, ensemble, d’ici la signature de l’accord…! Te sens-tu assez responsable pour cela ? ».

- « Je le crois…! Je crains, toutefois, de ne pouvoir me résoudre à vous perdre si un malheur arrivait. Le peuple a besoin de vous. Donnez-nous, au moins, l’autorisation de vous cloner, si par malheur, vous n’en reveniez pas ! ».

La technologue se mit à rire :

- « Ah, ah, ah…! Est-ce-que je dois faire mon testament…?! J’aurais pris plus de précautions si cela avait été nécessaire. Mais, soit…! Vous aurez des souches-mères avant mon départ, si ça peut vous rassurer…! ».

La jeune femme rougit légèrement, d’un air gêné.

- « Tu ne devrais pas te sous-estimer ainsi et me croire irremplaçable…! » reprit Claire Baron, en se penchant vers elle pour lui prendre la main. « Je sais que tu en es capable et que je peux compter sur toi pour prendre ma suite, s’il le fallait…! Mais, arrêtons de nous inquiéter pour rien. Je n’irais pas là-bas si je n’étais pas certaine d’en ressortir vivante et plus forte. La Reine-Mère n’est pas une menace et les rebelles sont sous contrôle. Il ne peut rien m’arriver…! Tu verras que toutes ces précautions sont bien inutiles ! ».

La technologue sourit à la jeune femme avec bienveillance, tout en lui tapotant le dos de la main.

- « Je l’espère, Mère…! ».

- « Planifie tout ça pour la semaine prochaine…! Je ferai une annonce pour rassurer la population et pour te nommer à ton nouveau poste. Sois confiante ! ».

- « À vos ordres, Mère…! » acquiesça la jeune femme.

Claire Baron lui lâcha la main. Elle lui caressa la joue d’un geste maternel et lui sourit tendrement.

- « Je compte sur toi, mon enfant…! Va, maintenant; tu as du travail. N’hésite pas à venir me déranger si tu as besoin d’un conseil ! ».

- « Merci, Mère…! À bientôt ! ».

La jeune femme se leva de son fauteuil, s’inclina, embrassa la main que la technologue lui tendait, et quitta la pièce. Elle disparut derrière le rideau de particules qui se reforma aussitôt derrière elle. La paroi retrouva son aspect normal et toute sa solidité.

Claire Baron cliqua sur sa télécommande. Les écrans holographiques réapparurent les uns après les autres au dessus du vaste plateau ovale de diamantine. Ils formèrent une farandole lumineuse faite de données et de chiffres qui clignotaient, de plans en formations et de simulations virtuelles, d’images de surveillance aussi bien locales que spatiales. Elle fit défiler les écrans devant elle, avant de fixer son attention. Elle agrandît l’image et s’adossa pour mieux l’étudier.

C’était les plans d’une immense machinerie accrochée aux parois d’un volcan de la base jusqu’au sommet. Pas un centimètre de basalte, ni de béton carboné, n’était visible sous les kilomètres de canalisations, de tuyauteries, de bloc-filtres, de cheminées, de condensateurs et de pompes surdimensionnés qui les recouvraient. La macro-sphère qui fermait le cratère était à son niveau le plus bas. La technologue démarra une simulation. Elle augmenta peu à peu la pression à son maximum, puis attendit.

Elle tourna la tête vers la baie vitrée qui donnait sur l’extérieur et tenta de discerner la haute chaine volcanique plantée au loin sur l’horizon, à travers les résidus de gaz brumeux poussés par le vent. La tempête soufflait, chassant les épaisses colonnes de poussières volcaniques loin de la Cité. Un semblant de clarté perça la chape de nuages noirs et lui permit d’apercevoir la silhouette des plus hauts volcans en train de cracher leur poison dans le ciel. Le défi lui paraissait insurmontable, mais elle voulait y croire. Elle espérait voir, un jour, l’horizon se dessiner bien nettement sur un fond bleu baigné de lumière.

CHAPITRE N°9

Au cœur de la cité Eterna, le responsable de la Sécurité, Ian Horst ; aussi froid et impénétrable que son original, mais néanmoins plus jeune ; entra dans la salle de contrôle préparatoire d’un pas lent et mesuré. Autour de lui, un imposant pupitre circulaire surmonté d’un panneau d’écrans holographiques, faisait le tour de la pièce. Quarante élèves assidus y étaient installés, assis sur de confortables sièges à sustentation; les uns, adossés à observer des mises-en-scènes et à commander les caméras, les autres penchés sur leurs claviers à taper méticuleusement leurs demandes et leurs ordres. Le Chef de la Sécurité vint se placer au centre de la salle de contrôle, puis frappa dans ses mains.

Tout le monde s’arrêta, et se retourna vers lui.

- « Mesdames, messieurs, votre attention s’il-vous-plait…! Vous pouvez tous rester assis ! » lança ce dernier.

Il attendit que chacun soit attentif, puis continua, en se mettant à marcher en rond pour pouvoir s’adresser à toute la classe.

- « Pour un certain nombre d’entre vous, la formation s’achève là. Et la prise de fonction est immédiate…! Pour les autres, elle continue. Ce qui ne veut pas dire qu’ils seront sans fonction. Ils seront sous astreinte quasi permanente jusqu’à la fin de la formation. Des stages et des spécialisations leurs seront proposés…! Tous ceux qui entendent leur nom sont attendus dans la salle de réunion d’ici une heure, en tenue présentable ! ». Il s’arrêta, sortit une tablette de sa poche, cliqua plusieurs fois dessus, puis commença l’appel.

- « Olaf Sachs …! » annonça Ian Horst, en se tournant vers l’intéressé.

Le jeune homme se leva, un petit sourire en coin, et cligna de l’œil d’une manière imperceptible lorsqu’il croisa le regard complice du chef de la Sécurité. Horst le salua du même petit clin d’œil. Puis, il reprit l’appel. Ce fut le tour d’une jeune femme.

- « Yéna Solveigh…! ».

Celle-ci tenta difficilement de dissimuler son sourire en un curieux rictus qui n’arriva pas à l’enlaidir. Elle se leva de son siège et quitta la salle. Ian Horst continua.

- « Avallon Nagahé…! ».

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Une heure plus tard, les vingt nouvelles recrues étaient alignées en rang sur toute la largeur de la salle d’audience, où elles attendaient d’être présentées à la Reine-Mère.

- « Présent…! » répondit le dernier de la liste.

Le chef de la Sécurité éteignit sa tablette et la rangea dans une de ses poches, puis contempla fièrement sa lignée de clones. Il se tenait juste à coté de la Reine-Mère, éprouvant, comme elle, ce même fort et sincère sentiment d’amour envers ses chers enfants. Il avait là, avec cette magnifique brochette de « Foller » juniors, le plus puissant commando de traitres qu’il ait pu rêver d’avoir. Ces vingt agents de surveillance, allaient permettre à tous ses autres clones de lui obtenir le Pouvoir. Le Pouvoir de mettre la Reine-Mère à genoux, à quatre pattes et sur le dos, avant de la faire disparaitre à jamais.

Il avait conscience, cependant, en regardant ces jeunes personnes, qu’il leur manquait, à tous, cet instinct grégaire qui caractérisait, d’habitude, les mutants. Que, comme lui, chacun d’entre eux était Foller et ne voyait en l’autre qu’un simple pion et un rival. Qu’ils ne seraient que les alliés d’un jour, avant d’inévitablement devenir ennemis. Un léger courant électrique parcourut, soudain, sa joue droite jusqu’au coin de l’œil.

La Reine-Mère avança d’un pas. Elle aussi, voyait en cette stricte procession de nouvelles recrues, sa fière descendance, ses propres enfants, et elle ne pouvait imaginer qu’un seul d’entre eux puisse être le fruit hybride d’une aussi terrible trahison. Sa longue toge blanche glissa sur le sol. Elle les passa en revue d’un mouvement de la tête, les pénétrant en un éclair de son regard noir.

- « Bien…! Je veux d’abord, tous, vous féliciter pour votre excellence et vous remercier de votre fidélité. Bravo et merci à vous, mes chers enfants…! Vous savez qu’aujourd’hui, la situation interne nous impose d’appliquer certaines des lois les plus extrêmes en matière de surveillance. Elles peuvent paraitre excessives, elles n’en sont pas moins nécessaires et parfaitement constitutionnelles. Vous avez, fort heureusement, tous compris qu’il s’agit d’empêcher, là, une rébellion anti-démocratique et potentiellement violente, qui mettrait la Paix en grand danger…! Vous allez, donc, devoir établir un contrôle permanent sur des cibles bien précises; peut-être, même, sur certaines de vos connaissances. Tout le monde n’est pas d’accord sur le principe et je conçois qu’un sentiment de culpabilité puisse vous retenir de le faire, mais je sais pouvoir compter sur votre sens du devoir. Vous avez, d’ailleurs, été choisis pour cela. Pour votre objectivité et votre absolu respect du droit…! ».

Là, Horst ne put s’empêcher d’esquisser un sourire en coin. La Reine-Mère continua :

- « Bien qu’une trêve ait été officiellement signée, les rebelles chercheront, peut-être, malgré leur bonne volonté, à tenter quelque chose et à brouiller les pistes pour échapper aux analyses. Vous devrez être plus vigilants et imaginatifs que d’habitude pour déceler d’éventuels mouvements ou rassemblements suspects. Et d’autant plus méfiants, que s’il leur prenait l’envie d’agir, ils sauraient, eux aussi, être à la hauteur de l’enjeu…! Voilà, mes chers enfants, vous faites, dès-à-présent, officiellement partie du personnel de surveillance. Vous terminerez votre formation sur le tas avec les équipes auxquelles vous serez affectés…! C’est une très grande responsabilité qui vous incombe désormais, car vous aurez les clefs de la Cité entre vos mains. Vous n’aurez certainement pas à vous en servir, mais si tel était le cas, notre sécurité dépendrait alors de vous. Soyez en bien conscients et ayez à cœur d’en faire votre priorité de tous les jours…! Mr Horst vous mettra au courant du règlement et des restrictions spécifiques auxquels vous serez soumis. Bien sûr, si certains d’entre vous décidaient d’abandonner et ce, quels que soient leurs raisons, il ne leur en serait, aucunement, tenu rigueur…! Merci à vous tous ! ».

Le chef de la Sécurité vint se poster à l’extrémité du rang de recrues.

- « Mesdames, messieurs…! Présentation, s’il vous plait ! » dit Ian Horst, à voix haute.

Vingt xénomorphes sortirent ensemble de l’enveloppe charnelle des jeunes recrues par l’arrière et se postèrent derrière elles. Puis comme elles, se mirent au garde-à-vous. Cette démonstration de force, cet étalage d’inconscients infestés par Foller était une provocation de sa part.

La Reine-Mère ne pouvait ni les voir, ni même déceler leur présence, et ils en profitaient pour se libérer. Cette dernière s’approcha de la première recrue du rang, une jeune femme aux traits bien affirmés et à la filiation plus qu’évidente. Elle lui sourit d’un air maternel, puis lui tendit sa main. La jeune recrue se pencha pour l’embrasser. La Reine-Mère lui caressa les cheveux d’un geste tendre, puis lui souleva le menton. Elle planta ses yeux noirs dans les siens, et y vit un feu intense, quasi passionnel qui la rassura. Cette foi en sa progéniture lui enlevait tout discernement. Cette adoration mystique qu’elle croyait percevoir dans ce regard l’empêchait en définitive de sentir la terrible présence de son pire ennemi… : Foller !

- « Bravo, mon enfant…! ».

- « Merci, Mère…! » dit la jeune femme en se redressant.

La Reine-Mère passa, alors, au suivant, un grand jeune homme aux airs d’androgyne. Totalement dupe, les sens abusés, comme aveuglée, elle ne voyait en lui qu’un beau jeune homme au regard plein d’une passion brûlante dont elle se contenta.

Elle passa, ainsi, de l’un à l’autre, sans se douter qu’elle était, elle-même, passée en revue. Après les avoir tous salués, la Reine-Mère se retourna sur eux et ne vit dans la longue file de recrues que de fidèles et sincères citoyens, ses propres enfants. Elle les admira quelques secondes, un grand sourire aux lèvres, fière de son choix et totalement confiante.

- « Merci à vous tous, mes chers enfants…! Mr Horst ne manquera pas de vous laisser quartier libre jusqu’à demain. Vous pouvez disposer ! ».

Le chef de la Sécurité frappa dans ses mains.

- « Mesdames, messieurs…! Suivez-moi, s’il-vous-plait ! ».

Sitôt dit, sitôt fait. Mais, tous ne partirent pas dans le même ordre. Les nouvelles recrues suivirent respectueusement leur responsable en rang par deux vers la sortie, tandis que la troupe de xénomorphes, comme libérée du lien qui les unissaient, se dispersa en tous sens en sautillant de joie, puis se rassembla à nouveaux pour danser une farandole brinquebalante autour de la Reine-Mère impassible. Ils firent deux, trois tours, puis rattrapèrent leurs enveloppes de chair qui s’éloignaient. La Reine-Mère, visage serein, regarda ses enfants s’éloigner et disparaitre jusqu’à ce que la cloison murale se referme entièrement derrière eux.

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Foller avait attendu ce moment avec une patiente impatience. Il savait que la Reine-Mère ne se fierait qu’à son instinct de mère pour sélectionner ses plus proches et fidèles serviteurs. Tout avait donc été prévu et ce, dès la transmutation des A.D.N dont il avait eu la responsabilité dans son lointain passé sur Terre, pour la tromper dans ses choix. Son plan avait fonctionné à la perfection et l’avait amené jusqu’ici, sur Eternity. Il lui avait fallu, ensuite, plusieurs années pour obtenir les postes-clefs qu’il convoitait, mais il y était arrivé. La rébellion, tombée à point nommé, lui avait permis d’accélérer les choses. Il avait maintenant les mains libres grâce à la centaine de clones dont il avait infesté la mémoire, et qui attendaient d’investir la Cité pour en prendre le contrôle.

Ardan, que Foller avait choisi d’infester pour incarner le mâle parfait et le génie de la génétique qu’il était, se trouvait, à cet instant, seul dans le sas d’observation du « nid », d’où il couvait ses protégés du regard.

De l’autre coté de la vitre de sécurité un robot-scanner avançait entre les deux rangées d’œufs. Son faisceau glissait lentement sur les gangues de chair pour les ausculter au plus profond. À certains endroits, là où la membrane s’affinait, transparaissait le corps entièrement mature des parasites mutants. Ces derniers restaient immobiles, recroquevillés sur eux-mêmes, en totale léthargie, leur longue queue préhensible enroulée comme un serpent autour d’eux. Chacun d’eux était porteur du génome de l’ignoble Foller.

L’assistant de la Reine-Mère décortiquait les données qui s’affichaient à l’écran. Les codes génétiques des parasites s’y inscrivaient en chiffres et en lettres sur d’interminables colonnes. Une immense satisfaction se lisait sur le visage d’Ardan, à travers le rictus de joie retenue qui lui sciait les joues et dans le pétillement étincelant de son regard émerveillé ; un plaisir intense le faisait jubiler intérieurement, éloignant la sourde angoisse qui lui nouait les tripes.

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CHAPITRE N°10

Les quatre-cents vaisseaux composant l’avant-garde de l’Armée Gaïahelle s’élevèrent au dessus du tarmac et formèrent deux colonnes qui se déployèrent à l’opposée l’une de l’autre. L’une fila au nord de la cité «Proxima», vers la chaine de volcans qui se perdait à l’horizon, et disparut dans les colonnes de fumées qui alimentaient la couverture nuageuse. L’autre fonça à basse altitude au dessus des immenses plaines de mousses verdoyantes avant de s’évanouir dans le brouillard lointain.

Claire Baron, installée confortablement dans son fauteuil, en compagnie des six représentants civils de Proxima, attendait le départ de son vaisseau vers la Cité Eterna.

- « Générale…! Je suis à vos ordres. Nous sommes prêts à décoller ! » annonça la technologue.

- « Notre avant-garde sera en position dans quelques secondes…! Vous avez l’autorisation de décollage. Bonne chance à vous, Mère ! » répondit la jeune générale en chef.

- « Merci, mon enfant…! Tu es, maintenant, seule maitre à bord. Sois vigilante, et surtout, reste sereine ! Si vraiment il arrivait quelque chose, n’intervenez que si notre territoire est envahi et nos biens menacés. J’agirai de mon coté…! Sois confiante, tu verras que tout se passera bien. Je serai de retour avant la nuit. Terminé…! ».

- « Au revoir, Mère ! » répondit la jeune générale.

- « À bientôt…! » conclût Claire Baron sur un ton solennel.

La jeune fille tourna la tête sur l’extérieur et aperçut le trait d’ombre que provoqua l’ouverture du sas dans la paroi du dôme, au sommet de la Cité. Le vaisseau de la technologue, ainsi que son escorte, quittèrent le parcage et s’élancèrent, droit devant, en direction d’Éterna.

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Claire Baron et les membres de la délégation purent observer, durant les quelques minutes que dura leur voyage, les plaines qui défilaient sous leurs yeux et les infimes variations de couleurs qui les animaient. Qui de noirâtres passaient régulièrement au jaune pâle et au vert très clair sur de longues étendues; signes précurseurs d’une réelle amélioration. La journée était relativement calme. Des vents propices balayaient la plaine et chassaient les brumes empoisonnées vers la chaine de volcans, repoussant par la même occasion, les colonnes de cendres qui barraient l’horizon. Le temps était plus ou moins clair de ce coté-ci de l’hémisphère, et la Cité Éterna leur apparut, bientôt, dans toute sa splendeur.

Le grand dôme central resplendissait de sa propre lumière interne et pointait fièrement son large sommet à sept kilomètres d’altitude. Quatre autres dômes, plus petits et de tailles différentes, y étaient accolés pour lui donner l’assise et l’esthétisme dont il avait besoin. Pour finir : une fantastique centrale éolienne, perchée dans les airs, couronnait la Cité ; des milliers de ballons-rotors, ancrés au sol, formaient ainsi un barrage sur toute sa périphérie en cas d’attaque éclair.

Les vaisseaux passèrent le champ de câbles signalisés au ralenti. Des lumières se mirent à clignoter au sol, au milieu d’un vaste terre-plein, pour indiquer la position du tarmac d’atterrissage qui leur était assigné. La technologue y abandonna son escorte et continua seule, sans autre protection que ses six ambassadeurs. Un signal laser les guida jusqu’à l’entrée de l’aérogare, vers une plate-forme dont la surface s’illuminait pour dessiner le mot « Welcome ». Le vaisseau s’y posa, puis disparut à l’intérieur de la Cité.

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Claire Baron fut heureusement surprise de l’accueil qui lui avait été réservé. Elle sortit du vaisseau sous les applaudissements des habitants d’Eterna. Les six membres de sa délégation parurent eux aussi soulagés et avancèrent en souriant au milieu de la haie d’honneur qu’une petite centaine de citoyens volontaires, mais triés sur le volet, avaient formée pour les accueillir. Ils applaudissaient Claire Baron avec sincérité et sans aucune condescendance, respectueux de son statut et du prestige qui l’accompagnait. L’ovation dura tout le temps que la technologue mit pour arriver jusqu’à la Reine-Mère. Elles se serrèrent la main en s’inclinant l’une vers l’autre. Claire Baron fit un suprême effort pour refouler le désir qui lui brûlait les veines et inspira à plein poumon avant de relever la tête pour la regarder. Les grands yeux noirs de la Reine-Mère pénétrèrent son esprit au plus profond et l’apaisèrent.

- « Au nom de tous nos citoyens, je vous souhaite la bienvenue à Éterna…! » déclara la Reine-Mère avec emphase et à haute voix pour que tout le monde puisse l’entendre. « Permettez que les enfants d’Éternity vous accueillent à leur manière en remerciements de tous vos efforts et afin de symboliser notre nouvelle entente ! ».

La Reine-Mère s’écarta d’un pas et se tourna vers les deux petits anges qui attendaient sagement derrière elle. Quelqu’un dut les pousser doucement dans le dos pour les faire réagir. La plus grande prit les devants. Elle portait une mince gerbe de fleurs blanches et bleues dans ses bras; le plus jeune, lui, en tenait des rouges et noires, et tous deux en tendirent une à Claire Baron, d’abord, puis à chacun de ses ambassadeurs. Les applaudissements reprirent dans la seconde et quelques « Bienvenue ! » enjoués s’élevèrent dans le public.

- « Le lys est à vos couleurs, et celle-ci aux nôtres…! » dit la reine-Mère en se penchant vers la technologue. « Elle provient de nos jardins exotiques…! J’aimerais vous les faire visiter. Il y a, là, une grande partie de la flore disparue de notre chère planète. Vous comprendrez mieux, ainsi, ce que nous espérons d’elle ! ».

Claire Baron ne se laissa pas démonter par le sourire ironique que la Reine lui décocha et compatit.

- « Volontiers…! » répondit-elle.

Elle ne réussit plus à se contrôler quand la Reine-Mère passa son bras sous le sien avec une délicatesse appuyée pour la mener vers la délégation d’officiels qui attendait de la saluer. Son cœur se mit à battre si fort contre ses côtes que chacune de ses pulsions était ressentie par la Reine-Mère.

- « Voici Mr Swan Borman, votre plus fervent opposant. Un homme de parole dont vous avez déjà pu apprécier les arguments…! ».

- « J’ai toujours regretté de ne pouvoir répondre assez vite aux attentes légitimes de nos deux peuples et vous m’en voyez sincèrement désolée. J’ai la certitude, aujourd’hui, que notre planète retrouvera bientôt sa beauté d’antan ! » déclara la technologue en serrant la main du représentant de la Société Civile.

- « J’ai peu de certitudes, Madame, mais néanmoins beaucoup d’espoir, et nous comptons sur vous pour nous libérer…! » répondit Swan Borman.

- « Je m’y attache, Monsieur, n’en doutez pas…! ». Le jeune homme lâcha la main de Claire Baron et inclina respectueusement la tête.

- « Alij Hydra…! Fidèle représentante de la Société Civile, au même titre que Mr Borman ! » annonça la Reine-Mère en présentant la jeune femme.

- « Enchantée…! » dit la technologue en la saluant.

- « Moi de même…! Très honorée, Madame ! ».

La reine continua les présentations.

- « Voici Led Marcus, notre Ministre des Technologies, que vous connaissez bien…! ».

- « En effet…! Enchantée, cher collègue ! ». L’homme prit la main qu’elle lui tendait et la serra chaleureusement.

- « C’est un grand honneur de vous recevoir parmi nous, Mlle Baron, et de pouvoir vous féliciter de vive voix pour vos fabuleux travaux…! Notre Université est honorée de collaborer à ce grand projet qui réunit enfin nos deux Cités, et c’est au nom de tous les étudiants que je vous souhaite la bienvenue ! ».

- « Je suis comblée…! Très touchée par votre éloge, merci ! » répondit la technologue en faisant durer la poignée de main une seconde de plus.

- « Je vous présente Ian Horst, notre Ministre de la Sécurité et des Libertés…! Une autorité en la matière et un fidèle compagnon. Il veillera sur vous ! » dit la Reine-Mère.

- « Je me souviens très bien de vous, Mr Horst, et de votre efficacité…! Je suis enchantée d’avoir un aussi bel homme comme ange-gardien ! » plaisanta Claire Baron.

Le chef de la sécurité garda son air imperturbable et répondit :

- « Mes hommages, Mlle Baron…! Merci du compliment ! ». Puis il lui lâcha la main.

- « Et voici mon premier assistant et conseiller, Ardan Aguilar…! Accessoirement, gardien de zoo, à ses heures perdues ! ».

Les propos de la Reine amusèrent Ardan et il sourit franchement. La très pertinente remarque que lui fit, alors, la technologue mit tout le monde d’accord, ou presque.

- « C’est un Ministère qui en vaut un autre…! » dit celle-ci en prenant la main du jeune homme. Et elle ajouta, tandis que des rires polis se faisaient entendre : « J’en ai entendu parler et je serais ravie d’en faire la visite ! ».

- « Avec plaisir, dès que l’occasion se présentera…! Vous êtes la bienvenue ! » répondit Ardan.

La Reine-mère était satisfaite de la tournure que prenaient les évènements, de l’ambiance détendue qui s’était installée. Elle attira la technologue à elle, la prenant délicatement par le bras, puis s’adressa, tout d’abord, à sa propre délégation :

- « Mesdames et Messieurs, vous êtes conviés à assister à la signature de l’accord à l’heure convenue. J’invite Mr Borman et Mlle Baron à me suivre afin de préparer leur apparition publique ! ». Elle se tourna, ensuite, vers les six ambassadeurs. « Mes ministres et concitoyens vous serviront de guides jusque là, chers amis. Les portes de notre Cité vous sont ouvertes…! Mlle Baron…! Mr Borman…! ».

Le Ministre des technologies fut le premier à taper dans ses mains, suivi des deux délégations, puis de toute l’assistance. Ils applaudirent chaleureusement la sortie de la Reine-Mère et de ses deux invités. Un « Bienvenue aux Gaïahels ! », crié par un enfant, jaillit de la petite foule enjouée. La Reine se pencha vers la technologue.

- « Vous ne m’en voudrez pas, Claire, d’avoir rendu l’évènement plus officiel que prévu, mais je crois avoir bien fait ! ».

- « Je ne m’attendais évidemment pas à un tel accueil. Je redoutais plutôt le contraire…! ».

Swan Borman suivait les deux femmes en feignant de ne pas les entendre. La paroi du mur s’ouvrit en arche à leur approche, puis se referma sur eux.

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CHAPITRE N°11

L’infernal esprit d’Edward Foller hantait l’inconscient de sa centaine de clones, et chacun d’entre eux se sentait, maintenant, en parfaite symbiose avec tous les autres. Leurs cent individualités ne formaient plus qu’un seul et même esprit. Disséminés un peu partout dans la Cité, au sein des postes-clefs, ils surent tous, dans le même temps, que le moment d’agir était venu.

Les écrans holographiques de la salle de contrôle fonctionnaient tous. On pouvait y voir la Reine-Mère, Claire Baron et Swan Borman en pleine séance de maquillage robotisé ; les citoyens qui investissaient calmement le grand amphithéâtre et affluaient de toutes parts, quittant appartements, salles et bureaux d’études, centrales de sports et de loisirs, toute affaire cessante, pour assister au grand évènement. Des couloirs, des salles, des labos et des ascenseurs vides se succédaient sur les écrans. Quelques retardataires pressaient le pas. Seules, les écoles et les crèches recélaient encore de l’activité. Les enfants et le personnel y étaient nombreux, mais se trouvaient parqués dans un périmètre très restreint, facile à surveiller.

Une vingtaine d’agents de surveillance installés à leur pupitre face aux écrans de contrôle, claviers et manette sous la main, s’affairait à inspecter chaque quartier l’un après l’autre, de fond-en-comble.

Très lentement, sans un bruit, plusieurs des agents nouvellement recrutés se levèrent de leur siège d’un même élan, puis chacun d’entre eux se dirigea vers un de leur collègue. Ils se déplacèrent si légèrement qu’aucune des victimes choisies ne s’en aperçut avant l’instant fatidique. Leur bourreau se tenait maintenant à moins d’un pas, derrière elles, quand le signal d’alarme retentit. L’information se mit à clignoter sur tous les écrans : « Mouvements suspects… Interception autorisée… ».

Aucun des cinq martyrs n’en réchappa. Ils et elles comprirent trop tard et se sentirent happés de leurs sièges avant d’avoir pu faire un geste, les bras et les épaules solidement maintenus par leurs plus proches voisins, le cou et la tête pris dans un étau meurtrier. Et Clac ! Les bourreaux accomplirent leur travail de concert, sans autres signes émotifs qu’une crispation nerveuse du profil droit.

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La mise en scène très théâtrale que la Reine-mère avait imaginée se déroulait parfaitement bien. Le grand amphithéâtre était à la mesure de l’évènement et était assez vaste pour contenir la quasi-totalité des citoyens d’Eterna. Ceux-ci s’étaient déplacés en si grand nombre que plus aucune place n’était disponible. Un étudiant finissait d’expliquer un exposé scientifique sur la conception des macro-sphères de rétention. Un immense hologramme représentant un volcan aux parois bardées de technologie surplombait la scène. Une musique légère retentit au dernier mot du discours, déclenchant les applaudissements nourris de l’assemblée citoyenne.

Horst cligna de l’œil malgré lui. Il était assis au coté d’Ardan et l’observait. Ce dernier mit discrètement une petite pilule sur le mouchoir qu’il avait dans le creux de sa main et l’avala en retenant un haut-le-cœur. Il fit mine de bloquer un éternuement, puis adressa un sourire gêné au Chef de la Sécurité. La délégation ministérielle, ainsi que les six ambassadeurs et les membres de la Société Civile occupaient tout le premier rang avec eux. Derrière, la grande majorité des citoyens était présente et remplissait les tribunes de bas en haut. Ils étaient si nombreux que certains se tenaient assis sur des strapontins à sustentation au milieu des allées.

Une grande table de bois vernis venait d’être placée au centre de l’estrade illuminée. Trois manuscrits cartonnés et fermés y étaient disposés, prêts à être signé, un porte-plume posé sur chacun d’entre eux. Tout le monde pouvait les voir sur l’écran holographique qui surplombait la scène et lire ce qu’il y avait d’inscrit en lettre d’or sur les couvertures ouvragées de cuir synthétique : « Accords de Paix », puis en dessous, « Cessation des émissions toxiques ».

Trois androïdes finirent d’installer les fauteuils autour de la grande table, puis s’empressèrent de disparaitre. La lumière baissa soudain d’intensité, sans toutefois plonger la salle dans le noir, puis la Reine-Mère apparut. Elle entra sur la scène sous les applaudissements du public et sous la lumière ténue d’un projecteur.

- « Mes chers enfants, chers ambassadeurs, je veux vous dire quel soulagement je ressens à ce jour. Quelle satisfaction j’ai à savoir nos deux peuples enfin réunis...! En signant cet accord, nous posons ensemble une des bornes qui marquera l’histoire de notre civilisation. Cette union est le point de départ de notre histoire commune. Qu’elle soit née d’un conflit nous opposant n’est pas un paradoxe. Chaque habitant rêve de faire de notre planète, un paradis; mais il comprend, aussi, qu’il ne peut y prétendre qu’au prix d’un sacrifice…! Défendre et conquérir de nouveaux territoires est primordial. Et pour cela, la Neutrinite, qui est aussi notre poison quotidien, est notre seule chance. Nous ferons avec, tant qu’un nouveau site ne sera pas découvert. La production des cinq années à venir nous permettra d’explorer les territoires les plus accessibles et d’atteindre ce but…! Ce délai passé, et s’il s’avérait que la pollution persistait, l’extraction du minerai sera mis sous tutelle civile, réduite, voire interdite, la production ne pouvant reprendre ou augmenter qu’en cas d’attaque extérieure. Ce sont là, les points importants de l’accord qui va être signé aujourd’hui. C’est sans doute le jour le plus important depuis notre arrivée sur Éternity, car il scelle, ici, une union fondamentale entre nos peuples…! Je veux remercier tous les acteurs de cette réussite et plus particulièrement les deux principaux protagonistes et signataires de cet accord : Mr Swan Borman, pour sa grande sagesse dans l’adversité, et bien sûr, Mlle Claire Baron, pour sa performance technologique. Accueillons-les comme ils le méritent ! ».

La Reine-Mère se tourna, alors, vers eux tandis qu’ils pénétraient sur la scène, et les applaudit. Le public, clément, l’imita. Les militants de la rébellion ovationnèrent spontanément leur chef de file et lancèrent d’ironiques « Vive la Baronne ! ». Horst regarda Ardan en catimini, en tapant dans ses mains sans grande conviction. Le jeune assistant semblait lutter contre une envie d’éternuer qu’il réussit rapidement à réfréner avant d’applaudir à son tour.

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Tous les agents de surveillance infestés par Foller étaient à leur poste, concentrés sur leur travail, et ne portaient aucune espèce d’attention aux cinq cadavres entassés derrière eux dans un container à sustentation, au beau milieu de la salle de contrôle. Un de leurs congénères finissait de caler les corps au fond du caisson, puis, enfin, rabattit le couvercle à l’aide de sa télécommande. Ils ne le virent même pas s’en aller, absorbés par les nombreuses poursuites qu’ils étaient en train d’effectuer.

Sur leurs écrans holographiques, apparaissaient le scanner de la Cité, au tracé vert fluorescent. Des quartiers entiers y étaient visibles sur plusieurs niveaux. Chaque sas de sécurité y était représenté par deux petits traits rouges horizontaux, chaque ascenseur par des verticaux. L’un des agents suivait justement la progression d’un monte charge vers les sous-sols, et des minuscules points bleus qu’il contenait. À y regarder de plus près, on devinait les silhouettes bleutées de chacun des clones qui se trouvait à l’intérieur. Il tapota sur son clavier : « Ouverture autorisée sas S/S 3. 17 A… ». Puis, envoya l’ordre.

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Trois hommes et trois femmes, tous infestés par Foller, sortirent du monte charge et coururent jusqu’à l’entrée du sas de sécurité. L’un d’eux posa sa main sur le détecteur mural. Un grand sourire de satisfaction illumina le visage des six compères quand la porte coulissa dans la paroi murale. Ils s’engouffrèrent à l’intérieur du sas, attendirent que la première porte se referme sur eux et permette l’ouverture de la seconde, puis pénétrèrent enfin dans le grand hangar qu’ils convoitaient.

Sans un mot, ils se séparèrent en deux groupes. Les uns se dirigèrent vers le parc de véhicules robotisés où s’alignaient pelleteuses, défonceuses, grues multi-fonctions et quelques tunneliers posés sur leur rampe d’ancrage. Les autres se pressèrent vers le stock de gaz liquide qui servait de carburant. Des milliers de bouteilles d’hydrogène, d’hélium et d’oxygène étaient empilées sur tout un coté du vaste hangar, prêtes à servir. Tout en marchant, ils décrochèrent le sac-à-dos qu’ils portaient tous à l’épaule et, pour ne pas perdre de temps, en sortirent les outils et les disques durs dont ils avaient besoin.

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- « …Il est, enfin, stipulé, qu’en ce cas de figure, tout refus d’obtempérer aux injonctions civiles sera considéré comme une déclaration de guerre et qu’autorité sera remise aux civils pour leur permettre d’employer la force contre tout contrevenant ! ».

La Reine-Mère prit son porte-plume et signa au bas de la dernière page d’un geste sûr. Face à elle, Swan Borman et Claire Baron paraphèrent l’accord de leur plus belle signature. Ce fut, ensuite, un long et laborieux échange de livrets qu’ils effectuèrent entre eux par l’intermédiaire de deux assesseurs androïdes, sous le regard bienveillant du public et dans un silence empreint de solennité.

Les trois ultimes signatures furent enfin réunies au bas des derniers feuillets. La Reine-Mère referma son livret, posa le porte-plume dessus, puis se leva pour applaudir. La foule se libéra enfin de cette longue heure d’attente et l’imita. Le premier rang se leva comme un seul homme, entrainant tout le public avec lui dans une longue ovation.

Le point d’orgue de la petite mise en scène fut l’intense poignée de mains et les sourires de façade que les deux anciens antagonistes échangèrent, sous l’égide de la Reine. Cette dernière joua son rôle avec le naturel d’un vieux loup de la politique. Elle s’immisça entre eux, leur prit la main et les brandit, toutes deux, bien haut. Elle voulait être le trait d’union entre leurs deux peuples, le symbole d’une justice quasi divine dont chacun avait besoin. Tous les portables étaient pointés vers la Reine et les deux signataires de l’accord pour fixer l’évènement. Seuls Horst et Ardan n’y avaient pas songé. C’est à cet instant que tout bascula.

Deux colonnes de robot-cops jaillirent soudainement par les coulisses et se ruèrent au devant de la scène pour faire barrage. Le public crût d’abord que l’apparition d’un escadron de police était naturelle en l’état, et qu’il devait certainement être là pour assurer la sécurité. Il s’aperçut très vite de son erreur quand la Reine-Mère et Claire baron, furent toutes deux empoignées sans ménagement par une dizaine de policiers-androïdes, ainsi que Swan Borman, immédiatement mis à l’écart.

Les deux femmes ne cherchèrent même pas à se débattre. Swan Borman eut la mauvaise idée de le faire et son geste fut violemment réprimé. Un choc électrique lui fit perdre connaissance durant une seconde et le paralysa.

Une rumeur monta dans l’amphithéâtre quand des transbordeurs à sustentation et leur chargement de bombes furent installés au bord de la scène. La stupeur fut d’autant plus grande que les corps des cinq agents de surveillance assassinés y étaient exposés, accrochés aux bouteilles de gaz liquide par des filins d’acier. Une clameur s’éleva dans l’amphithéâtre.

- « Trahison…! » cria quelqu’un. Puis, un autre. Et encore une autre.

Un sentiment de panique parcourut la foule et déclencha, chez certains, un irrépressible désir de fuite. Des groupes de citoyens s’élancèrent vers les sas de sécurité pour tenter de sortir. En vain. Les portes restèrent closes. D’autres commencèrent à quitter leur place, puis à descendre vers le bas de la scène pour s’y amasser. Il était temps d’agir pour Horst et Ardan et ils ne perdirent pas une seconde de plus. Ils s’avancèrent vers le cordon de policiers et leur tendirent la main.

- « Faites nous monter…! » ordonna le Chef de la Sécurité.

Les deux clones du Professeur Foller se firent hisser jusqu’à la scène sous l’œil médusé de leurs collègues. Eux aussi tentèrent de les suivre, mais ils ne reçurent qu’un coup de semonce qui les fit reculer. Ardan ordonna aussitôt à Claire Baron et à une escorte de policiers de le suivre. Il envoya un clin d’œil provocateur et ironique à la Reine-Mère en passant devant elle, puis disparut dans les coulisses, un grand sourire aux lèvres. La plus totale incompréhension pouvait se lire sur le visage décomposé de celle-ci. Horst, lui, se tourna vers la salle pour s’adresser au public.

- « Du calme, chers concitoyens, du calme…! Personne ne sera blessé si vous restez calme. Ceci n’est pas dirigé contre vous. C’est un coup d’état qui se veut pacifiste, et comme vous le voyez, il a été minutieusement préparé. Vous ne serez retenus que quelques heures, et vous pourrez, ensuite, reprendre une vie normale…! Toute tentative de révolte déclencherait des représailles qui affecteraient en tout premier lieu nos chers petits écoliers. Ne vous inquiétez pas pour autant, nous veillons sur eux avec beaucoup d’attention et ils vous seront rendus en pleine forme…! Il vous faut, maintenant, compter sur la bonne volonté de votre Reine-Mère et espérer qu’elle aura à cœur de tous vous sauver ! ».

- « Traitre…! Sale traitre ! Assassin ! » entendit-on dans le public. Les insultes fusèrent, alors, en tous sens.

Le chef de la sécurité ne daigna pas y répondre et partit sans se retourner. D’un geste vif de la main, il ordonna aux deux androïdes qui maintenaient le responsable civil, de le libérer.

- « Vous pouvez rejoindre vos amis, Mr Borman. Merci de votre aide, si précieuse…! » dit-il avec un sourire des plus ironiques.

Swan Borman lui lança un regard menaçant et vengeur, avant d’être poussé hors de la scène. Horst ne releva même pas l’affront et détourna les yeux comme s’il n’existait plus. Il avait mieux à contempler.

L’image de la Reine-Mère retenue par quatre solides robot-cops, sans défense et entièrement à sa merci, aggrava l’amplitude de son pernicieux sourire. Il s’approcha d’elle et plongea son regard dans le sien. Sa paupière droite cligna imperceptiblement et son visage se figea.

- « Alors, ma chère Eileen…! Vos souvenirs refont-ils surface !? ».

La reine-Mère ne se posait qu’une seule et unique question : comment un de ses fils pouvait-il agir ainsi contre elle et la colonie ?

- « Qui êtes vous, Horst, pour oser faire une telle folie ? ». Ce dernier émit un ricanement nerveux.

- « Emmenez-la…! Direction, la salle de haut-commandement ! » ordonna -t-il à ses policiers. Ils gagnèrent les coulisses et disparurent.

Dans l’amphithéâtre, les cris, les injures et les appels au calme retentissaient avec force et véhémence. Swan Borman, remis de ses émotions, tenta de reprendre le contrôle de la situation et fit de grands gestes pour attirer l’attention. Sur l’avant-scène, le cordon de robot-cops, jambes et bras écartés, formaient une barrière infranchissable destinée à protéger les explosifs d’un éventuel désamorçage. Derrière eux, le rideau anti-feu s’abaissait lentement. Il s’écrasa sur l’estrade obturant complètement l’accès aux coulisses.

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Ardan se tenait plié en deux, le front collé à la cloison de l’ascenseur, et dévissait fébrilement le capuchon de son flacon de pilules. Il en avala deux en grimaçant, puis cracha la salive ensanglantée qui s’était accumulée dans sa bouche. Claire baron, retenue par son escorte de policiers-androïdes, l’observait d’un air dégoûté et suspicieux à la fois.

Le tintement d’une petite cloche retentit et le numéro d’étage se mit à clignoter. Ardan se redressa en s’essuyant le coin des lèvres d’un revers de manche, puis prit une profonde inspiration. De minuscules gouttelettes de sueurs tapissaient le haut de son front jusqu’aux tempes. Un bénéfique courant d’air lui caressa le visage à l’ouverture des portes.

Regroupés sur l’embarcadère qui menait au « Zoo », sur la plateforme d’accès au sas-mobile, onze de ses congénères attendaient fébrilement qu’Ardan apparaisse. Ce dernier les rejoignit à grande enjambées, suivit de la technologue et des deux policiers qui la maintenaient. Il tapa aussitôt son code d’entrée sur l’écran tactile. Une petite languette s’abaissa sur le coté afin qu’il y pose le bout de son doigt. L’aiguille-sonde en transperça la peau et la pulpe pour recueillir quelques brins d’A.D.N. L’écran afficha le résultat en une seconde :

« Accès non-autorisé… ».

- « Il y a quelque chose qui cloche…?! » s’inquiéta immédiatement l’un des clones.

- « Merde…! Non, c’est moi. J’avais oublié…! » répondit Ardan en fouillant dans une de ses poches.

Il en retira une petite boite plastique qu’il ouvrit délicatement. À l’intérieur, baignant dans un liquide transparent plein de glace pilée, se trouvait la dernière phalange de son index gauche. La blessure qu’il s’était infligée était, elle, parfaitement cicatrisée.

Il recomposa son code, puis déposa le bout de chair sur la languette, appuyant sur la surface de l’ongle racorni pour le maintenir en place. Le détecteur rendit son verdict : « Accès autorisé…! ». Cette fois-ci, la bande de clones parut vraiment soulagée. Ils s’engouffrèrent tous dans le sas-mobile avec la prisonnière. Ardan enclencha sa fermeture, puis sa mise en route vers le « Zoo ».

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Horst avait pris soin de rester à bonne distance de la Reine-Mère malgré la puissante escorte d’androïdes qui la retenait prisonnière. Elle pouvait lui briser la nuque en un éclair s’il lui en laissait l’occasion. Il était, donc, sur ses gardes, posté à quelques mètres d’elle et protégé par deux de ses policiers. Ils arrivèrent devant l’entrée du sas menant au poste de haut-commandement.

La Reine-Mère arrêta son geste à un centimètre de l’écran tactile. Elle hésita un court instant, puis voulût se retourner. Horst réagît aussitôt :

- « N’essayez pas de gagner du temps, Eileen. Ne me forcez pas à maltraiter votre vieille amie ! » menaça-t-il.

La Reine-Mère se résigna et composa son code d’accès. Elle apposa ensuite le bout de son index sur la languette de détection et attendit que l’aiguille-sonde fasse son travail. Le résultat apparut à l’écran :

« Virus détecté… Accès autorisé… ».

La lourde et épaisse porte s’ouvrit sur la salle du haut-commandement. Horst pénétra à l’intérieur avec sa prisonnière. Un grand pupitre et un magnifique fauteuil de style gigerien trônaient au milieu du poste de haut-commandement. De chaque coté, les racks de l’ordinateur central formaient un mur sur toute la longueur de la vaste pièce. Aucun bruit de fond, aucun bourdonnement, ne venait, cependant, perturber le calme qui régnait au sein de ce sanctuaire sacré.

- « Allez-y, Eileen. Et surtout pas de folie…! Ne doutez pas un seul instant de ma détermination. Je sacrifierai vos petits-enfants, sans hésiter. Imaginez, seulement, de les voir jetés en pâture et dévorés par vos chères bestioles…! » menaça le Chef de la Sécurité.

La Reine-Mère fut menée à son fauteuil. Installée sans ménagement, les chevilles rapidement entravées par un de ses gardes, les épaules solidement maintenues contre le dossier par deux autres. Un quatrième lui passa les menottes aux poignets, puis s’écarta en déroulant le câble pour lui donner un peu d’allonge. Les deux derniers robot-cops se tenaient en retrait derrière elle, prêts à intervenir.

- « Vous n’arriverez jamais à défaire l’Armée Gaïahelle. Elle est bien trop puis… ». Horst interrompit la Reine-Mère en prenant un ton agacé :

- « Je n’ai pas besoin de vos conseils, Eileen. Contentez vous de m’obéir…! Vous délèguerez le commandement au Général Ayaki…! Vous ne pouviez faire de meilleur choix ! ».

La Reine-Mère avait encore du mal à comprendre les insinuations de Horst et peinait à découvrir sa véritable identité. Comment, lui et ses complices, avaient-ils pu si facilement la berner ? Elle entra son code dans l’ordinateur, puis posa le bout de son doigt sur la languette du détecteur. « Virus détecté… Accès autorisé… ». L’écran holographique s’illumina devant elle et diffusa un fond céleste. Elle commença, alors, à tapoter sur son clavier tactile, le plus lentement possible, mais assez rapidement pour ne pas déclencher la colère de son tortionnaire. La Reine tapa « envoi ». Les noms des généraux habilités à prendre le commandement de l’Armée s’inscrivirent à l’écran. Elle en sélectionna un sur les huit qu’elle avait nommés, puis envoya l’ordre de passation de pouvoir.

« Général Ayaki... Passation autorisée…». La Reine-Mère était effarée de les savoir tous ligués contre elle dans ce coup d’état. Elle entrevit, soudain, la possibilité d’un complot prévu bien avant leur départ pour Éternity. Sur Terre, au sein de son laboratoire de recherche génétique. Et pour la première fois, elle pensa à Nico. Il avait été le seul à pouvoir le faire. Le seul, en qui elle avait eu une entière confiance. Elle ne voulait, pourtant, pas se résoudre à croire qu’il aurait pu la trahir. Pas lui, son fils « adoptif », son amour maternel. Ce ne pouvait être lui.

- « Qu’est-ce que vous attendez pour envoyer cette confirmation, Eileen ! » s’emporta le Chef de la Sécurité.

La Reine-Mère tourna la tête vers lui et planta son regard noir dans le sien.

- « Qui êtes vous, Horst…! ». Elle le sonda plus profondément et reprit : « Est-ce-que c’est toi, Nico…? ».

- « Ah, ah, ah…! Vous venez de comprendre, Eileen, bravo ! Vous êtes sur la bonne voie. Mais, ne comptez pas sur vos vieux amis pour vous aider; j’ai pris la précaution d’évacuer toutes les mémoires inutiles à mon projet. Ah, ah, ah… Vous pouvez me féliciter d’avoir réussi à faire cela, bien avant vous, Eileen. N’avez-vous pas un jour rêvé d’avoir ce don. Je suis sûr que si, mais vous êtes trop sage, trop complaisante pour vouloir imposer votre esprit à tous les autres, alors qu’ils en ont tant besoin…! ».

- « Je n’ai pas la prétention de devenir un tyran psychotique comme vous, Foller ! ».

- « Eh bien, voilà…! Vous savez, maintenant. Vous avez su reconnaitre mon talent. Unique, non…?! Que pensez-vous de mes transmutations. Elles vous surprennent… ?! ».

- « Vous êtes complètement fou, Foller. Et immature…! Écoutez-vous, en train de vous justifier de manière pitoyable alors que vous avez commis des crimes impardonnables…! Vous êtes… ».

- « Ce n’est pas un crime de vouloir rendre de pauvres hères aussi géniales que leur concepteur. Vous avez fait pire, Eileen. Je sais que vous avez toujours eu l’intention de transformer l’Humanité toute entière à votre image…! A l’image de la Reine xénomorphe que vous êtes devenue. J’espère, d’ailleurs, que vous avez réussi. Je m’en voudrais de retourner sur Terre pour n’y trouver qu’une pauvre espèce de singes dégénérés en voie de disparition. Ah, ah, ah…! Trêve de plaisanteries, mon temps est précieux. Nous reprendrons cette discussion plus tard…! Envoyez cet ordre, maintenant ! ».

La Reine-Mère s’exécuta. Elle mit son doigt sur la languette de détection pour que l’aiguille fasse son office. « Virus détecté… Passation effectuée… » s’afficha à l’écran.

- « Bien…! » fit Horst, en soupirant d’aise. « Établissez la liaison avec le Général Ayaki ! ».

Ce dernier apparut à l’écran holographique, un grand sourire aux lèvres, et s’adressa, aussitôt, à la Reine-Mère.

- « Vous avez fait le bon choix, Eileen. Continuez à obéir et vous retrouverez vos enfants saints et saufs. Ce n’est l’affaire que de quelques heures…! Vous pouvez y aller, Horst. Encore quelques vérifications et nous lancerons l’attaque. Je vous recontacte…! Soyez patiente, Eileen, et surtout bien docile. Nous vous voulons en bon état…! ». Le général coupa lui-même la transmission et disparut.

- « Détachez-la et suivez moi…! Direction le zoo ! » ordonna le Chef de la Sécurité.

Les gardes libérèrent la Reine-Mère de ses liens, la relevèrent brusquement, puis la poussèrent vers le sas de sécurité.

_

Un calme relatif régnait dans l’amphithéâtre. Swan Borman avait, tant bien que mal, réussi à capter l’attention de la foule et il tentait, maintenant, de calmer les plus vindicatifs. Des citoyens anti-rebelles l’accusaient d’être responsable de leur situation.

- « Aucun portable ne fonctionne… ! On est complètement piégé ! » s’exclama l’un d’eux. Puis il se retourna vers Swan Borman. « C’est de votre faute, si nous en sommes là… ! Alors, gardez vos conseils ! ».

Un des ministres délégués s’interposa immédiatement et prit la parole :

- « Du calme, messieurs, nous sommes tous dans le même bateau…! Les rebelles et leurs partisans sont pris en otage, eux aussi. Mr Borman a raison. Essayons d'ouvrir un des sas de sécurité. Il n’y a rien d’autre à faire ! ».

- « Ils ont certainement posté autant d’androïdes et de bombes dans le hall, c’est trop risqué. Nous sommes faits comme des rats…! » lui rétorqua-t-on.

- « Moi, je crois qu’il faut tenter le coup… ! » reprit Swan Borman.

Un grondement sourd se fit entendre au même instant, puis de puissantes vibrations firent trembler le sol. Les gradins, les murs, les structures, tout se mit à vibrer sous eux, autour d’eux, et donna aux citoyens une nouvelle occasion de paniquer.

_

Le petit groupe d’ingénieurs qui venaient de programmer les tunneliers s’éloignait rapidement du lieu de leur forfait. Ils étaient tous infestés par Foller. L’un d’eux était resté en arrière pour s’assurer du bon déroulement de la mission et observait de l’intérieur du sas la mise en route des deux excavatrices. Placées contre la double paroi du dôme de protection, dans le grand hall circulaire d’où l’on accédait à l’amphithéâtre, les tunneliers entrèrent en action.

Fixées à l’envers sur leur rampe, têtes pointées vers le haut, les deux énormes machines entamèrent la première paroi de diamantine du dôme. Le bruit des turbines d’évacuation se mêla aux crépitements explosifs et aux crissements qu’émettait la diamantine sous le feu des lasers et sous la pression de la coque brûlante. Les tunneliers avancèrent imperceptiblement, grignotant l’épais feuilletage de diamantine, centimètre par centimètre. Des milliers de minuscules éclats incandescents jaillirent tout autour des têtes-perceuses telle une couronne de feu au contact des lasers. Les puissants jets de gaz brûlant expulsés par les réacteurs se mirent, immédiatement, à envahir le hall.

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Dans la salle de contrôle, le spectacle était sur tous les écrans. On pouvait y suivre la progression du Chef de la Sécurité, Ian Horst et de sa prisonnière, la Reine-Mère. On y voyait deux ingénieurs, eux aussi infestés par Foller, qui maniaient un tunnelier à la sortie d’un monte-charge. Les citoyens piégés à l’intérieur de l’amphithéâtre et qui croyaient leur dernière heure arrivée. Les jeunes écoliers insouciants qui jouaient ou étudiaient en compagnie d’instituteurs et d’institutrices, tout à leur devoir, et inconscients de ce qui se tramait en dehors de leur salle d’école. Tandis que dans les couloirs adjacents, d’autres agents, eux aussi infestés par le diabolique professeur Foller, disposaient des tas de bouteilles de gaz liquide transformés en bombes, devant chaque accès. La toile était tissée et le piège se refermait impitoyablement sur la Cité.

Fin du onzième épisode

CHAPITRE N°12

Ardan sortit sa boite de pilules et en fit tomber deux dans un verre d’eau. Deux visages, deux masques morbides apparurent, peu à peu, à travers le liquide transparent, curieusement déformés et grossis par l’effet loupe du carbo-cristal. Deux cadavres était allongés, côte à côte, sur le sol, à quelques mètres de lui. Ceux, des deux agents affectés à la surveillance du « Zoo » et du laboratoire de génétique, ce jour-là.

Il plongea son doigt dans le verre et remua l’eau quelques secondes sans quitter l’écran des yeux, attendant que ses « frères de mémoire » aient tous pénétrés à l’intérieur de la « nurserie ». Il but sa potion en grimaçant, reposa le verre sur le pupitre de contrôle, puis commanda la fermeture de la porte et son verrouillage, scellant ainsi le sort des onze sacrifiés. Claire Baron se tenait debout, derrière lui, entre ses deux gardes.

- « Admirez le spectacle, «Baronne»…! Que vous sachiez ce dont je suis capable. Je parle à la première personne, mais je pourrais dire nous, car ils sont en moi et je suis en eux. Regardez avec quelle sérénité ils vont à l’abattoir. Pensez, non pas au courage, mais à la détermination dont ils ont besoin. Vous savez ce qu’ils vont faire et vous savez ce qui va en sortir. N’est-ce-pas, Claire…?! Une Armée…! Une Armée terrifiante…! Vous me comprenez ?! ».

La technologue resta de marbre et suivit les onze volontaires du regard. Les œufs étaient positionnés en cercle, au milieu de la « nurserie », inertes et clos. Mis à l’écart, dans un coin, le douzième œuf avait sa corolle grande ouverte d’où émergeaient les pattes et la queue d’un parasite à l’agonie, jeté là, comme dans une poubelle. Les clones infestés par Foller se rapprochèrent de la couvée, puis se postèrent prudemment face aux œufs avant de se prendre la main pour former une ronde. Haletants, le visage crispé, ils se penchèrent tous ensemble au-dessus des corolles frémissantes.

Ardan envoya, alors, la petite décharge électrique tant attendue. Des étincelles bleutées remontèrent de chaque socle le long des œufs, courant sur les arêtes saillantes jusqu’à leur sommet. Les coques devinrent, soudain, translucides, laissant apparaitre les parasites en éveil. Puis, enfin, les corolles s’ouvrirent.

Les clones gardèrent les yeux grands ouverts, malgré l’insistant clignement nerveux dont leur paupière droite était atteinte, et se serrèrent les mains plus fortement. Ils plongèrent tous, alors, la tête à l’intérieur des œufs, inspirant à pleins poumons leur dernière goulée d’air. Sans attendre, les parasites leur sautèrent au visage, s’agrippèrent à leur crâne, puis enroulèrent leur puissante queue préhensile autour de leur cou, avant d’enfoncer leur dard inséminateur au fond de leur gorge. Aucun des onze volontaires ne lâcha la main de l’autre avant de s’évanouir lui-même. Ils restèrent en cercle, se tenant de toutes leurs forces les uns aux autres, la face entièrement recouverte par les horribles carapaces qui les asphyxiaient. Puis, ils tombèrent, un à un, à genoux, avant de choir et de rouler sur le sol, sans connaissance.

_

Le Général Ayaki, autre créature de Foller, nouvellement nommé au haut commandement de l’armée d’Eterna, avait toute l’armée Gaïahelle à détruire. Il ne devait plus rester un seul vaisseau ennemi dans le ciel, d’ici un quart d’heure. Il observait le niveau de téléchargement sur son écran holographique. L’information qu’il attendait arriva, enfin : « Programmations achevées… Vérifications effectuées… Disponibilité : 100%… Prêt à décoller… ».

- « Ils n’ont pas d’autre choix que de tomber dans le piège…! Allons-y ! » dit-il.

Un des officiers déclencha la première attaque.

_

À l’extérieur de la Cité, la grande ceinture défensive d’Eterna se mit en action. Les canons surgirent de leur pas-de-tir et arrosèrent le ciel d’une gerbe de feu. Les faisceaux-lasers balayèrent l’espace sur trois-cent-soixante degrés, transperçant l’épaisse et sombre couverture nuageuse derrière laquelle se cachait l’Armée Gaïahelle. De brefs éclats de lumière cinglèrent à travers les nuages, suivis de bruyantes explosions qui sonnèrent comme des coups de tonnerre, quand les premiers vaisseaux ennemis furent touchés.

Les deux premières colonnes commandées par le Général Ayaki décollèrent de leur tarmac sous-terrain et prirent chacune une direction opposée, traversant le déluge de feu par les deux brèches que le Q.G de commandement avait pris soin d’ouvrir pour eux. Elles subirent immédiatement la riposte de deux escadrons de l’Armée Gaïahelle qui prirent, alors, le risque de braver le feu des lasers. Ils jaillirent des brumes opaques, et foncèrent sur elles à travers une forêt de faisceaux destructeurs.

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Dans la salle de haut-commandement de la Cité Proxima, la jeune Générale en chef de l’Armée Gaïahelle se mit à pâlir subitement, mais réussit à ravaler sa colère. Elle s’exclama :

- « P.C 1 et 2...! Détruisez-moi ces sales traitres…! P.C 3 et 4, alignez-vous pour interception…! ».

Son plan de défense s’étalait sur son écran holographique. Les points stratégiques y étaient signalés par des sigles lumineux. Le plus gros de ses troupes s’y agglutinait. Des masses de petits points verts fluorescents collés les uns aux autres, disposées autour de chaque site à protéger. Elle suivit la progression de l’ennemi durant quelques secondes, deux longues colonnes de petits points rouges luminescents qui tentaient de percer sa ligne de front sur les cotés.

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Comme dans toute salle de classe, un rêveur regardait les ombres et les formes des nuages se faire et se défaire dans le ciel, y découvrant d’étranges corps et faciès que les vents puissants et les remous généraient selon son esprit. Celui-ci fut donc le premier à voir la lumière des lasers colorer les formes qui lui étaient apparues, puis la spectaculaire attraction de faisceaux lumineux qui barra soudainement l’horizon, au dessus d’Eterna. Il garda le silence et admira.

Il comprit un peu plus tard; quand son instituteur, remarquant son comportement, suivit son regard et s’exclama : « Mais, que se passe-t-il…! »; que ce n’était pas qu’un simple feu d’artifice. Tous les enfants se retournèrent pour voir le spectacle et s’enthousiasmèrent. L’instituteur effaré improvisa quelque chose :

- « C’est à l’occasion de l’accord dont je vous ai parlé, tout à l’heure. C’est pour fêter la signature qui vient très certainement d’avoir lieu. Je crois que l’on peut admirer le spectacle avant de retourner à nos travaux…! ».

Il prit discrètement son téléphone portable et chercha en vain à obtenir la communication ; il s’aperçut ensuite, en tentant de sortir de la classe, que l’ouverture du sas était bloquée et il comprit alors que quelque chose de grave venait d’arriver.

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Ardan se pencha sur la rangée de onze corps allongée à ses pieds et aspergea chaque visage d’un gaz soporifique. Il portait un masque transparent et des gants pour s’en protéger. Il fit encore un aller-retour pour être certain que les onze hôtes restent endormis aussi longtemps qu’il était nécessaire.

Les œufs, encore posés en cercle au centre du labo, étaient devenus ternes et leurs corolles pendaient sur les coques comme de vieux pétales fanés. Les parasites qui en étaient sortis agonisaient les uns sur les autres, jetés en tas dans un coin de la salle, comme dans un panier de crabes. Ardan sortit de la « nurserie » et regagna la salle de contrôle.

Il se posta devant son pupitre, réduisit la fenêtre de son écran pour la coller dans un coin, tapa de brèves données et fit apparaitre les images de surveillance du Nid de xénomorphes, ainsi que celles des salles d’observations. La Reine xénomorphe dilapidait avec avidité les boules de sucs filés que les ouvrières s’épuisaient à lui confectionner. Les mâles semblaient plus nerveux; les plus grands avaient même délaissé leurs tanières pleines d’œufs. Ils chassaient dans la fosse, certains se reposaient sur la rive avant de replonger, et tous remontaient bredouilles. Il les observa un petit moment, puis murmura :

- « Je vous emmène sur Terre, avec moi, mes beautés…! Là-bas, vous serez enfin libres ! ».

Un hoquet le surpris sur le dernier mot. Il plaqua sa main sur sa poitrine en grimaçant, sortit ses pilules et en avala deux d’un coup. Il se retourna vers Claire Baron et son escorte de policiers-androïdes.

- « Allons-y…! J’aurais aimé que vous assistiez à la fin du spectacle, ma chère, mais le temps nous est compté. De toute façon, vous les verrez bien assez tôt…! ».

Ils quittèrent la salle de contrôle et s’en allèrent à grand pas le long des couloirs pour rejoindre le sas-mobile.

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La porte du sas-mobile s’ouvrit sur Horst et sa prisonnière. Un immense sourire illumina le visage d’Ardan quand il tomba sur le féroce regard que lui lançait la Reine-Mère.

- « Ah, Eileen…! J’aurais aimé vous embrasser avant de partir, mais je ne veux pas risquer de me faire mordre ! ».

Il s’approcha d’elle. Les gardes resserrèrent leur étreinte. « Je vous laisse entre les pattes de nos chères petites bestioles. Elles seront, bientôt, assez affamées pour manger n’importe quoi et je pense que vous serez à leur goût ! ». Il se tourna ensuite vers Horst et lui tendit la boite contenant sa phalange.

- « Tu en auras besoin…! ».

Le Chef de la Sécurité s’en empara et la rangea dans sa poche. Il aperçut le regard éperdu que Claire Baron lança à la Reine-Mère et eut soudain la même idée que son double. Tous deux se mirent à parler au même instant et à l’unisson :

- « Vous pouvez vous faire un baiser d’adieu si vous voulez…! ».

Les deux femmes se retournèrent sur eux pour leur montrer leur mépris et reçurent un sourire ironique en guise de réponse.

- « Allons-y…! » ordonna Ardan.

Claire Baron fut poussé à sa suite par ses gardes. Arrivée à hauteur de la Reine-Mère, elle s’exclama :

- « Ne les laissez pas s’emparer de la Cité, Eileen…! ».

La Reine-Mère, poussée à l’opposé par ses gardes, n’eut que le temps de pincer les lèvres pour lui exprimer son dépit. Horst répondit à sa place :

- « Il est déjà trop tard et vous n’y échapperez pas vous-même…! ».

La porte du sas se referma sur le rire d’Ardan et sur le visage défait de la technologue.

_

Dans le grand amphithéâtre, la majorité des citoyens d’Eterna s’était regroupée au pied de la scène, recroquevillés les uns sur les autres, croyant ainsi échapper au souffle des explosions et aux débris de métal. Les autres, résignés, étaient assis tout en haut des gradins et se protégeaient derrière les dossiers qu’ils avaient arrachés aux fauteuils. Les plus courageux restaient à découvert, s’échinant à approvisionner la foule en dossiers et usant de tous leurs forces pour les séparer de leur socle. Swan Borman prenait part à l’effort en distribuant les masques à gaz, les capuches et les gants qui étaient disponibles. Un petit groupe d’individus faisait cercle autour d’une jeune femme qui s’échinait à court-circuiter le système électronique d’ouverture du sas de sécurité. Les tremblements et les vibrations avaient cessées. Ne subsistait qu’un faible crissement suraigüe qui s’arrêta soudain.

Tout le monde se figea, effrayé par le silence soudain et de funeste augure qui tomba sur l’amphithéâtre comme un couperet. La salle toute entière retint sa respiration. Puis enfin, après quelques secondes d’angoisse et de prières muettes, un des hommes postés près du sas jeta un coup d’œil à travers le vitrage du hublot. Son cri en fit sursauter plus d’un.

- « Les gaz… ! Ils ont percé le dôme ! ».

_

Dans le grand hall d’entrée, les tunneliers reculaient lentement. Leur coque métallique racla les bords fondus des parois de diamantine en crissant, tandis qu’ils s’extirpaient hors des larges ouvertures circulaires qu’ils venaient de percer dans le dôme de protection. Les vents du dehors s’y engouffrèrent aussitôt et poussèrent les brumes empoisonnées à l’intérieur du grand hall. L’appel d’air accéléra le mouvement, et en peu de temps, le vaste espace s’emplit d’un épais brouillard verdâtre.

_

Dans la salle de haut-commandement de l’Armée Gaïahelle, au cœur de la Cité Proxima, la colère était à son comble. La jeune générale était dans tous ses états. La haute trahison des citoyens d’Eterna envers leur Mère et leur Cité l’avait mise hors d’elle. Elle s’exclama :

- « Envoyez toutes nos troupes…! Je ne veux pas en voir un seul, approcher de nos stocks ! ».

Sur l’écran holographique, le combat faisait rage, les vaisseaux ennemis commandés par le Général Ayaki avaient percé leur première ligne de défense et se positionnaient maintenant sur plusieurs fronts pour attaquer les stocks de Neutrinite. Les renforts demandés apparurent à l’écran et foncèrent à la rencontre de l’ennemi. Les pertes de vaisseaux, d’armement et de munitions s’affichaient en défilant à toute vitesse sur un coté de l’écran.

_

Dans la salle de commandement d’Eterna, la satisfaction se lut sur les visages.

- « Et voilà, la voie est libre…! Décollage immédiat ! » ordonna le Général Ayaki.

Lui aussi, suivait le cours de la bataille sur son écran holographique. Les combats se concentrant maintenant autour des entrepôts de Neutrinite, il pouvait plus facilement tenter d’atteindre le site de décollage du vaisseau supraluminique des Gaïahels ; et c’est ce qui lui importait.

_

Au même moment, Ardan et sa prisonnière, Claire Baron, enclenchaient les arceaux de sécurité, enfoncés dans leur siège-baquet. Les deux gardes-androïdes postés aux côtés de la technologue firent de même. Ils venaient tous de rejoindre le jeune Lieutenant Gobbi à l’aérogare et s’était emparés du vaisseau personnel de Claire Baron avec une relative facilité, la forçant bien malgré elle à utiliser son virus d’accès et à lâcher son code.

Le lieutenant Gobbi, harnaché à son siège, finît de programmer la destination et envoya l’ordre de décollage. A l’extérieur, un large pan de la paroi du dôme de protection se releva, laissant entrer une pâle lumière qui éclaira l’entrée de l’aérogare, ainsi que de violentes bourrasques brumeuses qui enveloppèrent la navette de Claire Baron en un instant. La plate-forme s’avança lentement à l’extérieur de l’aérogare, perchée en saillie à plusieurs centaines de mètres au-dessus du sol. Par-dessous, le dôme illuminé de la Cité était comme une pente enneigée au dénivelé vertigineux. Assez bas, sur un coté de l’immense paroi de diamantine, se trouvaient une des deux ouvertures circulaires percées par les tunneliers, au niveau du grand hall de l’amphithéâtre.

L’aéronef décolla, puis s’éloigna rapidement. Le lieutenant Gobbi tourna la tête vers Ardan :

- « On y sera dans moins de cinq minutes…! ». Puis il ajouta d’un air inquiet : « Ça ira ? ».

- « Bien sûr, que ça ira…! Ce n’est pas aussi douloureux que tu le crois. J’aurais dû prendre un peu d’eau, c’est tout ! ».

Ardan déglutit ses pilules, puis se gratta vigoureusement le sternum en grimaçant. Claire Baron se trouvait ceinturée sur son siège, face à lui, les mains attachées dans le dos, encadrée par ses deux gardes. Elle l’observait d’un air méprisant. Une méchante entaille lui barrait la lèvre supérieure sur plusieurs centimètres. Le sang formait une croûte brunâtre sur son menton, mais les bords de la plaie étaient déjà en train de cicatriser.

Ardan la regarda droit dans les yeux, un méchant sourire figé au coin des lèvres. Il prit un ton des plus condescendants :

- « J’aimerais vous persuader de m’aider sans avoir à vous torturer, « Baronne »…! Comprenez que je n’aurai guère le choix si vous refusez d’obéir à nouveau. Je m’appliquerai à vous arracher le nez, les lèvres et les paupières pour commencer ! ». Il lui brandit sa petite pince coupante sous le nez. « Ah, vous seriez moins appétissante, c’est évident. Et si vous persistez, je m’attaquerai à vos parties intimes, bien plus sensibles….! À quoi bon vous sacrifier, « Baronne ». Cela ne ferait que reporter mon départ à un peu plus tard…! Je réussirai avec ou sans votre aide…! Mais, disons que si vous m’aidez, je pourrais plus facilement vous accorder ma clémence ! ».

Claire Baron toisa Ardan d’un regard empli d’une colère meurtrière. Ce dernier prit un petit air désolé, puis son sourire s’effaça brusquement. Il se détourna pour jeter un œil à travers le hublot et aperçut au sol, tandis qu’ils passaient juste au-dessus, les six vaisseaux de l’escorte Gaïahelle, détruits et éventrés sur le tarmac qui les avait accueillis.

_

Dans la salle de commandement de la Cité Eterna, le Général Ayaki ordonna :

- « Envoyez les leurres à leur poursuite…! ».

Il avait la ferme intention de berner l’Armée Gaïahelle dans les grandes largeurs. Mais il allait devoir la jouer très serrée. Créer l’illusion. Leur donner à croire que leur Mère avait réussi à fuir la cité Eterna, et espérer qu’ils ne la sacrifient pas dans le doute. Il voulait par-dessus tout, qu’Ardan arrive à bon port avec la « Baronne ».

_

Debout, au centre de la salle de haut-commandement de la cité Proxima, la générale en chef de l’Armée Gaïahelle observait l’action en cours sur le diffuseur holographique, d’un air suspicieux. Elle restait sur le qui-vive. Rongée par l’angoisse et la colère, indécise, elle cria ses ordres :

- « Essayez de la contacter, elle a peut-être réussi à fuir. Envoyez tout ce que vous pouvez pour intercepter la navette et pour stopper ses poursuivants ! ».

CHAPITRE N° 13

Au même instant dans la cité Eterna, Horst, toujours protégé par ses deux policiers-androïdes, avançait à grands pas à travers le hall du « Zoo », suivi de la Reine-Mère et de sa solide escorte. Il s’arrêta devant la porte du sas, sortit la phalange d’Ardan de sa boite et la posa sur la languette de détection. « Accès autorisé… ». Il se tourna vers sa prisonnière.

- « Je vous abandonne là, quelques heures, Eileen. En compagnie de vos protégés…! ».

Les robot-cops poussèrent la Reine-Mère à l’intérieur du sas de sécurité, puis l’entrainèrent avec eux à travers la salle d’observation du nid de la Reine xénomorphe, jusqu’à l’endroit désigné par Horst.

- « Attachez-lui les mains à la rambarde…! » ordonna ce dernier. « Il vous faut encore attendre un peu, Eileen. Le temps que la nature fasse son œuvre…! ».

Il s’éloigna avec le reste de l’escorte, puis il se retourna vers elle avant de pénétrer dans le sas : « Attendez mon retour bien gentiment… ! Soyez sage et tout ira bien…! ». Il crut suffisant de ne laisser qu’un androïde pour monter la garde, puisqu’il s’apprêtait en réalité à gazer le nid, avec l’idée de mener les xénomorphes vers la Mutante. Il pensait sincèrement que cela suffirait à la dissuader de toute tentative d’évasion.

La Reine-Mère posa ses mains sur la rambarde pour étudier ses liens. Deux paires de bracelets en carbo-titane, reliés par des câbles indestructibles; simple mais efficace. À ses pieds, devant elle, s’étendait la vaste verrière ovale en diamantine qui donnait sur le nid. Elle aperçut, au travers, la Reine xéno-morphe dans la semi- obscurité de son antre, les reflets ambrés de son énorme ventre empli d’œufs et de sa collerette géante ancrée au sol, puis le fourmillement des ouvrières et le passage fugace des grands mâles. Un calme étrange avait relégué sa colère à un niveau de conscience qu’elle n’avait encore jamais connue jusque là. Tous ses sens étaient en alerte. Son esprit tout entier percevait le lien qui l’unissait à toute sa communauté, à sa progéniture, à tous ceux qu’elle avait créé à partir de son ADN, comme un sixième sens qui la connectait à eux.

_

Dans la salle de haut-commandement de la Cité Proxima, la tension était montée d’un cran.

- « Salauds de kamikazes…! Ils veulent notre destruction, pure et simple ! » s’emporta la jeune Générale en chef.

Elle allait et venait comme un lion en cage, le regard fixé sur les écrans, réfléchissant à toute vitesse. « P.C 5...! Envoyez un demi-escadron en renfort sur les sites protégés. P.C 4...! Essayez encore de la joindre, exigez une réponse, et si elle ne répond pas… ». Elle hésita quelques secondes, puis ordonna :

- « Détruisez la navette ! ». Elle le dit malgré elle, mais avec la certitude de pouvoir revenir sur sa décision.

_

Le Général Ayaki finit de donner ses ordres aux officiers de son staff. Il venait de lancer ses trois navettes de faux poursuivants après le vaisseau de Claire Baron.

- « Il faut qu’ils soient sûrs qu’elle se trouve à bord. Alors, tirez au plus près…! Laissez-les prendre les devants et ne vous défendez qu’au dernier moment. Je sens qu’ils vont tomber dans le piège ! ».

CHAPITRE 14

Ardan attrapa les accoudoirs de son siège, brusquement secoué par l’embardée qu’effectua le vaisseau dès les premiers tirs. Claire Baron sursauta. Les faisceaux rougeoyants des lasers qui éclataient contre le bouclier magnétique du vaisseau se reflétèrent sur sa peau luisante.

- « Ne craignez rien, « Baronne », ce n’est qu’une manœuvre pour tromper l’ennemi…! ».

Le vaisseau plongea à nouveau vers l’avant. Ardan reprit la parole :

- « S’il vous croient aux commandes, vos petits soldats n’oseront pas tirer…! ».

- « Ils ont reçu l’ordre de me sacrifier et n’auront pas d’état d’âme comme vous le prétendez ! » répondit la technologue en semblant l’espérer.

- « Je vous parie le contraire, chère « Baronne » ! ».

Le Lieutenant Gobbi, le regard braqué sur son radar, s’exclama :

- « On ne va pas tarder à le savoir. Nous entrons dans leur champ de tir…! ».

Ardan jeta un coup d’œil par le hublot et vit surgir une dizaine de destroyers en formation triangulaire qui transpercèrent la couverture nuageuse pour foncer droit sur eux. Les faisceaux laser de leurs faux poursuivants se croisèrent avec ceux de l’Armée Gaïahelle, certains se percutèrent, créant de fulgurantes et éphémères boules de feu. Leur vaisseau tangua et piqua du nez pour tenter de s’échapper. Les destroyers de l’Armée Gaïahelle passèrent au-dessus d’eux et s’éloignèrent, concentrant toute leur puissance de feu contre les faux poursuivants.

- « Ah, ah, ah, « Baronne »…! Ne le cachez pas. Je peux voir à quel point vous êtes soulagée d’être encore vivante…! Je savais pouvoir compter sur l’amour que vos sujets ont pour vous ! ».

- « Nous arrivons…! » prévint le Lieutenant.

_

Le vaisseau ralentit, puis s’immobilisa dans les airs, au-dessus d’un immense hangar-sarcophage. Le Lieutenant posa, aussitôt, l’aéronef sur un des deux tarmacs qui se trouvaient au sommet et coupa les moteurs. Ardan se tenait debout face à Claire Baron. Elle avait le regard fixe. Les deux gardes postés à ses côtés la tenait par les épaules. La technologue resta immobile, figée dans son mutisme. Ardan s’énerva :

- « À quoi vous jouez, « Baronne ». Il faut encore que je vous force… !? Emmenez-la ! ».

Les deux robot-cops la soulevèrent de son siège, la trainèrent jusqu’au poste de pilotage et la firent asseoir face au clavier de commandes.

- « N’essayez pas de gagner du temps, c’est inutile. Je vous laisse une seconde…! » lui lança Ardan en ponctuant sa dernière phrase d’un clignement nerveux à la paupière droite. La technologue ne broncha pas d’un millimètre.

- « Immobilisez-la…! » ordonna-t-il.

Les deux androïdes saisirent Claire Baron par les épaules et la plaquèrent contre le dossier de son siège, écrasant ses cuisses avec leurs genoux et lui collant les bras au corps. La douleur la fit gémir.

Ardan s’était posté derrière elle. Il l’agrippa par les cheveux et lui tira violemment la tête en arrière.

- « Je vous avais prévenu, « Baronne »…! Décidez-vous ! » lui souffla-t-il au visage en faisant claquer les mâchoires de sa petite pince coupante l’une contre l’autre.

Claire Baron serra les lèvres de toutes ses forces quand le pic de métal froid se posa au coin de sa bouche, tout près de l’entaille qui lui avait déjà été faite. Ardan remonta la pince, glissant lentement sur la peau duveteuse, enfonça chacune des pointes dans les narines de la technologue, puis serra tout doucement.

La technologue entendit parfaitement le bruit que fit le métal aiguisé contre son cartilage en le découpant. Elle s’écria :

- « Ok…! Ok ! ». Puis un flot de larmes s’écoula sur ses joues.

- « Pleurez, pleurez, « Baronne », vous aurez moins de peine…! » s’exclama Ardan, en essuyant la pince ensanglantée et fumante sur le col de sa victime. Il la fit claquer en la refermant, puis la glissa dans sa poche, avant de reprendre : « Allez, faites-nous entrer, maintenant ! ».

Claire Baron ferma les yeux pour faire cesser ses pleurs et redressa la tête. Une goutte de sang perla de sa blessure, glissa sur sa lèvre entaillée, tomba sur son menton, puis glissa par-dessous, le long de son cou, pour aller se perdre dans son corsage.

- « Laissez-lui les mains libres…! » ordonna Ardan.

Les deux robot-cops relâchèrent leur étreinte. La technologue se pencha, alors, sur son clavier et commanda l’ouverture du sas extérieur. Ardan et le Lieutenant Gobbi regardèrent par les hublots et s’assurèrent durant toute la descente qu’aucun ennemi n’apparaissait au dessus d’eux à travers le ciel de brumes empoisonnées. La plate-forme d’atterrissage s’enfonça à l’intérieur du bâtiment, emportant le vaisseau avec elle. Ils attendirent, pour être tout à fait rassurés, que les panneaux hermétiques de l’aéro-parc glissent lentement le long de leurs rails de guidage et se referment sur eux.

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CHAPITRE 15

Dans le grand amphithéâtre de la Cité Eterna, le calme était revenu.

- « On a évité la panique, pour le moment…! Mais, je ne sais toujours pas comment faire quand ils auront envie de pisser ! ».

- « Stop…! » s’exclama Swan Borman, qui allia le geste à la parole et empêcha son interlocutrice de porter sa petite bouteille d’eau à la bouche. « Nous ne savons pas combien de temps ils vont nous garder. Nous devons réquisitionner tout ce que l’on peut trouver comme boissons et nourritures, et tout rationner…! ».

- « Vous avez raison…! Faisons une annonce et récupérons ce qu’on peut ! » répondit la jeune déléguée en revissant le bouchon. Elle brandit, ensuite, la bouteille d’eau au dessus de sa tête et se mit à clamer :

- « Mesdames, messieurs, votre attention, s’il-vous-plait…! ».

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Ian Horst était retourné dans salle de contrôle du zoo et pianotait sur le clavier, debout face au pupitre de commande. Il réduisit tout d’abord l’image des onze clones endormis dans la « Nurserie » et casa la fenêtre dans un coin de l’écran, puis fit apparaitre chaque salle d’observation. En premier lieu, celle où la Reine-Mère était enfermée. Il vérifia qu’elle s’y trouvait toujours, entraves aux poignets. Puis il inspecta les autres, vides. Inspecta les couloirs, les salles emplis de machine-robots, les laboratoires, les salles de clonage. Il termina sa visite avec chacune des quatre grandes cavernes qui composaient le nid. L’antre de la Reine, les tanières des grands mâles, l’usine à boulettes des ouvrières et enfin la fosse. Les xénomorphes mâles, massés autour du bassin, semblaient en pleine effervescence. Certains d’entre eux se disputaient violemment les restes d’une carcasse de poisson décharnée. Horst les observa un instant, puis fit apparaitre le scanner complet du bâtiment et de tous les accès.

Il en agrandit l’image, se saisit de son portable, tapota un numéro et parla aussitôt.

- « Donnez-moi la position des tunneliers et leur trajectoire…! ».

Il entra les données dans l’ordinateur et vit bientôt clignoter à l’écran les deux points lumineux qui indiquaient l’emplacement précis des tunneliers et les pointillés qui en montraient la trajectoire programmée. En plein dans le mille. A l’extérieur, les deux monstrueux engins postés aux abords du « Zoo » attendaient d’en percer les soubassements pour pouvoir y pénétrer.

- « Ok…! Vous pouvez y aller ! » ordonna-t-il.

Il réafficha l’image de la Reine-Mère, prisonnière dans la salle d’observation n°4, à l’écran, et l’observa d’un regard empli d’une avidité malsaine. Il y apposa ensuite la vision macabre des onze martyrs étendus sur le sol de la « Nurserie », tentant d’imaginer la suite, la naissance prochaine de ces chères petites créatures qui au même instant leur grignotaient l’intérieur. Il versa une boisson tonique dans son verre et le but d’un trait avant de reprendre sa surveillance.

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CHAPITRE 16

Ardan sortit de l’ascenseur en titubant, s’arrêta net, puis se redressa pour inspirer un bon coup. La sueur perlait à son front et des larmes lui noyaient les yeux. Les doigts tremblants, il ouvrit la boite de pilules qu’il tenait serrée dans son poing, en fit tomber trois dans sa paume et les avala toutes à la fois. Il respira fort pour s’oxygéner, toussa deux ou trois fois, réajusta son micro, puis demanda d’une voix éraillée :

- « Dans quelle direction tu m’as dit d’aller…?! ».

- « Tout de suite à droite, en sortant de l’ascenseur…! » répondit le Lieutenant Gobbi. « Tu es sûr que ça va aller…!? » demanda celui-ci, l’air inquiet.

- « Oui, oui, c’est rien. Ce sont les effets secondaires du retardant, c’est tout…! Ça ira ! C’est bon, j’arrive à la plate-forme d’embarquement…! » répondit Ardan, en s’engageant dans un large couloir.

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- « Ok…! J’ouvre le sas ! ».

Le Lieutenant Gobbi tapota quelques données sur le clavier de commande et envoya l’ordre.

Claire Baron était assise à coté de lui, menottée à son siège, les yeux rougis et la mâchoire serrée. Ses deux sbires se tenaient au repos à un pas derrière elle. Le lieutenant se saisit de la petite pince coupante posée en évidence sur le pupitre et la fit claquer machinalement sous le nez de la technologue. Toutes les données concernant le vaisseau supra-luminique s’inscrivaient sur l’écran de contrôle, face à lui. Chaque fenêtre afficha bientôt : « Positif… ». Puis, un encart apparut : « Confirmez destination Système Solaris. Planète Alpha. B. 12. 30°.07 N / 6°.73 E. ». Il confirma d’un clic.

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Ardan pénétra à l’intérieur du sas mobile d’embarquement et alla se planter devant le hublot.

- « Ça y est…! J’y suis ! » prévint-il.

Face à lui, majestueux, étincelant, impressionnant par sa taille autant que par sa forme, se trouvait l’imposant vaisseau supra-luminique. Il admira le chef-d’œuvre. L’engin brillait comme un bijou de platine, posé au centre de son imposant tarmac encore recouvert. L’immense structure en arche qui contenait le système de propulsion électromagnétique le faisait ressembler à une mandibule de scarabée géant.

Ardan sentit la sueur perler à la surface de son front. Il s’essuya du revers de sa manche, et soudain il grimaça, se frappa le sternum avec le poing et hoqueta plusieurs fois en tentant de ravaler les remontées acides qui lui brûlaient la gorge.

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« Embarquement autorisé… » s’afficha à l’écran.

- « Embarquement immédiat…! » annonça le Lieutenant Gobbi, en envoyant l’ordre. « Tu te souviens des instructions…? Ok…! J’attends que tu sois en place ! ». Il se tourna vers Claire Baron.

- « J’espère que vous êtes toujours bien disposée, « Baronne »…! » dit-il en faisant claquer la petite pince coupante.

Le sas-mobile d’embarquement se mit en branle. Les flancs du vaisseau supra-luminique se dressèrent, peu à peu, devant Ardan, aussi haut qu’une muraille. Celui-ci regarda fixement les curieux orifices d’accès vers lesquels le sas-mobile se dirigeait. L’avant du sas s’encastra parfaitement dans l’organique encadrement du portique n°1, puis la porte se déverrouilla, laissant apparaitre un hymen de métal noirâtre. Les sept épaisseurs de panneaux s’ouvrirent alors en éventail sur l’intérieur du vaisseau.

Un air glacial frappa Ardan au visage et glissa sur sa peau brûlante. L’intérieur du vaisseau était sombre. Un frisson le parcourut des pieds à la tête avant qu’il n’y pénètre. La lumière blafarde émise par le sol laissait les cloisons du vaste couloir dans la pénombre et seuls les pâles reflets qui luisaient sur les arrêtes saillantes des structures de soutien en dévoilaient la fantastique architecture. Ardan s’enfonça dans les entrailles du vaisseau, sa minuscule silhouette faiblement éclairée par le tracé de lumière que le sol émettait sous ses pieds, et qui se perdait plus loin dans l’obscurité.

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Les deux robot-cops encadraient Claire Baron et la maintenaient par les épaules contre le dossier de son siège. Le Lieutenant Gobbi lui avait cédé la place et se tenait juste derrière elle, une mèche de ses cheveux roux entre les doigts. Il tira dessus et en coupa la pointe avec sa pince. Puis, il recommença avec une autre mèche.

L’écran affichait : « Décollage autorisé… Entrez votre code… ».

- « J’espère que vous ne ferez pas de difficultés, cette fois-ci. Le moindre refus et je vous mutile sans pitié. Je ne vous le demanderai pas deux fois….! Vous finirez en steak, s’il le faut ! » menaça le Lieutenant.

Claire Baron serra les dents. Sa propre lâcheté la dégoûtait. Elle se retint de pleurer et ferma les yeux quelques secondes. Elle savait pourtant que rien n’était perdu et que cette faiblesse d’âme lui faisait gagner un temps précieux.

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Ardan pénétra dans la salle d’hibernation entièrement nu et marcha jusqu’au chariot élévateur. La grande salle circulaire aux hautes parois alvéolées ressemblait à une immense ruche. Le chariot à sustentation était posé à la verticale au centre de l’immense salle, prêt à l’accueillir. Il s’arrêta devant, dévissa le capuchon de sa boite de pilules et en avala le contenu d’un seul coup. Puis il monta sur le socle, s’adossa à la couche de métal micro-percée, posa ses mains sur son estomac et murmura :

- « Nous sommes prêts…! ».

Le chariot élévateur bascula, se mit lentement à l’horizontale, puis transporta Ardan jusqu’à son réceptacle; un compartiment placé au milieu de centaines d’autres parfaitement identiques. Sa couche glissa dans l’étroit conduit octogonal. Ardan eut la désagréable impression de s’introduire dans son propre tombeau quand il s’enfonça à l’intérieur de l’alvéole.

Il pensait ne jamais en ressortir quand la porte se referma hermétiquement sur lui et le laissa dans la plus profonde obscurité. Il sentit son corps se réchauffer progressivement, puis se mettre à flotter en apesanteur. Une sensation de bien-être l’envahit et il s’endormit paisiblement les mains posées au creux de sa poitrine. À l’extérieur, une petite lumière rouge et solitaire signalait son emplacement dans l’empilement de compartiments vides.

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Le Lieutenant Gobbi laissa filer la chevelure de Claire Baron entre ses doigts quand celle-ci se pencha sur le pupitre de commande. Il resserra brusquement le poing, la stoppant net dans son élan, et elle dut tendre les bras pour atteindre le clavier. Résignée, la technologue entra son code dans l’ordinateur sans rechigner, puis elle posa le bout de son index sur la languette de détection. L’écran afficha : « Compte-à-rebours autorisé… Entrez votre code… ». Elle réitéra la manœuvre.

Le Lieutenant sentit le sol vibrer sous ses pieds, tandis qu’il décomptait en silence le temps qu’il restait; moins de deux minutes. Il resta concentré sur la rapide évolution des paramètres, tirant nerveusement sur la chevelure de sa prisonnière.

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L’immense hangar-sarcophage se sépara en deux par le milieu et chacune des deux parties du bâtiment glissa d’un coté le long des rails de guidage, laissant peu à peu apparaitre le gigantesque vaisseau supra-luminique dans toute sa splendeur. Un épais brouillard s’engouffra aussitôt dans l’ouverture et recouvrit le fantastique appareil d’un fantomatique manteau de brume aux volutes tourmentées. Quand, enfin, le tarmac fut entièrement à découvert, les moteurs magnétiques s’allumèrent. Un insupportable ronronnement infra-basse secoua l’atmosphère et souffla instantanément les brumes empoisonnées qui enveloppaient le vaisseau, créant un vide parfaitement sphérique tout autour de lui.

Le corps d’Ardan, inconscient à l’intérieur de son alvéole, apparut alors en négatif. Son aura émit soudain une fine lumière noire et à la même seconde, alors que son corps tout entier commençait à se désatomiser, l’horrible créature qu’il avait trop longtemps retenue en lui, jaillit de son abdomen. La silhouette décharnée du petit être monstrueux émit une lueur pourpre, puis une intense lumière blanche les fit disparaitre tous les deux, tous les atomes de leur corps figés en un aveuglant éclat. Ardan était prêt pour le grand voyage.

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Le Lieutenant Gobbi poussa Claire Baron vers l’avant, en tenant celle-ci par les cheveux, pour la forcer à taper son code. Il était si énervé, qu’il appuya violemment la pointe de sa pince coupante contre la tempe de la technologue, comme il l’aurait fait avec un revolver. Elle s’exécuta, tremblante de colère. Elle posa, ensuite, son index sur la languette de détection. « Virus détecté…Mise à feu autorisée… Compte à rebours, 20 secondes… 19... 18... ».

Le Lieutenant ramena la technologue en arrière et ordonna aux deux gardes androïdes de la maintenir plaquée à son siège. Il lâcha, alors, sa chevelure.

- « Vous avez été raisonnable, « Baronne »…! Lâche, mais raisonnable. Et vous avez bien fait. Continuez comme ça et vous ne perdrez rien de votre charme…! ».

Il décompta les dernières secondes dans sa tête, le regard fixé sur l’écran et un méchant sourire aux lèvres.

« 5...4...3...2...1...0... Mise à feu… ».

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Une fantastique tempête sévissait autour du vaisseau supra-luminique qui s’éleva dans les airs, au dessus du tarmac. De puissants remous de brumes empoisonnés butaient de tous cotés contre la sphère électromagnétique et invisible qui le portait. Le calme qui régnait au sein de la bulle magnétique n’étaient qu’apparent. Les surpuissants courants d’ondes qui y faisaient le vide la parcouraient en tous sens à des vitesses phénoménales et pouvaient, s’ils n’étaient plus contrôlés, pulvériser tout ce qui se trouvait sur leur passage à plusieurs dizaines de kilomètres à la ronde. Le vaisseau était l’œil même du cyclone.

Situés dans chacun des gigantesques ailerons arrière, les super-aimants du moteur électromagnétique généraient et contrôlaient les forces incommensurables produites par la Neutrinite. Un arc électrique apparut soudain entre les extrémités recourbées des deux longues structures cylindriques et courut tout le long pour former une arche de feu blanc. Le rayon s’intensifia aussitôt et s’élargit vers l’intérieur, emplissant rapidement l’espace qui séparait les deux ailerons, d’une éclatante lumière blanche. Il s’amplifia encore puis gonfla comme un ballon avant de se stabiliser.

Le vaisseau se mit à scintiller sous l’intense éclat qui emplissait la bulle magnétique. Des éclairs se formèrent à la surface de la sphère lumineuse et vinrent frapper le sol. Les intenses arcs électriques étaient comme les doigts d’une main qui semblaient soutenir le vaisseau. Celui-ci monta, encore. Le rayonnement émis par les générateurs le faisait briller comme un soleil. Un dernier éclair s’étira vers le bas en tremblotant, puis lâcha prise. Le vaisseau s’éleva brusquement, se perdit dans l’épaisseur du brouillard et ne fut bientôt plus qu’un faible halo verdoyant s’évanouissant à travers l’épaisse couverture nuageuse qui plombait le ciel.

- « Il fallait le voir pour le croire…! Quelle merveilleuse technologie vous aviez entre les mains, Baronne. Leurs concepteurs, eux-mêmes, en serait admiratifs. Toutes mes félicitations…! Saviez-vous que j’ai fait partie, il y a quelques années, d’une équipe d’étudiants qui a travaillé sur certains aspects de sa conception. Quelle coïncidence, n’est-ce-pas…! Je crois même me souvenir que vous avez utilisé quelques une de nos suggestions pour obtenir des améliorations. Je ne pensais pas que vous réussiriez si vite. Vous savez que vous auriez pu me devancer de quelques mois si vous n’aviez pas accepté cet accord…! Le destin en a voulu autrement ! ».

Le lieutenant Gobbi avait repris place au poste de commande et tout en parlant, observait le déroulement des opérations sur l’écran holographique. Les données informatiques s’inscrivaient dans de multiples fenêtres disposées autour de l’encart principal, une vue satellite de la planète, d’où il put suivre la trajectoire du vaisseau dès sa sortie hors atmosphère.

C’est une boule de lumière blanche soudain libérée de son cocon de brumes empoisonnées qui apparut et s’éleva au dessus de l’horizon dans un ciel noir empli d’étoiles. Celles-ci étaient si nombreuses à un endroit que leur lumière se rejoignait en un vaste halo qui indiquait l’emplacement du gigantesque trou noir central de la Voie-Lactée.

Le vaisseau fonça à l’opposé et s’éloigna très vite de la planète Eternity, filant telle une comète ultra brillante. Il accéléra durant quelques secondes, puis disparut soudain dans un flash aveuglant. La seconde d’après, il ne restait plus qu’un interminable trait lumineux qui se perdait dans les confins de l’espace, et qui se mit immédiatement à se consumer depuis son point de départ, telle une mèche à retardement. Le vaisseau avait laissé la lumière derrière lui, la clouant quasiment sur place.

- « Sept fois la vitesse de la lumière…! Bravo, Baronne, c’est remarquable. Cela nous donne…?! 7347 années de distance. Dix fois moins qu’à l’aller. Les terriens vont être surpris de me voir arriver ! ».

- « Ils seront au courant de votre départ. Ils vous détruiront avant que vous n’arriviez à destination…! ».

- « Vous oubliez les Militaires…! Eux aussi recevront le message et ils seront très heureux de m’accueillir parmi eux. Eh bien, voilà une bonne chose de faite…! » se réjouit le Lieutenant en se retournant vers la technologue. « Passons maintenant à ce qui vous concerne, « Baronne »…! Dans moins d’un quart d’heure, nos deux Armées se seront mutuellement anéanties et vous ne pourrez plus compter que sur le courage de vos concitoyens pour vous aider. Ce qui ne vous laissera pas grand monde, vous en conviendrez…! Une poignée de fidèles et quelques escadrons de police ne résisteraient pas longtemps à la détermination de mes combattants. Je m’en voudrais, d’ailleurs, de devoir les exterminer et de ne pas pouvoir profiter de leurs talents. Je vous suggère, donc, de les convaincre de capituler avant qu’il ne soit trop tard. Vous éviterez un bain de sang inutile…! Je crois qu’il est temps que les deux entités de cette planète n’en fasse plus qu’une. Que nos deux grandes Cités n’aient qu’un seul Maitre…! Vous échapperez à cette adversité qui vous a tant coûté et vous serez libre de vivre le grand amour dont vous avez toujours rêvé. N’est-ce pas, là, votre plus grand désir…?! Ah, ah…! J’ai touché le point sensible. Allons, « Baronne », ne jouez pas les hypocrites. Jetez vos frustrations et vos scrupules au feu…! Vous n’avez qu’un ordre à donner pour m’ouvrir les portes de Proxima et retrouver votre liberté ! ».

Claire Baron bouillait d’une violente rage intérieure, concentrant toute son énergie vers une seule pensée : combattre !

CHAPITRE N°17

Horst regardait la surface de l’eau trembloter dans son verre. Il leva les yeux vers l’écran, jeta un coup d’œil sur sa prisonnière, puis se remit à surveiller la fosse. Les mâles xéno-morphes dispersés tout autour semblaient prostrés dans l’attente d’une catastrophe imminente. Il vérifia la position des tunneliers avant de reprendre sa surveillance. Ceux-ci se trouvaient maintenant à quelques mètres des fondations et du nid des xénomorphes.

De puissantes vibrations secouèrent le sol et les parois de roche à l’intérieur du nid. Le bruit devint vite épouvantable. Inquiets, les xénomorphes se mirent à siffler et à cliqueter à tout-va, cherchant instinctivement à fuir le danger. Ils ne connaissaient que trop bien les tremblements de terre, les éruptions et tous ces grondements qui les accompagnaient. Tout cela était inscrit dans leurs gènes.

Les secousses augmentèrent en intensité et firent vibrer la surface noire de la fosse, y créant de violents remous. Les xénomorphes affolés se dispersèrent à l’instant même où la paroi rocheuse se vitrifiait sous la brûlure des lasers. Un cercle de roche semi-liquéfiée se forma, puis explosa en milliers de minuscules morceaux incandescents, mitraillant les alentours. Ce fut une débandade générale.

Le premier tunnelier jaillit de la percée et plongea dans la fosse. Le deuxième transperça la roche à l’opposé quelques secondes plus tard et tomba sur la rive dans une épaisse couche de sable noir. Puis se fut le silence…! Pour les xéno-morphes, l’alerte était passée. La terre ne s’était pas ouverte sous eux, la lave en fusion n’avait pas jaillie de ses entrailles pour submerger leur nid. La frayeur céda très vite le pas à la curiosité.

Plusieurs mâles décidèrent de jouer les éclaireurs et grimpèrent la paroi rocheuse jusqu’à l’une des ouvertures. Ils se tinrent agrippés au bord du large conduit enfumé et encore rougeoyant, et se mirent à en sonder l’intérieur. Ils restèrent un court instant dans l’expectative, puis l’un d’eux s’y aventura, avançant prudemment entre les flaques de roche en fusion qui le parsemaient. Un second le suivit peu après et s’enfonça derrière lui dans les ténèbres brûlant du tunnel.

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La Reine-Mère avait fort bien ressenti les vibrations qui avaient ébranlé le nid, ainsi que le désarroi qui s’était emparé des xéno-morphes. Elle se méfiait, maintenant, du calme qui régnait, et observait le comportement de la Reine xéno-morphe à travers la coupole de diamantine qui les séparait. Elle s’accroupit, lâcha la rambarde et fit glisser ses menottes sur les cotés pour pouvoir passer sa tête entre ses bras.

Au même moment, la Reine xéno-morphe leva la tête dans sa direction, forçant sur l’immense collerette qui lui ceignait le crâne et la retenait ancrée au sol. Autour d’elle, les ouvrières s’étaient remises au labeur. Elle resta quelques instants le nez en l’air, face à sa génitrice, puis elle attrapa une boulette et la porta à sa gueule. Elle n’eut pas le loisir de mordre dedans. Elle stoppa net dans son élan. La pelote de sucs lui tomba des pattes et alla s’écraser sur le sol. Un sifflement jaillit, alors, du fond de sa gorge. Une longue plainte qui s’éternisa en s’amplifiant.

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Trépignant près de la fosse, les mâles xéno-morphes attendaient le retour des éclaireurs pour savoir à quoi s’en tenir. Ils entendirent, tout d’abord, des cliquetis affolés qui les firent sursauter, puis le bruit d’une cavalcade effrénée qui les fit bondir de tous cotés. Ils se mirent tous à fuir quand les deux éclaireurs surgirent comme des diables hors du conduit en faisant vibrer leur crâne de toutes leurs forces. Un sauve-qui-peut général résonna soudain contre les hautes parois de la grotte et se propagea à travers le reste du nid.

Les xéno-morphes se jetèrent dans une furieuse mêlée, se bousculant et se piétinant les uns, les autres, pour tenter d’atteindre les différents points d’accès qui menait vers la salle adjacente. Leurs menaçantes mâchoires claquèrent tout d’abord dans le vide, puis ils en vinrent aux morsures. Leurs proéminences colorées se ravivèrent et leurs membres s’enchevêtrèrent en un chaotique combat de survie. Les plus furieux finirent par libérer les passages à coups de queue et de griffes, et s’échappèrent par les étroits couloirs.

Les brumes empoisonnées du dehors jaillirent soudain par l’un des deux conduits et envahirent la grotte. Le gros nuage verdâtre se propagea rapidement, aspiré à l’opposée vers la seconde percée, et enveloppa les derniers mâles qui n’avaient pu évacuer les lieux. Ceux-là respirèrent de nombreuses bouffées de gaz neurotoxique, puis se mirent, ensuite, à crachoter et à souffler sans pouvoir s’arrêter. Ils réussirent, malgré tout, à sortir et s’enfoncèrent dans les passages en titubant.

Les xéno-morphes débouchèrent les uns derrière les autres dans la salle des ouvrières à la recherche d’une issue et la traversèrent à toute vitesse, bondissant les uns par-dessus les autres tel un troupeau affolé. Figées dans leur activité, les ouvrières s’écartèrent sur leur passage et restèrent un instant sans réaction. Puis soudain, toutes comprirent qu’il en allait de leur survie. Des centaines de boules nutritives roulèrent sur le sol, ralentissant la fuite éperdue des mâles qui glissèrent dessus et chutèrent au milieu de leurs congénères dans la plus totale confusion. La lutte fut encore plus féroce quand elles se mêlèrent à eux pour tenter d’échapper aux gaz.

Les mâles ne cherchèrent même pas à résister au flot d’ouvrières, tant elles étaient nombreuses, et ils se contentèrent de suivre le mouvement. Une grande partie des xénomorphes réussit à se faufiler par les issues pour rejoindre l’antre de la Reine avant que les gaz ne les atteignent. Les autres se retrouvèrent coincés, bien forcés de respirer le poison qui les enveloppait. Les effets du gaz se firent vite ressentir, les asphyxiant et leur brûlant les poumons, leur brouillant l’esprit, puis les rendant incontrôlables.

Peu à peu, tous les xéno-morphes empoisonnés par les gaz se retournèrent les uns contre les autres, plantant leurs crocs et leurs griffes acérés dans tout ce qui passait à portée. S’arrachant des morceaux de carapaces et y creusant de profondes blessures. Les mâles fouettaient l’air de leurs puissantes queues dardées, tournoyant comme des possédés, embrochant des ouvrières à qui mieux-mieux, leur transperçant le crâne, les flancs ou les membres, avant de les éjecter au loin. Le combat dégénéra, bientôt, en un vaste carnage. Mis à part quelques chanceux qui purent s’extraire du chaos, nombre d’entre eux y passèrent et finirent agonisants dans leur sang au milieu d’un brouillard verdâtre.

Une large moitié du nid, épargnée par les gaz empoisonnés, avait pu rejoindre la Reine et attendait, effrayée, la suite des évènements. Le gaz ne tarda pas à s’engouffrer à l’intérieur du nid et commença à l’envahir. C’est là, que Horst intervint.

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Le Chef de la Sécurité conduisait, maintenant, les opérations. Il avait suivit chaque scène de la débandade des xéno-morphes sur son écran holographique, sans cesser de surveiller sa prisonnière et les clones endormis dans la « Nurserie ». Il en réduisit les fenêtres, qu’il remplaça par les plans du « Zoo », puis programma la mise en fonction du récupérateur de cocons.

L’engin, un demi cylindre d’environ un mètre cinquante de haut sur deux de long et pesant plusieurs tonnes, se glissa hors du sas de sécurité. Puis, une fois que le massif robot-récupérateur en fut totalement extrait et suffisamment éloigné, Horst commanda la réouverture du sas.

« Pour ôter la sécurité, entrez votre code… » s’inscrivit à l’écran. Le Chef de la Sécurité s’exécuta, sortit le bout d’index de sa petite boite réfrigérée, le posa sur la languette de détection, puis tapa le code qu’Ardan lui avait révélé. « Ouverture autorisée… ».

Le panneau-presse qui fermait le sas, recula, puis, une fois arrivé en bout de course, coulissa sur le coté. La manœuvre n’avait pas manqué d’attirer l’attention des xénomorphes, qui y virent leur ultime chance de survie. Les premiers s’élancèrent dans le sas de sécurité après en avoir rapidement flairé l’air ambiant, puis tous les autres se ruèrent derrière eux dans une indicible confusion.

Horst suivit leur progression à l’intérieur du bâtiment, leur ouvrant un sas après l’autre, libérant les conduits d’ascenseur pour qu’ils s’introduisent dans les étages supérieurs et investissent le hall du Zoo.

Les plus malchanceux se retrouvèrent coincés quand Horst referma le sas afin de stopper le nuage de gaz. L’hécatombe se répéta une fois encore, et la plus lente et cruelle agonie fut celle de la Reine.

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La Reine-Mère assista au massacre sans broncher. Elle se tenait à genoux, au bord de la coupole de diamantine, les bras retenus en arrière par leurs entraves, et regardait la Reine xéno-morphe en pleine souffrance. Celle-ci gémissait et sifflait en crachant un filet de bave mousseux, cliquetant à s’en fendre le crâne, tandis que les brumes de gaz s’enroulaient en volutes autour d’elle. Des centaines de corps se tordaient au sol, à ses cotés, noyés dans une épaisse nappe de brouillard verdâtre.

La Reine xénomorphe tirait sur sa collerette ancrée au sol dans le vain espoir de s’en défaire. Elle gesticulait de tous ses membres, ses pattes inférieures complètement atrophiées gigotaient dans le vide comme deux paquets de chair morte. De violentes contractions faisaient onduler les anneaux de son immense utérus externe qui perdit, peu à peu, sa transparence et sa douce couleur ambrée. Des centaines d’œufs furent littéralement éjectés à plusieurs mètres de distance, jaillissant les uns après les autres par l’orifice moribond avant de se disperser aux alentours en roulant.

Tous ces efforts finirent par affaiblir la malheureuse Reine. Ses gestes se ralentirent, ses cris de détresse s’éteignirent, et au bout d’un moment, elle se résigna, laissant les gaz neurotoxiques s’emparer d’elle, l’asphyxier et finalement la tuer. Elle leva douloureusement la tête, tendit une dernière fois son museau vers la Reine-Mère, et mourut.

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La Reine-Mère se redressa lentement et lança un regard plein d’une rage contenue vers les caméras de surveillance. Horst répondit à son regard vengeur par un soupir de dédain. Son plan avait parfaitement fonctionné. Aucune chance pour que celle-ci s’évade, avec tous les féroces xénomorphes mâles qu’il venait d’envoyer dans le hall du zoo. Il pouvait sereinement attendre que les opérations suivent leur cours. Il regarda l’heure à l’écran, puis se leva de son siège pour aller prendre une boisson fraiche et revigorante au distributeur. Il la rapporta avec lui et se rassit à son poste pour la boire.

Un minuteur électronique se mit à sonner juste à coté de lui. Il cliqua dessus pour le faire taire, remit le compteur à zéro, puis reprit sa surveillance.

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Les citoyens d’Eterna, prisonniers à l’intérieur de l’amphithéâtre, s’étaient finalement résignés. Aucun ne priait, mais ils n’en pensaient pas moins. Des dizaines de bouteilles plus ou moins pleines de diverses boissons avaient été récupérées et s’alignaient en rangs bien ordonnés sur les marches d’escalier. Un certain relâchement s’était installé et les otages avaient moins peur. Swan Borman donna un ordre à sa collègue qui se retourna aussitôt vers la foule de citoyens pour faire une annonce :

- « Retenez vous autant que vous le pouvez, on va trouver une solution…! ».

Le démontage des poubelles s’imposait. Il héla quelques citoyens d’un signe de la main pour qu’ils viennent l’aider à déboulonner les réceptacles susceptibles de contenir un liquide. Quelle dérision, pensa-t-il, alors que l’avenir et, peut-être, la survie de la Cité étaient en jeu.

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CHAPITRE N°18

Le Lieutenant Gobbi tamponna délicatement la lèvre supérieure de Claire Baron avec un bout de coton mouillé pour en nettoyer la blessure.

- « Voilà, ça ne se voit déjà presque plus…! C’est parfait. Je ne risque plus de passer pour un tortionnaire ! »

Il retira ensuite le filet de sang coagulé qui avait coulé sur son menton, le long de son cou, et jusqu’à l’orée de son corsage.

- « Il serait vraiment dommage que vous ne profitiez pas de si beaux atouts, Baronne…! ».

Il se redressa et recula de deux pas.

- « C’est pratiquement invisible…! À vous de jouer, maintenant ! ».

Il regarda le bout de coton ensanglanté qu’il tenait entre ses doigts, le plia en deux et le mit dans sa poche. Il se posta, ensuite, debout, derrière la technologue, les mains posées sur le dossier de son siège. Les deux gardes androïdes maintenaient celle-ci par les épaules et accompagnèrent son mouvement quand elle se pencha sur son clavier de commande.

Elle entra sa demande dans l’ordinateur, tapa son code, puis posa son index sur la languette de détection. « Communication établie… ». Elle composa un numéro et, aussitôt, la jeune générale en chef de l’Armée Gaïahelle apparut à l’écran.

- « Vous voilà, enfin, Mère. Nous espérions votre appel…! Notre Armée est totalement détruite ! ».

- « Gardez votre sang-froid. Rien n’est perdu…! Nous avons encore la possibilité de négocier notre reddition. Nos agresseurs ont l’intention de s’emparer de Proxima; en échange de quoi, ils proposent de nous laisser la vie sauve. Je sais que je ne peux vous empêcher de faire votre devoir et que vous devez rester maitre de votre décision, mais je dois vous prévenir que la menace est des plus importantes ! ».

- « Bien pire…! » s’exclama soudain le Lieutenant Gobbi en s’adressant à la Générale.

Il se mit à tourner en rond autour de sa prisonnière et haussa la voix. « C’est à une guerre raciale que vous seriez confrontés, très chers cousins. Une terrifiante guerre de races. D’un nouveau genre…! ». Un sourire narquois lui déforma la moitié du visage, puis il continua. « Vous comprenez que sans votre armée, vous ne résisterez pas longtemps à notre force de frappe. Si vous ne me laissez pas entrer dans la Cité, aujourd’hui, sans conditions, nous le ferons demain avec la plus grande cruauté…! N’allez pas croire, quand je dis cela, que nous en voulons à votre vie. Au contraire, nous avons besoin de vous et de vos compétences pour nous aider à unir nos deux Cités dans la paix. Il est simplement temps de mettre fin à nos mesquines luttes intestines. Votre Mère et la mienne ont toujours été d’accord pour protéger et privilégier la production de Neutrinite, et il en sera ainsi tant qu’il y en aura….! Vous aurez aussi compris qu’elles ont jugé la menace assez sérieuse pour accepter de m’aider. Je vous laisse une heure pour préparer notre arrivée et libérer les accès au haut-commandement ! ».

- « Je dois consulter mon état-major et les responsables civils avant de prendre une décision. Et pour cela… ».

Le Lieutenant lui coupa la parole :

- « Je dois vous préciser une chose : c’est que la démocratie n’a plus lieu d’être. Elle ne vous sauvera pas ! ».

- « Je n’ai pas, seule, le pouvoir de capituler et encore moins celui de vous donner les clefs de la Cité. Vous devriez peut-être attendre demain et vous présenter aux portes de la cité voir si quelqu’un veut bien vous ouvrir, cher cousin ! ».

- « Demain, je ne serai plus seul…! Mais, soit ! Je vous accorde jusqu’à la tombée de la nuit pour convaincre votre peuple. Faites lui bien comprendre qu’il n’aura d’autre issue, s’il refuse de capituler, que celle de prendre lui-même les armes pour se battre…! Je ne doute pas de son courage, mais je crains qu’il ne soit assez aguerri pour ce genre de combat ! ».

- « Peut-on savoir quelles forces vous comptez opposer à notre détermination…? ».

- « Ah, ah, votre détermination…! Regardez, donc, votre Mère. Elle n’est pas plus déterminée qu’une jeune pucelle en chaleur. Elle sait très bien ce qui vous attend si vous refusez…! ». Il retourna se poster face à l’écran et fixa la Générale, droit dans les yeux, avant de conclure : « Vous n’aurez que vos frêles bras d’humanoïdes pour combattre le Mal absolu ! ». Puis, il mit fin à la communication.

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CHAPITRE N°19

Peu à peu repoussés par les brumes empoisonnés qui avaient envahi le nid, les xénomorphes s’étaient retrouvés aculés par centaines dans les parties sécurisées du bâtiment et avaient finalement trouvé refuge dans le hall du « Zoo » et dans les salles d’observations adjacentes à celle où la Reine-Mère était retenue prisonnière. Horst avait refermé tous les accès derrière eux, empêchant la propagation du nuage de gaz. Partiellement rassurés, mâles et ouvrières avaient cessé de courir et de bondir en tous sens à la recherche d’une issue, et exprimaient, maintenant, leur désarroi en pleurant la mort de leur Reine.

Serrés les uns contre les autres en troupeaux, ils avaient tous le museau en l’air et balançaient la tête de coté en gémissant et en cliquetant de toute leur âme. C’était une longue plainte monotone aux accents mélancoliques, qu’ils chantèrent durant de longues heures avant de s’en lasser.

Les premiers à réagir furent les grands mâles. L’un d’entre eux s’arrêta brusquement de gémir, puis quitta précipitamment le troupeau pour se diriger vers le sas qui menait à la salle d’observation n°4, où se trouvait la Reine-Mère. Ils s’en approcha d’abord, puis se mit à flairer la lourde porte d’acier qui en bloquait l’accès, bientôt suivi et imité de quelques autres. Le soldat-androïde qui gardait la porte resta de marbre à leur approche et ils s’en désintéressèrent très vite.

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De son coté, la Reine-Mère avait, elle aussi, senti leur présence. Accroupie au bord de la coupole de diamantine, le regard fixe, plongé au cœur de l’opaque brouillard verdâtre qui emplissait l’antre de la Reine xénomorphe, elle se redressa subitement et tourna la tête en direction du sas. Elle entrevit, alors, une chance de s’échapper. Elle jeta un coup d’œil vers les caméras de surveillance, puis fit quelques pas en faisant glisser ses menottes le long de la rambarde.

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Le bip sonore sortit Horst de sa somnolence. Il jeta un coup d’œil aux encarts affichés à l’écran et y vit les grands mâles xénomorphes, regroupés devant le sas qui menait à la salle d’observation où la Reine-Mère était retenue prisonnière, puis la Reine-Mère, elle-même, qui faisait les cent pas, et enfin les onze clones infestés dormant dans la « Nurserie ». Il regarda l’heure, puis se passa la main sur le visage et se frotta les yeux avant de remettre le minuteur à zéro. Un petit remontant était nécessaire, pensa-t-il. Il jeta un cachet effervescent dans son verre d’eau et le but aussitôt. Des biscuits secs trainaient sur le pupitre de commande près d’un paquet entrouvert. De quoi tenir quelques heures. Il en mangea quelques uns.

La scène qu’il avait sous les yeux lui fit penser au jeu de cirque antique. Aux lions affamés attendant leur proie. Il croisa soudain le regard de la Reine-Mère qui semblait vouloir le provoquer à travers l’objectif de la caméra, avec la seule arme qui lui restait; la force de son esprit. Il pouffa doucement de rire.

CHAPITRE N°20

Au dehors, la nuit était tombée. Les pâles rayons de l’astre couchant s’étaient éteints et plus aucune lumière ne perçait la couche de nuage. L’obscurité était totale. Seule la silhouette de la Cité illuminée était visible, baignant dans un halo de brumes verdâtres, au milieu des ténèbres.

Les otages enfermés dans l’amphithéâtre s’étaient tous plus ou moins endormis; la peur laissant place à l’ennui et à la fatigue. Certains s’étaient allongés, recroquevillés sous des dossiers de siège. D’autres avaient la tête enfouie au creux de leurs bras, le front posé sur leurs genoux pour seule protection. Chacun avait été prié de se protéger. Les responsables civils s’était mis à couvert, eux aussi, et avaient rejoints les groupes entassés au pied de la scène ou tout en haut des tribunes.

Une femme se leva et dût enjamber des dizaines d’individus avant de pouvoir se faufiler discrètement vers le coin des toilettes. Un pan de moquette était tendu dans l’angle d’un mur pour cacher les petites poubelles évasées qui étaient posées au sol. Swan Borman la surveilla d’un œil, puis reprit sa veille. Ses paupières se baissèrent lentement et il se rendormit.

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A l’intérieur du zoo, la tombée de la nuit avait aussi fait son œuvre. Les xénomorphes survivants s’étaient assoupis et le calme régnait. Seuls, quelques grands mâles, attirés par la présence invisible de la Reine-Mère, s’agglutinaient à l’entrée du sas qui la séparait d’eux. Celle-ci ne dormait pas et continuait à faire les cent pas, attachée à ses liens. Horst, lui, écroulé sur son pupitre de contrôle, dormait à poing fermés.

Dans la «Nurserie», le premier des onze clones de Foller inséminés par les parasites se réveilla brusquement. Il ouvrit de grands yeux ronds et poussa un râle au milieu d’un indicible gargouillis. Le puissant sédatif qu’il avait respiré l’empêchait de faire le moindre geste et d’avoir les pensées claires. Seule, la douleur qu’il ressentait au creux de sa poitrine avait une existence pour lui, à cet instant. Il essaya de bouger instinctivement, mais aucun muscle ne répondit. Son regard terrifié et le cri muet qu’il semblait pousser était les seuls signes visibles du calvaire qu’il était en train de subir. Il hoqueta et soudain son torse se contracta.

Il eut l’impression qu’un marteau piqueur lui défonçait les côtes de l’intérieur, lui broyait les os et lui arrachait les chairs. Chaque nouveau coup de mâchoire, allègrement donné par le fœtus xénomorphe qui croissait dans son estomac, faisait un peu plus resurgir sa conscience. Quand il eut retrouvé la mémoire, la douleur et la perspective d’une mort certaine lui firent soudain regretter son geste. Il se sentit comme un condamné à mort enchainé à sa couche, espérant en finir au plus vite. Il aurait préféré se trouver à la place du monstre qui jaillit soudain hors de lui, mais ne put que se regarder mourir avec la piètre satisfaction de se voir ainsi renaitre. Une curiosité malsaine s’empara de lui et il ne put détacher son regard de la terrible scène qui se déroulait sous ses yeux. Il en oublia ses souffrances.

Le xénomorphe perça la paroi de son abdomen d’un dernier et puissant coup de mâchoire, arracha le fin rempart de tissu de ses dents acérées, puis sortit sa petite tête ensanglantée au dehors. Il poussa son premier cri, tourna la tête vers son hôte et se mit à le fixer d’un drôle d’air en se grattant le coté droit du crâne avec ses griffes.

Le clone infesté par Foller ne put s’empêcher d’esquisser un sourire en le voyant faire. Un sourire qui fut bien vite ravalé quand le nouveau-né replongea soudain au cœur de ses entrailles pour les dévorer. Il fit une horrible grimace, vomit un râle de sang et mourut.

Les naissances s’enchainèrent très vite. Les dix clones allongés à ses cotés furent tous saisis de spasmes et subirent le même sort.

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Horst ouvrit les yeux, réveillé par l’alarme. « Alerte nurserie… » clignotait à l’écran. Il agrandit l’image immédiatement et zooma sur la rangée de clones alignés sur le sol de la « Nurserie ». La violence de la scène et l’apparente passivité de la victime le captivèrent. Il se leva, comme s’il voulait s’en rapprocher et admira l’horrible petit xénomorphe qui poussait, alors, son premier cri. Il ne fut pas surpris de voir celui-ci se mettre subitement à dévorer l’hôte qui l’avait enfanté, et sa première réaction fut d’aller voir tout cela de visu. Une idée qui allait lui coûter cher.

Il commanda l’ouverture du sas d’observation qui donnait sur la « Nurserie », vérifia d’un coup d’œil que sa prisonnière ne s’était pas envolée, puis quitta son poste.

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Dès que Horst franchit la porte du sas pour aller se poster devant la vitre sécurisé de la « Nurserie », la Reine-Mère sut qu’il était temps d’agir. Elle regarda vers les caméras de surveillance, puis, sans hésiter, tira de toutes ses forces sur la menotte qui maintenait sa main gauche. Celle-ci s’introduit lentement à l’intérieur du bracelet, la peau finement écaillée se déchira comme du papier contre les bords en acier, puis des lambeaux de chair ensanglantée s’arrachèrent des os avant que ces derniers ne se brisent un à un en craquant. La Reine-Mère poussa un hurlement de guerrière pour évacuer la douleur, un hurlement qui résonna comme un cri de victoire quand sa main glissa hors du fourreau métallique.

Elle fit aussitôt couler le sang acide qui s’échappait de sa blessure sur les attaches de l’autre menotte dont l’acier se mit à fondre à petits bouillons, puis elle tira sur les câbles d’acier en les tordant pour les fragiliser. Elle tenta plusieurs fois de rompre ses liens, sans succès, et à chaque fois rajouta de son sang en écorchant ses chairs sanguinolentes avec ses dents.

La menotte céda soudain, après un dernier effort. Elle courut immédiatement vers le sas, tapa son code pour en ouvrir l’accès, puis pénétra à l’intérieur. Les xéno-morphes étaient là, derrière la seconde porte d’acier. Elle avança jusqu’au clavier de commande, sûre d’elle, puis en actionna l’ouverture.

Les grands mâles sursautèrent, puis s’immobilisèrent en voyant la Reine-Mère apparaitre dans leur champ de détection, face à eux. Ils se mirent, aussitôt, à cliqueter avec entrain et s’avancèrent prudemment vers elle. Elle se laissa approcher et flairer, puis recula lentement, les entrainant peu à peu à l’intérieur du sas.

Le soldat androïde crut bon de réagir et s’attaqua aussitôt à la Reine-Mère pour l’empêcher d’aller plus loin. Il balança une volée d’infra-basses surpuissante qui les cloua un instant sur place, elle et les grands mâles, puis il réussit à vider son chargeur de flèches anesthésiantes sur plusieurs d’entre eux qui s’écroulèrent presque instantanément, avant d’être, lui-même, proprement éjecté d’un surpuissant coup de queue contre le mur. Plusieurs xénomorphes mâles se jetèrent sur lui pour l’achever, et l’écartelèrent en quelques secondes.

La Reine-Mère réussit à attirer quatre grands mâles avec elle jusqu’à l’intérieur de la salle d’observation, imitant à la perfection le légers cliquetis qui leur permettait de communiquer.

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Horst avait assisté à l’agonie de ses onze jumeaux sans ressentir aucune pitié pour eux. Bien au contraire…! C’est avec le naïf et insouciant bonheur d’un père qu’il accueillit les nouveaux nés et se réjouit de leur bel appétit. Il les regarda naitre les uns après les autres jusqu’au dernier avant de s’inquiéter du temps qui venait de s’écouler.

Il décolla son front du vitrage sécurisé et contempla une dernière fois les onze clones sacrifiés, alignés au sol, le torse ensanglanté, et qui semblaient encore respirer. La petite queue des xéno-morphes émergeait parfois de leur plaie béante et fouettait l’air dans une giclée de sang. Il n’était pas mécontent de se trouver de ce côté-ci du vitrage de sécurité.

Horst quitta précipitamment le sas d’observation et retourna en salle de contrôle. Il vérifia, par acquis de conscience, que la Reine-Mère ne s’était pas échappée, et la trouva debout en train de regarder dans sa direction. Il cligna de l’œil, puis plissa les paupières, sentant, soudain, que quelque chose avait changé dans son regard. Il agrandit l’image, mais ne remarqua rien d’anormal, oubliant de porter son regard plus précisément sur les longues manches qui cachaient ses mains menottées. Il la vit ensuite détourner le regard, puis se mettre à faire les cent pas d’un air résigné, en faisant coulisser les menottes sur la rambarde. Il en conclut que tout allait bien et continua sur sa lancée.

Un bon armement allait lui être nécessaire. Il commanda l’ouverture du sas qui menait à la salle d’armes; une petite pièce contenant une centaine d’armes non-létales destinées à endormir les xénomorphes. Là, il s’empara d’un fusil et d’un second chargeur, puis il retourna poser le tout sur le pupitre de commande. Il ordonna ensuite à ses policiers androïdes de former un cercle autour de lui avant de se rasseoir à son poste.

Il ne se sentait pas rassuré pour autant. Devant lui, à l’écran, les xénomorphes continuaient de dévorer leurs hôtes avec avidité. Ils avaient beau s’enfoncer, à chaque nouveau coup de mâchoire, un peu plus profondément à l’intérieur des corps inertes, il n’en restait pas moins que leurs carapaces en émergeait toujours plus et semblait grandir à vue d’œil.

Moins d’une heure après, trois impressionnantes épines dorsales se dressaient le long de leur colonne vertébrale. Elles avaient été les premières à se dégager de la gangue de peau morte qui enveloppait les xénomorphes mutants en pleine mue. Certains s’étaient arrêtés de festoyer pour tenter de s’en extirper et s’arrachaient de grands morceaux de peau séchée qu’ils jetaient au milieu des bouts de carcasses décharnées. Les autres finissaient leur proie sans se soucier de la gêne qu’ils ressentaient. L’un d’eux croqua une tête encore intacte et en dévora l’intérieur à l’aide de son effroyable mâchoire préhensile. Un autre réussit, après de multiples efforts, à sortir ses trois paires de bras de leur fourreau de peau parcheminée et s’en servit aussitôt pour arracher de gros bout de chair sanguinolents au corps sans vie de son hôte.

Ils n’étaient pas encore très grands, mais leur apparence était déjà des plus menaçantes. Ardan avait fait du beau travail, pensa Horst. Il les regarda se disputer les restes jusqu’au dernier bout d’os, et puis soudain, quand ils eurent tout avalé, il les vit se retourner vers la caméra de surveillance pour regarder dans sa direction. Le signal était clair.

Le Chef de la Sécurité hésita quelques secondes avant d’ordonner l’ouverture de la « Nurserie ». Il se saisit ensuite du fusil qu’il mit en bandoulière sur son épaule, empocha le second chargeur, puis continua à libérer, un à un, les accès qui menaient jusqu’à lui. Il se tourna ensuite vers la porte du sas d’entrée et pointa son fusil anesthésiant, droit dessus.

Les onze xénomorphes mutants infestés par la mémoire de Foller se précipitèrent hors de la « Nurserie », passèrent d’une salle à l’autre et, enfin, débouchèrent dans la salle de contrôle, face à Horst. Ils s’arrêtèrent en le voyant, puis s’avancèrent lentement vers lui en flairant son odeur. Ce dernier se leva sans se précipiter, se saisit de la petite boite contenant le pouce d’Ardan, puis recula dans un coin de la pièce, protégé par le cercle que formaient ses huit policiers androïdes.

Les xénomorphes mutants investirent la salle de contrôle en émettant des petits cliquetis moqueurs à l’adresse de Horst, puis se mirent à flairer les alentours. L’un d’eux s’approcha du pupitre en reniflant et se jeta sur le paquet de biscuits posé près du clavier. Il ouvrit sa gueule, projeta sa puissante mâchoire préhensile pour s’en emparer, puis l’avala, emballage compris. Les autres découvrirent rapidement le garde-manger et se mirent immédiatement à le dévaliser, gobant voracement toutes sortes de choses sans prendre soin de les déballer ; puis se fut le tour du réfrigérateur dont ils vidèrent et avalèrent le contenu, bouteilles plastifiées, canettes et pots de crème, de la même manière. En moins de dix secondes, il ne resta plus une miette, plus une goutte, plus aucune trace de leur frugal repas.

Quelques uns restèrent sur leur faim et passèrent leur frustration sur Horst. Ils se tournèrent vers lui en cliquetant violemment, puis s’approchèrent pour le flairer par-dessus son cordon de sécurité. Leurs cliquetis, mêlés aux sifflements qu’ils émettaient, ressemblaient à des rires. Ils s’amusèrent à lui tourner autour, sans toutefois montrer leur intention d’aller plus loin.

Horst sentait leur odeur acre se répandre dans la pièce. Leur immaturité l’effrayait autant qu’elle pouvait le rassurer. Leur petite taille était largement compensée par leur terrifiante apparence, par leurs longues épines dorsales, par leur habile queue dardée, par leur exo-squelette torturé, par leurs trois paires de bras bardés d’ergots tranchants et par leurs serres aiguisées plantées au bout de leurs doigts palmés. Sans parler de leur horrible gueule.

L’un des xénomorphes mutants cliqueta soudain plus fort que les autres pour attirer l’attention de ses congénères. Il se tenait devant l’écran holographique et observait la Reine-Mère, prisonnière dans la salle d’observation n°4. Celle-ci semblait le défier du regard. Ils se regroupèrent tous autour de lui, puis se mirent à cliqueter d’excitation en la reconnaissant. C’est elle qu’ils cherchaient et c’est pour la posséder qu’ils étaient prêts à se battre.

Les cliquetis augmentèrent en intensité et les saccades s’accélérèrent. Certains se ruèrent vers les différents sas d’accès, reniflant l’odeur de la Reine-Mère imprégnée dans les murs et sur les claviers muraux. Se bousculant les uns, les autres, pour tenter, en vain, de débloquer les ouvertures. Les autres restèrent près du pupitre à regarder l’écran de contrôle, à flairer le clavier de commande, le verre vide posé à coté, et l’endroit où la petite boite contenant l’index d’Ardan avait été posée.

L’un des xénomorphes mutants infestés par Foller se retourna vers Horst, s’approcha de lui en cliquetant, puis se redressa sur ses deux puissantes pattes arrière pour tenter de passer le cordon de sécurité. Le choc électrique que lui envoyèrent les policiers androïdes lui brûla le museau et le fit brusquement reculer de quelques pas. Il ne s’était pas, à l’évidence, attendu à une telle réaction, et sa seconde tentative fut plus fructueuse. Il fit plusieurs signes de tête, balançant son long crâne oblong de coté en cliquetant méchamment, appelant ainsi ses congénères à lui prêter main forte.

Horst compris que sa présence, son existence même, ne leur était plus nécessaire. Que pouvait-il faire ? Il savait que ses huit policiers ne le protégeaient pas d’un assaut soudain. Il pointa son fusil en direction des mutants, puis fit ouvrir le cordon de sécurité formé par ses robot-cops. Il hésita un instant à en sortir et attendit que le xénomorphe mutant qu’il avait face à lui, se retourne vers ses compagnons et leur ordonne de s’écarter.

Horst s’avança alors prudemment vers l’horrible monstre en le tenant en joue, et la main tendue, désigna du regard la petite boite hermétique qu’il tenait dans sa paume ouverte. Le xénomorphe mutant flaira de loin le cadeau qu’on lui proposait, en commençant à s’exciter, puis fit un pas vers Horst. Le cliquetis que fit le fusil quand ce dernier l’arma, cloua le xénomorphe mutant sur place et celui-ci préféra s’immobiliser pour ne pas risquer de recevoir une dose d’anesthésiant, conçu spécialement pour lui et ses congénères.

Horst avança encore d’un pas, serrant le fusil contre son flanc, prêt à tirer, désigna à nouveau la petite boite qu’il tenait dans sa main tendue, puis lança celle-ci vers le xénomorphe mutant, avant de reculer précipitamment pour se réfugier derrière son cordon de robot-cops.

La petite boite tomba entre les griffes acérées du xénomorphe mutant qui alla aussitôt se poster devant l’écran de contrôle. Il souleva le couvercle et sortit le petit bout d’index de sa boite pour le poser sur la languette de détection, sachant d’instinct ce qu’il devait faire.

Derrière lui, les onze mutants s’étaient approchés de quelques pas et tendaient le cou pour voir ce qu’il faisait. Une alarme clignotait dans un coin de l’écran et affichait « Alerte au gaz… ». Le xénomorphe mutant tapa le code, puis entra un ordre dans l’ordinateur. La demande de confirmation apparut aussitôt : « Confirmer ouverture sas Z 117... ».

Les dix autres xénomorphes mutants infestés par Foller regardèrent intrigués les conséquences du geste de leur congénère, sur l’écran de contrôle. Le nuage de gaz empoisonné s’engouffra en roulant à l’intérieur des salles d’observation et dans le hall du zoo où les xénomorphes survivants se trouvaient regroupés. La terreur qui assaillit soudainement ces derniers se transforma très vite en folie meurtrière.

Les onze xénomorphes mutants se tenaient dressés sur leurs pattes arrière, et formaient un rempart d’épines dorsales aiguisées tout autour du pupitre de commande. Tous observèrent la scène avec le plus grand intérêt.

Fin du douzième épisode

CHAPITRE N°21

La Cité Proxima luisait sous un voile de brumes, comme suspendue au milieu des ténèbres. Ses gigantesques dômes illuminés se dressaient tel un vaisseau de lumière perdu dans la nuit.

Le Lieutenant Gobbi regardait cette magnifique apparition à travers le hublot.

- « Voilà une Cité qui s’offre un peu trop facilement. Je pourrais croire que vous me tendez un piège, « Baronne »…! » dit-il en se tournant vers la technologue. « Quoiqu’il en soit, je finirai ce que j’ai commencé. C’est moi, aujourd’hui…! Ou mon armée de cannibales, demain ! ».

- « Ça ne peut pas être pire, d’après moi. Alors, ne comptez plus sur ma coopération…! C’est à eux de décider ! ».

- « Ah, ah, ah…! Allons, allons, Baronne. N’essayez pas de jouer les mères-courage au dernier moment…!

Leur vaisseau se posa au sommet du dôme central, sur la plate forme d’atterrissage.

- « Libérez-la ! » ordonna-t-il à ses deux robot-cops.

Claire Baron sentit un fourmillement électrique envahir ses avant-bras quand le sang se remit à circuler. Elle raidit ses muscles et serra les poings plusieurs fois de suite pour tenter d’évacuer la douleur, mais ne se leva pas.

- « Ne vous faites pas prier, Baronne…! » lui dit le Lieutenant, en se levant de son siège. D’un geste, il ordonna aux gardes de l’emmener au poste de commande et la força à s’asseoir.

- « Vous pouvez me torturer, je ne vous aiderai plus…! » répondit la technologue. La main du lieutenant s’abattit durement sur sa joue. Il l’attrapa au cou en serrant violemment, puis rapprocha son visage du sien.

- « Vous n’avez pas l’air de comprendre, Baronne. Si vous ne m’ouvrez pas les portes de Proxima, nous retournons au zoo et je tue la Reine-Mère sous vos yeux…! Adieu le grand amour ! ».

- « Parlez pour vous…! » lui siffla-t-elle en crachotant.

- « Ah, ah…! Ma pauvre Claire, mais ce n’est plus l’amour qui me pousse à agir, c’est la haine. C’est un sentiment bien plus précieux pour moi, et qui ne s’estompe pas aussi facilement avec le temps…! On a beaucoup moins de regrets quand ça se termine…! Alors, maintenant, je vous lâche et vous obéissez ! ».

Le lieutenant retira lentement sa main et Claire Baron s’exécuta. Le vaisseau disparut à l’intérieur de la Cité. Une minute plus tard, ils pénétrèrent dans le sas de débarquement.

- « Encore un effort, Baronne. Pensez à Eileen…! Vous pouvez la sauver, elle et ses enfants. Je suis certain qu’elle vous en sera éternellement reconnaissante. Vous sauverez les vôtres, aussi…! Vous avez leur vie entre vos mains. Refusez et je vous jure que vous les regarderez mourir un par un, jusqu’au dernier brin d’A.D.N ! J’aurai ensuite grand plaisir à infester votre mémoire et à vous faire souffrir pour l’éternité ! ».

Claire Baron s’arrêta devant la porte d’évacuation et en ordonna l’ouverture sur le clavier de commande mural. « Sas mobile en approche… Verrouillage… Ouverture autorisée… » s’afficha sur l’écran. Le lieutenant saisit sa prisonnière par le bras

- « Je vous donne cinq minutes pour me mener au « Haut-Commandement » et cinq de plus pour entamer la procédure de transfert. Et dites à votre Générale en chef de nous rejoindre ! » lui ordonna le Lieutenant.

- « Ça ne sera pas nécessaire…! » répondit la technologue en déclenchant l’ouverture.

Le Lieutenant Gobbi se figea sur place. Il esquissa un sourire jaune qui se transforma aussitôt en un pâle rictus désabusé. Les nerfs de sa joue droite se contractèrent, puis sa paupière se mit à cligner, malgré tous les efforts qu’il faisait pour paraitre serein. La Générale en chef et quelques responsables civils se tenaient face à lui, dans l’encadrement du sas mobile, escortés par une escouade de policiers androïdes. Ils le toisèrent un court instant, puis lancèrent un regard interrogatif à leur Mère. Cette hésitation, cette incertitude permit au Lieutenant de reprendre confiance.

- « Vous n’avez qu’un ordre à donner, Claire…! Alors, faites le bon choix ! Dans une petite heure, il sera trop tard. ».

La technologue resta silencieuse durant quelques secondes, se délectant du désarroi de son adversaire et du faible espoir que son hésitation entretenait, puis elle ordonna :

- « Emparez vous de lui…! ».

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CHAPITRE N°22

A l’intérieur du « Zoo », le brouillard de gaz empoisonnés qui avait envahi le hall et les salles d’observation adjacentes à celle de la Reine-Mère, finissaient de se dissiper, aspirés par de puissants évacuateurs lancés à plein régime. Un voile de brumes verdâtres persistait encore et ondulait au dessus du sol entre les masses informes que formaient les cadavres amoncelés. Aucun xénomorphe n’avait survécu. Quelques moribonds agonisaient dans d’horribles spasmes, et tremblotaient, couchés à terre, dans leur bave et leur sang fluorescent.

Dans la salle de contrôle, la tension était palpable. Les onzes xénomorphes mutants infestés par Foller avaient patienté trop longtemps. La moitié d’entre eux attendait près de la sortie, tournant en rond comme des lions en cage et cliquetant à tout-va. Les autres, regroupés autour de celui qui semblait être leur chef, observaient le champ de cadavres à l’écran holographique avec une évidente satisfaction. Ils se concentrèrent à nouveau sur celle qu’ils convoitaient, scrutant la Reine-Mère avec avidité de leur horrible gueule sans yeux.

Leur congénère tapa sa demande sur le clavier tactile. L’ordinateur afficha le taux de toxicité à l’intérieur des salles d’observation : « 0,675... 0,600... 0,500 ». À « 0,100... », celui-ci commanda l’ouverture du sas et libéra les mutants surexcités.

Tous, à l’exception du plus sage, se précipitèrent au dehors de la salle en se bousculant, se jetèrent à l’intérieur du sas, puis se mirent à cliqueter et à trépigner d’impatience devant la seconde porte encore verrouillée. Les plus excités commencèrent à s’attaquer au panneau de commande mural qui ne répondait pas à leur désir.

Horst, pensa être sorti d’affaires. Il gardait un œil sur le xénomorphe mutant qui restait, attendant que celui-ci se décide à suivre les autres. Malheureusement, le meneur de la meute, après avoir récupéré et rangé l’index d’Ardan dans sa boite, se retourna soudain vers lui, et sa gueule terrifiante lui apparut par-dessus le cordon de policiers androïdes qui le protégeait. Il sut alors, à la curieuse et insistante façon dont il était dévisagé, que tout était fini pour lui.

Horst reprit son fusil d’une main, puis le braqua vers le xénomorphe mutant. Tous deux se jaugèrent durant un court instant. Le monstre émit un long grognement et quelques furieux cliquetis, puis il resta là, à dodeliner de la tête, indécis.

Horst avait encore l’espoir d’en réchapper et tenait toujours son arme bien visible, pointée vers son adversaire. Soudain, le xénomorphe mutant fit tomber la petite boite qu’il tenait entre ses griffes dans une poche ventrale située sous son abdomen. Il s’approcha du cordon de policiers-androïdes pour le flairer, ouvrant sa terrible gueule et découvrant ses longs crocs de carbone inoxydable, puis soudain, il balaya les quelques androïdes se trouvant face à lui de sa puissante et longue queue dardée.

Horst ne chercha même pas à reculer, il resta figé de frayeur et d’admiration, observant avec anxiété la terrifiante mâchoire préhensile s’extraire lentement de la gueule du monstre pour venir le renifler.

Il n’y avait plus rien à faire. N’avait-il pas lui-même lutté pour arriver à ce résultat, à créer ces magnifiques et indestructibles xénomorphes mutants, chair de sa chair. Et cet enfant, maintenant face à lui, lui demandait son dû ; ce que tout bon père devait pouvoir offrir à sa progéniture : un peu de nourriture. Sa chair et son sang ! Il ne pouvait se résoudre à blesser un seul d’entre eux et baissa son arme.

Le xénomorphe bondit alors sur Horst, lui planta ses crocs dans l’épaule et l’emporta avec lui à l’intérieur du sas pour le partager avec ses congénères.

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La Reine-Mère s’était agenouillée sur le sol et se tenait assise sur les talons, pendue à la rambarde. Elle avait le dos courbé et la tête enfouie contre son biceps, comme si elle s’était assoupie. Elle avait effectivement dormi, ou plutôt somnolé, préservant ses forces pour cet instant précis.

Sa main, cassée et lacérée, était fermement accrochée à la menotte dont elle l’avait arrachée, mais sa blessure ne la faisait plus souffrir. Elle se sentait prête à affronter son ennemi et en était presque impatiente. Elle ouvrit un œil, puis releva la tête pour regarder en direction des caméras de surveillance. Horst n’était plus là pour la surveiller, désormais, elle le savait. La Reine-Mère ressentait à la place, cette étrange et nouvelle présence, une et multiple à la fois, qui tentait de se connecter à elle. Elle en comprit rapidement la nature et sut quel terrible ennemi elle allait devoir affronter.

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Le plus sage des mutants xénomorphes, avait rejoint sa meute bloquée au fond du sas et avait rapidement calmé leurs ardeurs animales en leur jetant une part de son butin. Ses congénères se jetèrent dessus comme des vampires et se disputèrent chaque morceau de chair arraché au corps du malheureux Horst, considérant, de ce fait, leur généreux donateur comme le chef de la meute. Ce dernier pouvait maintenant agir comme tel, selon son rang. Il atteignit la porte du sas, s’approcha du clavier de commande mural, ouvrit la boite qu’il tenait entre ses griffes et en sortit la phalange d’Ardan. Il tapa le code d’entrée à l’aide d’une de ses quatre autres pattes, puis posa le bout de chair sur la languette de détection qui venait d’apparaitre.

Ses onze compagnons observèrent son petit manège avec intérêt, certains comprenant mieux que d’autres à quelles fins cela pouvait leur être utile. L’un d’eux se précipita vers le sas en voyant la porte s’ouvrir et fut presque cloué sur place par le dard acéré que le chef de meute planta dans le mur d’un violent coup de queue à un demi-centimètre de son museau. Il préféra reculer sans oser protester, baissant la tête en signe de soumission.

L’index remis dans sa boite, le chef de meute pris la peine de flairer l’air ambiant avant de s’aventurer plus loin, et c’est en rang bien ordonné, selon la hiérarchie établie, qu’ils repartirent. Les plus faibles, devant, et le chef à l’arrière. Ils traversèrent les étages en flairant leur proie pour se diriger, atteignant très vite les salles d’observation et le hall jonchée de cadavres. Ils zigzaguèrent ensuite entre les corps sans vie des xénomorphes, jusqu’au sas de sécurité qui les séparait de la Reine-Mère. Là, le chef de meute rassembla ses compagnons pour leur donner ses ordres. Tous, écoutèrent attentivement ce que disaient les longues saccades de cliquetis qui sortaient de son crâne. Ils acquiescèrent de la tête, puis se mirent à sautiller sur place, tout excités.

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La Reine-Mère s’était préparée à l’intrusion des xénomorphes mutants infestés par Foller, et les attendait de pied-ferme. Alarmée par son sixième sens, elle tourna la tête vers le sas, prête à affronter sa destinée. Un faciès noir et sans yeux se colla soudainement au hublot et l’observa quelques secondes, soufflant son haleine corrosive sur le vitrage blindé. Une buée jaunâtre se forma rapidement et le fit disparaitre. Le sas s’ouvrit, alors…

La Reine-Mère, sans rien perdre de son calme, découvrit la meute de xénomorphes mutants sagement postée face à elle. Elle comprit aussitôt ce que Foller avait réussi à faire en voyant le chef de meute s’avancer par devant elle et parader nonchalamment au milieu de ses compagnons soumis avec l’arrogance du vainqueur. Elle les laissa s’approcher. Les observant comme ils l’observaient, jaugeant leur force et leur courage, flairant leur peur et ne leur laissant rien paraitre d’autre que la totale et absolue sérénité qui l’habitait à cet instant.

Aucun d’eux n’osa d’ailleurs s’attaquer à elle dans un premier temps. Ils se contentèrent de lui tourner autour et de parader entre eux en bavant d’excitation et en la reniflant.

Le chef de meute avait rangé son passe dans sa petite boite et avait soigneusement remis celle-ci dans sa poche ventrale, omettant cependant d’exécuter une chose essentielle. Emporté par sa passion, par son obsession et son orgueil, ce dernier avait tout simplement oublié de refermer l’ouverture du sas dans le feu de l’action. Il savait la Reine-Mère à sa merci et savourait l’instant avec délectation sans penser à rien d’autre. Il s’avança vers elle, les babines retroussées en un curieux sourire, puis émit un bref cliquetis. Aussitôt, deux des mutants bondirent sur la Reine-Mère pour s’en saisir.

Ils l’attrapèrent par les jambes et la soulevèrent du sol pour la positionner à l’horizontale, puis l’écartelèrent. Un cri de douleur mêlée de rage lui échappa quand ses bras se tendirent brusquement. L’effort qu’elle fit pour résister raviva sa blessure à la main, mais elle ne lâcha pas prise et s’agrippa à ses liens aussi fort qu’elle le pût. La meute trépignait et paradait en cliquetant autour d’elle, impatiente de participer à sa déchéance.

Le chef de meute prenait plaisir à la voir souffrir et laissa monter le désir en lui. Il s’approcha de la Reine-Mère très lentement, en la flairant, puis passa le museau sous sa longue toge pour renifler son entre-jambes. Il se redressa, lacéra le tissu d’un coup de griffe et le déchira sur toute sa longueur. Il s’avança alors en faisant crisser ses doigts palmés sur la fine combinaison qu’elle portait encore sur elle, le long des musculeux mollets et sur l’intérieur des cuisses, puis il colla son bassin au sien.

La Reine-Mère commença alors à se débattre, à se cambrer, à se tordre pour dégager ses jambes de l’étreinte des mutants, puis elle se mit à crier de toutes ses forces. Le long sexe flexible du chef de meute fouillait déjà son intimité, fouettait son pubis et y collait ses humeurs poisseuses à la recherche d’une voie ouverte. Il tenta bientôt de transpercer le tissu de sa combinaison. La résistance qu’elle lui opposait et les cris enragés qu’elle poussait n’eurent pour seul effet que de les exciter encore plus, lui et le reste de la meute. Et c’est pourquoi, ils ne virent rien arriver.

Tapis dans l’ombre des poutres de soutènement de la salle d’observation, quatre grands mâles xéno-morphes avait assisté à la scène dans l’attente de ce moment précis. Le cri de la Reine-Mère vibra en eux comme un appel familier. Ils n’allaient certainement pas laisser tomber celle qui venait de se substituer à leur Reine. Leur instinct les poussa aussitôt à la défendre.

Ils déroulèrent leur longue queue dardée, déployèrent leurs menaçantes épines dorsales, puis se mirent à ramper au plafond pour se placer au dessus de la meute de mutants. Les proéminences qui protégeaient leurs articulations et leurs mandibules commencèrent à se colorer et, soudain, ils se jetèrent sur leurs ennemis.

Les quatre grands mâles xéno-morphes atterrirent au sol sur leurs puissantes pattes arrière, au milieu de la meute de xénomorphes-mutants, et balayèrent leurs adversaires avec de puissants coups de queue. L’un des mutants infesté par Foller reçut le dard d’un grand mâle en plein crâne et s’écroula. Prise par surprise, la meute effrayée recula tout d’abord, laissant leur chef de meute sans protection et coincé entre les jambes de la Reine-Mère. Celui-ci sentit le danger arriver et baissa la tête de justesse. Le dard acéré d’un des grands mâles xéno-morphes lui frôla le crâne et, à défaut de l’atteindre, lui fracassa sa grande épine dorsale.

Le choc lui fit perdre l’équilibre et il chancela sur le coté, désarçonné. La Reine-Mère l’aida à basculer complètement d’un furieux coup de pied placé au bon endroit. Le chef de meute roula au sol et profita de son élan pour se relever. Il découvrit alors les quatre grands mâles xénomorphes qui lui faisaient face. Leur taille et leur corpulence étaient impressionnantes, mais c’étaient bien, là, les seules choses qui les différenciaient de lui et de sa meute de mutants.

Munis des mêmes défenses naturelles, d’un solide exo-squelette, de terribles mâchoires, de trois paires de bras, de mains palmées aux griffes acérées, de longues épines dorsales et d’une habile queue dardée, le tout posé sur deux puissantes pattes arrière, ils ne présentaient que d’infimes différences difficilement perceptibles, mises à part les proéminences colorées que les grands mâles xénomorphes arboraient. Une chose pourtant, faisait réellement la différence; c’était la cruelle intelligence, la sinistre conscience du Professeur Foller qui habitait la mémoire des mutants.

Le chef de meute jugea la situation à son avantage. À onze contre quatre, il était sûr de l’emporter, mais il fallait agir sans tarder. La Reine-Mère libérée de ses entraves s’était réfugiée entre les quatre grands mâles xénomorphes venus la protéger et semblait capable de les commander à la seule force de sa pensée. Le chef de meute s’aperçut alors, mais bien trop tard, de son malheureux oubli, en les voyant s’éloigner tous les quatre à reculons vers le sas grand ouvert.

Le chef de meute donna le signal en s’élançant courageusement vers les quatre grands mâles xéno-morphes. Toute la meute l’imita et se jeta avec lui dans la bataille. Les mutants assaillirent leurs ennemis de tous cotés, les frappèrent à coups de dard, leur plantèrent leurs crocs et leurs griffes acérés dans les flancs, récoltant en échange de violents coups qui les blessaient bien plus profondément. Ils bondissaient comme des diables, valsaient au loin, puis revenaient à l’attaque avec acharnement.

La Reine-Mère était comme une enfant au milieu du champ de bataille. Recroquevillée sur elle-même, elle tentait d’éviter les coups sans pouvoir rien faire. Les quatre grands mâles faisaient dangereusement tournoyer leur queue dardée au-dessus de sa tête pour empêcher les mutants de s’approcher d’elle. Énervés, blessés, soumis aux assauts répétés de la meute, ils finirent par attaquer pour essayer de s’en débarrasser. Les coups qu’ils leur portèrent furent fatals à trois d’entre eux, mais ce sursaut de colère les éloigna de la Reine-Mère et laissa celle-ci à découvert.

Le chef de meute, qui n’avait cessé de se tenir à l’écart de la lutte, en profita immédiatement et se jeta sur elle en cliquetant, appelant ses congénères à redoubler d’ardeur. Il la releva en la saisissant par les cheveux, lui passa un bras autour du cou, et des quatre autres lui enserra le torse. Il crut pouvoir l’utiliser comme bouclier et l’entraina avec lui vers le sas de sortie.

Il avait passé sa longue queue préhensible entre les jambes de la Reine-Mère et menaçait de lui planter son dard en plein cœur. Les quatre grands mâles, assaillis de toutes parts, ne pouvant se concentrer sur elle, ni s’en détourner complètement, hésitèrent à intervenir et la forcèrent, ainsi, à réagir.

À cinquante-trois ans, la Reine-Mère était encore jeune et sa force restait exceptionnelle. Elle n’était certes pas dotée des terribles défenses naturelles dont son ennemi disposait, mais l’égalait néanmoins par sa taille et sa carrure. Armée simplement de son courage, elle se saisit comme elle put du dard qui la menaçait, puis frappa violemment les pattes du grand mutant avec ses talons à plusieurs reprises. Elle ne portait à ses pieds, qu’une solide paire de sandales à lanières nouées sur les chevilles, mais ses coups, bien ciblés, atteignirent plusieurs fois de suite les articulations de son ennemi et le firent trébucher. Elle lança alors sa tête en arrière, lui assenant un puissant uppercut sous les mâchoires qui le fit vaciller et relâcher son étreinte.

La chance aidant, un pan de sa toge déchirée qui trainait sur le sol fut brusquement transpercée par les griffes du chef de meute, quand celui-ci posa sa patte dessus en voulant se remettre d’aplomb. La Reine-Mère tira sur le tissu de toutes ses forces et le fit basculer. Elle se libéra d’un coup de rein quand il chuta à terre avec elle, puis s’écarta de lui en roulant sur le coté.

Le chef de meute eut à peine le temps de se redresser. Un violent coup de queue dans l’abdomen, envoyé par l’un des grands mâles, l’envoya valser au loin, lui faisant perdre la boite qui contenait son passe. Celle-ci tomba de sa poche ventrale et s’ouvrit en frappant le sol, laissant échapper le petit bout de phalange qui disparut parmi les bouts de chair ensanglantée arrachés dans la bataille.

Le grand mâle xéno-morphe venu à la rescousse se retourna vers la Reine-Mère, se précipita sur elle, la saisit à bras le corps, et l’emporta avec lui vers le sas de sortie en se courbant pour la protéger. Ses congénères continuèrent à lutter, à attaquer, à mordre, à griffer et à frapper de tous cotés pour tenir la meute en respect malgré les nombreuses blessures qui leur avaient été infligées. Ils réussirent enfin à rejoindre la Reine-Mère et son protecteur à l’intérieur du sas. Le dernier des quatre grands mâles, poursuivis et attaqué par la meute de xénomorphes mutants qui le talonnait, resta en arrière et se retourna vers ses assaillants. Il défendit l’entrée du sas de ses dernières forces, se sacrifiant avec courage pour sa nouvelle reine, et combattit vaillamment ses adversaires pour les empêcher de passer. Il se retrouva vite submergé. La Reine-Mère, pleine de remords et d’amertume, finit par refermer l’accès. Elle se retourna et ferma les yeux, tandis que de l’autre côté de la porte, le grand mâle sacrifié se faisait déchiqueter par la meute.

Dans la salle de contrôle de la Cité, le Commandant Sachs, infesté par Foller, leva les yeux vers l’écran de contrôle et observa les citoyens prisonniers à l’intérieur de l’amphithéâtre. Tout était calme. Les citoyens dormaient recroquevillés les uns contre les autres. Idem dans les salles d’études, où les plus jeunes étaient maintenus prisonniers avec leurs maitres. Les couloirs d’Eterna étaient exempts de toute vie. A l’extérieur de la cité, le sas mobile qui menait au « Zoo » n’avait pas bougé et se trouvait toujours collé à son embarcadère. Il tapa un code sur son bracelet-modem pour tenter de joindre le Chef de la Sécurité et pour avoir des nouvelles de la couvée.

CHAPITRE N°23

Claire Baron finit de rincer la petite pince coupante, puis la posa sur le bord de l’évier à coté des différents instruments qu’elle venait d’utiliser. Elle se lava ensuite les mains soigneusement pour se débarrasser des résidus de sang acides qui lui avaient giclés dessus.

- « Vous auriez pu vous épargner toutes ses souffrances, Lieutenant…! ».

- « Humf ! Glaire ! Humf…! Glaire ! » cracha le Lieutenant Gobbi pour toute réponse.

Couché, nu, attaché par des lanières sur une table d’opération, il gémissait en balançant sa tête ensanglantée de gauche à droite, toutes gencives apparentes. Ses deux lèvres lui avait été proprement retirées de la bouche, de la base du nez jusqu’au menton, et toutes ses incisives avaient été arrachées. Deux trous béants emplis de sang coagulé lui faisaient désormais office de nez et des petites bulles y explosaient en surface à chaque expiration. Sa paupière droite avait disparu, découpée à la cisaille, et son œil tournait en tous sens à l’intérieur de son orbite. Fiché sur son crâne rasé, une vingtaine de récepteurs reliaient son cerveau à un détecteur de pensées.

- « Je crois avoir bien fait d’employer votre méthode. Elle est toujours aussi efficace…! Un peu de penthotal, et vous avez fini par dire la vérité ! » dit la technologue en se tournant vers le Lieutenant.

Ce dernier gargouilla quelque chose d’inaudible qui gicla hors de sa gorge. Elle fronça les sourcils en prenant un air dégoûté.

- « Dans quel piteux état vous vous êtes mis, mon pauvre ami. Vous êtes méconnaissable ! » ironisa-t-elle en se rapprochant de lui.

Elle détourna le regard en apercevant le rond de chair sanguinolente qui marquait l’emplacement de son sexe émasculé. Elle finit de s’essuyer les mains, puis jeta la serviette sur la plaie rougeoyante.

- « Je peux mettre fin à vos souffrances, si vous le désirez…! Ce serait cruel de vous laisser ainsi ! ».

Le Lieutenant cracha un caillot de sang, puis des petits gargouillis ressemblant à un rire jaillirent d’entre ses gencives édentées.

- « Vous vous déciderez plus tard, rien ne presse…! » dit-elle en tapant un numéro sur son bracelet-portable. « Nous partons, Générale. Il a parlé…! Faites le transporter en zone d’exclusion, il a besoin de soins intensifs, et rejoignez moi immédiatement sur le tarmac avec tous les volontaires. Combien sont-ils…? Ok, félicitations… ! Est-ce que l’infanterie est prête…? Parfait, parfait…! Et le vaisseau…? Très bien. Faites vite ! ».

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CHAPITRE N°24

La Reine-Mère se figea quelques secondes en découvrant la scène de désolation qui s’étalait sous ses yeux. Elle sentit l’odeur acre de la mort mêlée aux résidus de gaz qui flottaient dans l’air et se mit machinalement la main devant la bouche. Les trois grand mâles xéno-morphes gémirent et cliquetèrent en secouant la tête comme des désespérés, puis se mirent à flairer et à fouiller le tas de cadavres entassés à leurs pieds en espérant y trouver un survivant. En vain. Tous leurs congénères avaient péri et il ne leur restait plus que la Reine-Mère pour toute famille. Elle qui avait été le support génétique de leur renaissance, était leur seule ancêtre encore vivante dont ils pouvaient espérer quelque chose.

Les trois grands mâles se retournèrent instinctivement vers elle pour exprimer leur désarroi. Leurs cliquetis ininterrompus finirent pas l’agacer. Un simple claquement de langue les réduisit subitement au silence. Fini de se lamenter. Il fallait agir.

La Reine-Mère se débarrassa, d’abord, de sa toge. Elle finit de la déchirer jusqu’au col, puis arracha ce dernier. Son corps tortueux apparut, alors, dans toute sa splendeur. Ses muscles saillaient sous le tissu de sa combinaison, entre les protubérances de son squelette, et ses longs membres effilés comme des fuseaux finissaient de lui donner une apparence de mante religieuse.

Elle se fraya un chemin entre les tas de cadavres amoncelés devant elle et traversa le hall jusqu’à l’embarcadère. Les trois grands mâles bondirent à sa suite en zigzaguant avec elle au milieu des dépouilles. C’est avec d’infinies précautions, après avoir fait reculer les grands mâles de quelques pas et s’être mise elle-même à couvert, qu’elle déverrouilla le sas de sortie. Elle jeta un coup d’œil à l’intérieur avant d’aller ouvrir la seconde porte, puis enfin s’avança prudemment en flairant les alentours, suivie de ses trois fidèles protecteurs. Ils pénétrèrent sur l’embarcadère et s’empressèrent de le traverser pour rejoindre le sas-mobile.

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Emprisonnés dans la salle d’observation n°4, les huit xénomorphes mutants encore vivants se remettaient de leurs blessures. Cinq d’entre eux trépignaient déjà d’impatience auprès du sas de sortie. Les trois autres inspectaient scrupuleusement chaque centimètre carré de la surface du sol, à la recherche du passe disparu, flairant de ci, de là, les bouts de chair qui trainaient dans la poussière.

La phalange d’Ardan fit bientôt l’objet d’une sérieuse discorde. Se l’approprier était devenu l’enjeu n°1 pour affirmer son ascendance sur les autres, et quand, enfin, l’un deux tomba dessus, la querelle commença. Le chef de meute, qui pouvait pourtant en revendiquer la possession, resta en dehors de la dispute et regarda ses deux rivaux se chamailler comme des enfants pour le petit bout de chair. L’un d’eux finit par s’en emparer et fila vers le sas. Une fois devant, il eut beau fouiller dans sa mémoire, aucun code d’ouverture n’en resurgit, et toutes ses hasardeuses tentatives échouèrent.

Le chef de meute en profita pour montrer sa supériorité. Il cliqueta sévèrement pour faire reculer ses congénères, s’y reprenant à plusieurs fois pour les empêcher de s’approcher, puis tapa discrètement le code du bout des griffes, déclenchant instantanément l’ouverture du sas. La meute se précipita au dehors. Il récupéra la phalange sous l’œil inquisiteur de ses deux rivaux les plus dangereux, la rangea dans sa boite cabossée, puis força ces derniers à passer devant lui.

Il suivit le mouvement et traversa les salles d’observation jonchées de cadavres en flairant les alentours pour s’assurer qu’ils étaient sur la bonne piste. Ils atteignirent bientôt le hall du « Zoo » et l’embarcadère.

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Dans la salle de contrôle de la cité Eterna, le Commandant Sachs avait les yeux rivés sur l’écran holographique et sur la lente progression du sas-mobile. Il espérait que Horst et sa bande de xénomorphes mutants en étaient les occupants et rejoignaient enfin la cité.

- « Bon sang, Horst, réponds…! » maugréa-t-il dans son micro.

- « Envoyez un escadron de police à l’embarcadère n° 7… ! » cria-t-il en se connectant à la caméra appropriée.

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Une minute plus tard, la porte du sas-mobile s’ouvrit sur la double rangée de robot-cops envoyée par le commandant Sachs. Les trois grands mâles xéno-morphes qui escortaient la Reine-Mère attaquèrent sans attendre et balayèrent le cordon de policiers. Ils foncèrent tous trois hors du sas et se mirent à tournoyer comme des toupies en balançant leur puissante queue dardée dans tous les sens. Des étincelles jaillissaient des carcasses de métal quand les coups atteignaient leurs cibles. Bien que très brèves, les décharges électriques de 100 000 volts étaient assez puissantes pour sonner et brûler les xéno-morphes à chaque contact.

Des robot-cops perdirent leur tête dans la confrontation. Une vingtaine d’entre eux était encore valide après seulement quelques secondes de combat. De leur coté, les trois grands mâles xénomorphes s’étaient vus affligés de nombreuses décharges qui les avaient partiellement amoindris. Le plus faible décida, lui-même, de se sacrifier et fonça, seul, vers le cordon d’androïdes qui venait de se reformer. Il en éjecta la moitié de deux ou trois puissants coups de queue, puis se mit à frapper et à planter ses griffes acérés au travers des armures endommagées. Pas moins d’une dizaine de robot-cops fut nécessaire pour l’immobiliser et le maintenir au sol. Son sacrifice permit à la Reine-mère de s’échapper.

Cette dernière se faufila hors du sas-mobile et courût le long du mur jusqu’au sas d’évacuation d’urgence, sous la protection de ses deux derniers gardes du corps xénomorphes. Quelques policiers androïdes aux aguets tentèrent de les arrêter et furent tous repoussés de quelques violents coups de queue bien placés. Les chocs infra-basse que la Reine-Mère reçut, n’entama pas sa détermination. Elle tituba jusqu’à la porte du sas, entra son code et libéra l’accès. Elle pénétra à l’intérieur, puis se retourna pour appeler ses protecteurs. Ses claquements de langue répétés finirent par attirer l’attention de l’un d’eux. Celui-ci repoussa ses adversaires dans un dernier excès de rage, puis recula vivement pour la rejoindre. Le second grand mâle réussit à contenir l’assaut des policiers androïdes encore quelques secondes, à grands coups de queues et de tête rageurs, puis finit par reculer, lui aussi, sous la puissance des chocs électriques. Il se retourna et bondit vers le sas pour s’échapper.

Un policier-androïde l’attrapa au tout dernier moment par la queue pour le retenir. La décharge électrique qu’il envoya, paralysa le grand mâle xénomorphe qui chuta instantanément à l’entrée du sas. Des arcs électriques se formèrent entre ses longs crocs étincelants quand il ouvrit sa gueule pour exprimer sa douleur et son impuissance.

La Reine-Mère se précipita vers lui, appuya sa main blessée sur l’acier de l’encadrement et de l’autre lui toucha le bout du museau. La décharge la traversa de part en part pour aller se perdre dans les structures métalliques du sas. Son geste libéra le grand mâle de sa paralysie. Celui-ci poussa de toutes ses forces sur ses pattes arrière, se dégagea brusquement de l’étreinte de son assaillant puis se retourna pour se jeter sur lui et le reste de l’escadron.

La Reine-Mère se retrouva, elle, avec le bout des doigts soudés au métal. Elle tira violemment sur sa main blessée en grimaçant de douleur et de rage, tapa le code de fermeture du sas à toute vitesse, contrainte à abandonner les deux grands mâles xénomorphes qui venaient de se sacrifier pour elle, puis elle en sortit, suivie de son dernier et fidèle protecteur. Elle referma aussitôt la seconde porte derrière elle et en verrouilla l’accès manuellement.

La relative sécurité que la zone de survie lui procurait maintenant, lui redonna un peu d’espoir. Elle laissa échapper un soupir de soulagement, puis, d’un claquement de langue, ordonna au grand mâle xénomorphe de la suivre. Ils disparurent tous deux au détour d’un couloir plongé dans la pénombre.

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Dans la salle de contrôle, le désœuvrement pouvait se lire sur certains visages.

- « Envoyez tout de suite une escouade de police dans la zone de survie pour les intercepter…! » ordonna le Commandant Sachs. Puis, il ajouta : « Je crois qu’elle a décidé de sacrifier Eterna ! ».

Il se pencha sur son pupitre et fit réapparaitre l’ordre de destruction à l’écran. L’encart clignotait avec insistance : « Confirmez mise à feu X.P.R 1, 2, 3, 4... ». Il fit revenir les images de l’amphithéâtre et observa les citoyens qui dormaient serrés les uns à coté des autres. Il posa son doigt sur le curseur de commande. Il hésita une seconde, avant de taper un nouveau code d’accès.

Il connecta le micro et parla :

- « Vous voilà bien avancé, Eileen… ! Si vous allez plus loin, vous ne verrez plus vos enfants. J’ai le doigt sur le petit bouton rouge à l’instant où je vous parle et je n’hésiterai pas à appuyer dessus. Alors, adieu la colonie… ! Vous serez seule ! ».

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Dans la zone de survie, la Reine-Mère s’était arrêté de courir en entendant l’annonce du Commandant Sachs à travers les haut-parleurs. Elle savait qu’il était capable de tout, mais pensait avant tout à la survie de la Cité, de l’entité qu’elle représentait. Le sacrifice de la colonie, même s’il la désolait et l’attristait au plus haut point, semblait, non pas nécessaire, mais secondaire. Sachs le savait et il ne tentait là que la ralentir dans sa fuite. Elle repartit, suivie de ses deux fidèles serviteurs, sans plus prêter attention aux paroles du commandant.

- « Restez où vous êtes, Eileen, et attendez bien sagement que mon escouade vienne vous cherchez. Je serai magnanime ! ».

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Le Commandant Sachs coupa le micro, puis remit son doigt au dessus du curseur de mise à feu. Il regardait les deux silhouettes lumineuses qui se déplaçaient sur l’écran à travers le maillage de couloirs et d’issues que comportaient la zone de survie. Un officier s’exclama soudain :

- « Commandant…! Le sas-mobile est reparti vers le zoo ! C’est sûrement Horst ! ».

- « J’espère pour lui qu’il ne revient pas seul…! ». dit-il.

Il regarda une dernière fois les otages qu’il allait sacrifier d’un air calculateur, puis envoya son ordre en disant :

- « Ils se contenteront d’un seul garde-manger ! ».

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Les bombes éclatèrent à l’unisson. Les cylindres d’acier se fracassèrent en des milliers de morceaux que le souffle des explosions projeta à travers tout l’amphithéâtre, éjectant du même coup le cordon de policiers-androïdes qui gardait la scène. Une énorme boule de gaz enflammé emplit l’espace en un dixième de seconde, brûlant tout sur son passage. Les citoyens endormis furent comme aspirés par l’intense chaleur et disparurent dans un tonnerre de feu.

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La Reine-Mère s’arrêta soudainement de courir. Un léger tremblement fit vibrer le sol de béton sous ses pieds, suivi d’un grondement sourd qui dura l’espace d’une seconde. Le grand mâle xénomorphe l’observa d’un air inquiet, surpris par ce brusque arrêt, et soudainement effrayé par les vibrations que l’énorme explosion avait propagées à travers les solides enceintes de la cité.

La Reine-Mère était tout à fait consciente des conséquences désastreuses de son geste et se savait entièrement responsable de cet abominable massacre. Mais elle comptait bien y remédier et tout faire pour rendre la vie à ces malheureux citoyens sacrifiés. A chacun d’eux, sans exception… ! Elle repartit de plus belle et se remit à courir le long du couloir circulaire qui ceinturait la zone de survie, suivie de son puissant protecteur.

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De leur côté, les xénomorphes mutants infestés par Foller se précipitèrent à l’intérieur du sas mobile, impatients de quitter le « Zoo » et de se remettre à la poursuite de leur proie. Le chef de meute rangea le pouce d’Ardan dans la petite boite cabossée et tapa un code du bout des griffes. Le sas mobile se referma sur eux avant d’entamer son court voyage vers la Cité.

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CHAPITRE N°25

Claire Baron était debout face aux responsables civils de Proxima. La jeune Générale en chef se tenait un pas derrière elle, au coté de son état-major. La technologue commença son discours d’adieu.

- « Mes enfants, vous savez qu’un abandon total de la colonie est inenvisageable…! Nous sommes venus ici pour garantir la survie de l’Humanité et son influence au sein de la Voie-lactée. Notre premier devoir est de défendre Proxima et les sites d’extractions contre toute tentative d’invasion…! Je ne vous cache pas que la menace est sérieuse; notre ennemi est décidé à tous nous éliminer, il n’y a aucun doute là-dessus; et il fera tout pour y arriver. Il faut s’attendre à un siège interminable et à une guerre d’usure permanente, mais il n’est pas dit, cependant, que nous en sortions vaincus. Et pour cela, nous avons besoin de toutes nos forces…! Je n’autoriserai, donc, un retour vers la Terre, qu’à un équipage restreint et à nos A.D.N. En attendant, je veux que tous les citoyens restent mobilisés…! Il ne s’agit pas de se sacrifier. Nous avons toutes nos chances. D’autant plus, si nous réagissons avant que l’ennemi ne soit opérationnel…! Si toutefois mon plan ne fonctionnait pas, il vous reviendrait à vous, en tant que responsables civils, de lutter aussi longtemps que possible, dix mille ans s’il le faut, contre la folie meurtrière de ce Foller. Il vous faudra, alors, user de la même cruauté, pour vous en sortir. Comprenez bien qu’abandonner la Neutrinite à ce dégénéré serait un désastre pour l’Humanité. Nous y laisserions nos consciences et nos diversités, tout ce qui fait notre richesse, au profit d’un seul et unique esprit malfaisant…! Nous sommes les gardiens de l’Humanité, mes chers enfants. Alors, soyons courageux et gardons foi en l’avenir ! ».

L’un des responsables civils intervint :

- « Mère, cet assaut n’est qu’un coup de poker hasardeux. Et le sacrifice de ce vaisseau retardera le départ d’un équipage pour la Terre…! Reformons d’abord nos forces aériennes et renforçons notre armement. Nous attaquerons quand les conditions seront plus favorables…! » s’exclama un des responsables civils gaïahels.

- « Justement, elles le sont…! Et bien plus qu’ils ne le pensent. Nos ennemis nous ont pris pour des lâches et ont omis d’assurer tous leurs arrières. C’est maintenant qu’il faut en profiter. Il faut tuer le serpent dans l’œuf…! Faites-moi confiance. Je le fais pour nous éviter le pire…! Si je n’en reviens pas vivante, alors finissez de construire nos vaisseaux et envoyez tous les stocks de Neutrinite vers la Terre, puis préparez vous à défendre la Cité. Vous aurez assez de temps pour ça. Soyez forts, mes enfants et gardez espoir ! ».

- « Je crois que nous aurons du mal à vous faire entendre raison, Mère, et peut-être aurions nous tort. Nous ne pouvons que nous résigner à vous souhaiter bonne chance…! ».

- « Restez confiants. Rien n’est encore joué et la chance est peut-être de notre côté…! Dans le cas contraire, je sais que vous accomplirez votre devoir jusqu’au bout s’il le faut et je pars sans craintes. À très bientôt, mes enfants ! ».

- « À bientôt, Mère…! ».

La technologue se retourna vers son état-major et lança :

- « Allons-y…! ».

La Générale en chef lui emboita le pas, suivie de ses lieutenants, et ils quittèrent la salle. Un des responsables civils murmura en les regardant partir :

- « Nous voilà livrés à nous même…! ».

- « Je crois que nous devons d’ores et déjà nous préparer à la faire renaitre de ses cendres…! » suggéra un autre.

CHAPITRE N°26

Dans la salle de commandement de la cité Eterna, la stupeur était à son comble.

- « Ce sont les Gaïahels, mon Général…! Ils viennent de sortir un de leurs vaisseaux supra-luminiques ! » lança un des généraux d’état-major.

Le général Ayaki ne put retenir sa colère.

- « Bordel de merde…! Ces connards ont refusé d’abdiquer ! ».

- « Ils cherchent, peut-être, à fuir ! ».

- « Pas sans leur stocks…! Le Lieutenant Gobbi aurait dû donner signe de vie, maintenant. Ils l’ont sûrement arrêté…! Faites sortir l’infanterie et tenez la prête à intervenir. Ils vont certainement tenter de nous attaquer…!

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Le Commandant Sachs n’avait pas encore été mis au courant par le général de la probable attaque que les Gaïahels préparait. Il s’intéressait, au moment présent, à l’accostage du sas-mobile provenant du « Zoo », et il fut très heureux d’en voir sortir une meute de xénomorphes mutants parfaitement mâtures ; d’autant plus heureux que ceux-ci semblaient avoir réussi à rejoindre la cité sans l’aide du défunt Horst. De leur propre chef, pour ainsi dire… Le chef de la Sécurité, lui, était très certainement mort, et avait même peut-être été dévoré par sa progéniture, pensa t-il. L’idée de finir ainsi le fit frémir. Frémir de peur et de plaisir. D’une peur sadique et d’un plaisir masochiste. Il pouvait être fier de sa création.

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Les huit xénomorphes mutants infestés par Foller sortirent prudemment du sas mobile et pénétrèrent dans la Cité. Les deux grands mâles xénomorphes qui s’étaient sacrifié pour la Reine-Mère, gisaient à terre, parmi les carcasses d’androïdes. Le chef de meute sonda les environs et avança en flairant les effluves de la Reine-Mère jusqu’à l’endroit où celle-ci avait disparue. Il tenta d’ouvrir le sas menant à la zone de survie à l’aide de son précieux passe, mais l’écran du clavier de commande murale afficha : « accès condamné ». Il fouilla alors dans sa mémoire, puis décida après quelques secondes de réflexion de trouver une autre issue.

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Après avoir parcouru une grande partie des nombreux et interminables couloirs qui traversaient la cité de part en part jusqu’à la zone de survie, la Reine-Mère et son dernier protecteur se retrouvèrent à l’intérieur d’une salle qui débordait de nourriture. Des tonnes de paquets et de boites y étaient entreposées sur toute la hauteur des murs. Le grand mâle xénomorphe détecta les milles effluves qui s’en dégageaient au travers des emballages, et se jeta dessus immédiatement. Il déchira un carton avec ses crocs, en flaira le contenu, puis projeta sa mâchoire préhensile à l’intérieur pour y prendre une bouchée qu’il recracha aussitôt jusqu’au dernier grain. Le choix de la Reine-Mère s’avéra bien plus appétissant. Elle attrapa un énorme bidon dont elle descella et retira le couvercle en un tournemain avant de lui mettre sous le nez. La pâte épaisse et odorante fut tout à fait à son goût et il y plongea le museau jusqu’au ras des babines pour s’en gaver. La Reine-Mère n’attendit pas qu’il ait fini son petit pot et traversa la salle en courant pour aller ouvrir le dernier accès qui la séparait encore de la salle de haut-commandement.

Elle tapa son code, puis ordonna l’ouverture du sas. La porte s’ouvrit sur un long et étroit couloir qui s’illumina progressivement. Quand elle se retourna pour l’appeler, elle trouva le grand mâle en plein festin, le museau enfoui au fond du bidon jusqu’à la moitié du crâne. Le claquement de langue émis par la Reine-Mère le fit se redresser brusquement et il secoua sa lourde tête comme un forcené pour tenter de se dégager. En vain. Le métal s’était parfaitement adapté à la forme de son crâne oblong, la pâte collante finissant d’en sceller les contours et d’en augmenter l’effet d’aspiration, le piégeant tout-à-fait.

Il eut beau se démener et user de ses griffes, il ne réussit pas à s’en débarrasser. C’est la Reine-Mère qui vint à son secours. Elle s’empressa de le rejoindre, fit claquer sa langue plusieurs fois pour le calmer, puis perça le fond du bidon avec l’ongle de son pouce valide pour y faire entrer un peu d’air. Le récipient se décolla aussitôt du museau de l’animal. Elle tira dessus pour le libérer complètement, puis jeta le bidon vide dans un coin.

Ce dernier rebondit sur le sol en tambourinant, puis roula en zigzaguant pour finir sa course un peu plus loin, pile entre les pattes du chef de meute qui approchait, sans bruit, derrière elle. C’est justement cela qui la sauva.

Le chef de meute dut soudainement sauter pour éviter l’obstacle et il trébucha. Le bidon se transforma en piège pour le xénomorphe mutant qui suivait. Ce dernier enfonça sa patte à l’intérieur du récipient, puis glissa avec sur les giclures qui tâchaient le sol, avant de chuter en arrière et de s’affaler comme une merde. Quelques autres, emportés par leur élan, trébuchèrent sur lui et tombèrent, coinçant et ralentissant le reste de la bande au milieu de l’étroite allée qu’ils avaient tous empruntée.

Le chef de meute se retrouva soudain, seul, face au grand mâle xénomorphe et à la Reine-Mère, et ne put éviter l’affrontement. Il profita de l’effet de surprise pour attaquer. Son dard frappa la cuisse du grand mâle xénomorphe qui sursauta et perdit l’équilibre. Il l’atteignit une seconde fois en pleine face, lui arrachant un bout de mâchoire inférieure, mais ne put éviter totalement la violente réaction de celui-ci et fut projeté avec force sur le côté par un puissant coup de queue.

La Reine-Mère profita de ces quelques secondes pour prendre la fuite. Elle recula de quelques pas, puis se retourna pour courir vers le sas qu’elle venait d’ouvrir. Tout se passa, ensuite, très vite.

Blessé, le grand mâle xénomorphe laissa exploser sa colère et fonça tête baissée vers la meute qui s’était reformée et lui faisait face. Il transperça le crâne d’un xénomorphe mutant avec son dard, le tuant sur le coup, puis planta ses crocs dans le flanc d’un autre, lui arrachant la moitié du torse. Il continua avec l’énergie du désespoir, piétinant le mutant qu’il venait d’étendre sur le sol, lui enfonçant ses griffes acérées dans les chairs et le frappant de toutes ses forces pour briser son exo-squelette, puis il se mit à parader, perché sur le corps agonisant, pour tenter d’effrayer les autres.

Les couleurs fluorescentes qui ornaient les proéminences de ses articulations flamboyaient, ses sifflements stridents se mêlaient aux violentes saccades de cliquetis qu’il émettait. Il réussit ainsi à les repousser de quelques mètres dans l’allée et à les tenir éloignés de la Reine-Mère, oubliant, du même coup, le chef de meute qui lui avait échappé.

Ce dernier n’avait pas attendu son reste et, après avoir retrouvé ses esprits, s’était précipité à la poursuite de la Reine-Mère. Celle-ci se trouvait déjà à l’intérieur du sas et tentait d’en fermer l’accès. Il se jeta sur elle alors qu’elle appuyait sur le bouton de commande du clavier mural. Les crocs du mutant claquèrent dans le vide à un centimètre de son visage, puis celui-ci fut subitement happé par l’arrière. Le grand mâle xénomorphe venait de le saisir par la queue avec sa gueule pour le ramener à lui. Le chef de meute réussît in-extrémis à passer un de ses bras dans l’ouverture et à attraper la Reine-Mère par son poignet blessé. Il lui planta ses griffes dans la chair.

La lourde porte finit par se refermer sur le mutant, lui écrasant les os. Pleine de rage, la Reine-Mère lui saisit l’avant-bras, appuya dessus de tout son poids, et dans un cri, le brisa en deux. Puis, enfin, d’un geste brusque, elle se libéra des serres aiguisées de son adversaire, avant de repartir en courant vers la salle de haut-commandement. Elle traversa le sas d’un bond et s’enfuit sans prendre le temps d’en condamner l’ouverture.

De son coté, le grand mâle xénomorphe faisait ce qu’il pouvait et tirait le chef de meute à lui avec l’espoir de lui arracher le bras. Ce dernier résistait, se servant de tous ses autres bras pour tenter de repousser le panneau d’acier qui le retenait prisonnier. En focalisant son attention, le grand mâle avait laissé le champ libre aux autres xénomorphes mutants infestés par Foller, et il se retrouva, soudain, assailli de toutes parts.

CHAPITRE N°27

Claire Baron se tenait, seule, face à l’écran central, engoncée dans son siège, son clavier de commande sous la main. Aucun équipage n’avait pris place à ses cotés dans le demi-cercle que formait le pupitre de commande. À quelques mètres derrière elle, se dressait l’hyper-télescope. Ce qui ressemblait tant à un canon, n’était en fait qu’un pacifique instrument de recherche, un simple récepteur de données qui permettait la programmation et la correction de trajectoire pour les voyages supra-luminiques. Il fonctionnait, désormais, à l’aide de la cybernétique, et un réseau de câblage avait remplacé le siège du pilote.

- « Encore deux minutes, Générale, tenez vous prête…! » ordonna la technologue à travers son micro.

Le vaisseau approchait de la Cité Eterna. À l’extérieur, les lignes de défense se mirent soudain à cracher le feu. Des dizaines de faisceaux laser convergèrent vers le vaisseau supra-luminique et frappèrent son bouclier magnétique en un seul point. La colonne de feu se mit à crépiter au contact des ondes surpuissantes, puis explosa à la surface du bouclier en une multitude de flèches incandescentes. Le vaisseau semblait flotter au milieu d’une bulle indestructible, et traversa le feu ennemi sans subir aucun dommage.

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La nervosité était plus que palpable dans la salle de commandement de la cité Eterna.

- « Continuez de les pulvériser et mettez toute la gomme. On va les faire bouillir dans leur cafetière, ces demeurés…! » s’écria le Général Ayaki. « Est-ce-que l’infanterie est en place…? ».

- « Oui, mon Général. Ils attendent à l’intérieur de l’amphi…! Tout le monde est mort là-dedans ! ».

- « Tant mieux, ça va les refroidir…! ». Il prit son portable et appela la salle de contrôle. « Où en est notre petite famille…? ».

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Le commandant Sachs, le regard fixé sur son écran holographique, suivait la progression de l’escouade envoyée en renfort dans la zone de survie. Elle arrivait à l’instant dans l’entrepôt à nourriture et y découvrit les trois xénomorphes mutants infestés par Foller. Il répondit au général Ayaki :

- « J’en ai trois sous les yeux. Ils sont dans l’entrepôt… ! Notre chère Eileen semble s’en être sortie, mais d’autres sont peut-être à sa poursuite. Je crois que l’escouade ne sera pas de trop ! ».

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Sur les douze xénomorphes mutants, il n’en restait plus que trois. Le chef de meute, piégé, un des trois bras de son flanc gauche coincés dans l’entrebâillement de la porte du sas que la Reine-Mère avait refermée sur lui. Ainsi que deux autres, perchés sur le corps agonisant du dernier grand mâle xénomorphe, et qui étaient en train de lui larder le crâne à coups de dards pour l’achever. Celui-ci s’écroula comme une masse, anéanti, après avoir lutté jusqu’à la dernière goutte de sang. Harassés, les deux xénomorphes mutants restèrent quelques instants sans réaction.

L’appel insistant du chef de meute finit par les faire réagir et ils se précipitèrent vers lui pour lui prêter main forte. En vain. C’est à peine s’ils purent faire reculer le panneau d’un millimètre.

L’escouade de policiers androïdes arriva à point nommé et ordre leur fut donné de dégager l’accès. Aucun d’entre eux n’étant équipé pour cela, ils trouvèrent une solution, certes, assez peu orthodoxe, mais somme toute, efficace. Un des robot-cops passa ses mains dans l’entrebâillement et s’agrippa au panneau par la tranche. Les autres se positionnèrent en file indienne derrière lui en se saisissant par la taille, le premier d’entre eux attrapa les jambes de l’androïde qui s’était ancré à la porte, puis ils se mirent tous à le tirer en arrière, au risque de le démembrer.

La porte résista un instant, puis finit par reculer de quelques centimètres. Cela suffit au grand mutant pour se libérer. Il poussa de toutes ses forces et de tout son corps sur la tranche de la porte, passa son large crâne dans l’entrebâillement, puis bondit à l’intérieur du sas, suivi de ses deux congénères. Une moitié de l’escouade de policiers androïdes s’engouffra, elle aussi, sur leurs traces.

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La Reine-Mère avait atteint l’ascenseur personnel qui menait à la salle de haut-commandement. Elle se faufila dans l’ouverture avant même que le panneau coulissant soit totalement ouvert et se jeta sur le clavier de commande mural pour enclencher la fermeture. C’est à cet instant, en relevant la tête, qu’elle les vit débarquer en trombe à l’autre bout du couloir. Elle frappa plusieurs fois de suite sur le rupteur du clavier pour enclencher la fermeture, alors que les trois horribles mutants fonçaient vers elle en bondissant, gueule grande ouverte et la bave aux lèvres.

Les deux panneaux se rejoignirent un dixième de seconde avant qu’ils ne l’atteignent. La cabine d’ascenseur trembla sous le choc, dans un fracas de métal, puis s’éleva à toute vitesse, emportant la Reine-Mère vers la salle de haut-commandement. Elle entendit résonner les coups de boutoir que les mutants donnèrent pour tenter de défoncer les panneaux métalliques. Le bruit s’estompa, puis s’évanouit tout-à-fait.

CHAPITRE N°28

Claire Baron fit descendre le vaisseau supraluminique vers le champ d’«aéroliennes» qui alimentait la Cité Éterna en électricité et qui formait, de par sa conception, une immense barrière de ralentissement en périphérie. Des centaines de gros ballons emplis d’hélium s’étendaient en un vaste cercle, sur des dizaines de rangées et sur différents niveaux, tout autour de la Cité, avalant les vents puissants au travers de leurs réacteurs. Un rideau de câbles ancrés au sol et qui les reliaient entre eux pour plus de stabilité, les empêchait de s’envoler et de s’entrechoquer. Elle se dirigea droit dessus et fonça au milieu des «aéroliennes», non seulement pour tenter d’échapper aux tirs des canon-lasers, mais aussi avec la ferme intention de détruire une partie de la centrale électrique.

Le bouclier magnétique du vaisseau balaya tout sur son passage, renversa et projeta les ballons les uns contre les autres, provoquant des dizaines d’explosions. Plus elle en explosait, plus les réacteurs et les câbles se faisaient lourds et tiraient sur la trame toute entière. Des pans entiers s’écroulaient autour d’elle en s’enflammant et elle continua ainsi à éjecter des rangées entières de réacteurs fixés à leurs ballons sur des centaines de mètres jusqu’à ce que les lasers la rattrapent.

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- « Les laissez pas faire, bordel ! » cria le Général Ayaki. « Brûlez leur la carcasse…! ».

Les lumières de la salle de commandement vacillèrent, s’éteignirent une seconde, puis se rallumèrent.

- « On vient de passer sur le relais de sécurité…! » annonça un des officiers.

- « J’en ai rien à foutre, mettez le paquet, qu’on en finisse ! ».

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À l’extérieur, le feu des lasers qui frappait le bouclier magnétique et explosait à sa surface en se propageant tout autour, réussit enfin à transpercer l’armure invisible du vaisseau. La pointe du laser forma une petite gerbe de feu rougeoyante à l’intérieur du bouclier, puis se mit à grandir, en ligne droite, de quelques dizaines de mètres, avant de commencer à vibrer et à flageoler, pour finir par se disperser en mince filaments, emporté par les ondes surpuissantes.

Tous les canons-lasers dont l’angle de tir était adéquat crachèrent leur feu sans discontinuer, emplissant peu à peu la bulle magnétique d’un voile de plasma surchauffé. Claire Baron avait, maintenant, de quoi s’inquiéter.

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La technologue consulta ses écrans de contrôle. Le bouclier magnétique fonctionnait à cent pour cent de ses capacités, mais une dangereuse surchauffe venait d’être décelée. La température s’affichait en rouge et augmentait à toute vitesse, atteignant rapidement le stade de fusion de nombreux métaux.

- « C’est maintenant ou jamais…! » se murmura-t-elle à elle-même. « Générale…! J’ai repéré l’issue sur le flanc Est du dôme central… ! Débarquement dans trente secondes ! ».

La Cité apparaissait sur son écran de contrôle comme en plein jour et les deux ouvertures pratiquées à travers le dôme de protection par les tunneliers étaient parfaitement visibles. Elle se dirigea dessus, ralentit le vaisseau et, enfin, réduisit le bouclier magnétique par l’avant pour s’approcher au plus près de la paroi du dôme. L’effet fut immédiat et l’alarme signala une surchauffe à la surface de la coque. «2800 Degrés» venait d’être atteint. Pas suffisant pour la faire fondre, se rassura la technologue. Elle programma rapidement une sortie en urgence, puis vérifia le bon fonctionnement du bouclier magnétique au centre duquel une brèche s’était formée, un long couloir conique exempt de toute force magnétique qui les reliait à la cité.

- « À vous de jouer, les enfants…! Je vous rejoins tout de suite ! ».

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La jeune Générale en chef de l’Armée Gaïahelle marchait de long en large devant sa troupe de volontaires, son casque sous le bras, et parlait dans son micro d’une voix posée.

- « Restez groupés auprès de votre supérieur et attendez ses ordres. N’ayez pas peur de tirer sur tout citoyen armé, car chacun d’eux pourra renaitre…! Il va faire très chaud à l’extérieur, mais pas de panique. Laissez vous porter par vos androïdes et tout ira bien, le débarquement ne prendra que quelques secondes. Messieurs, dames, verrouillez vos combinaisons ! ».

La centaine de volontaires s’exécuta aussitôt. Ils enfilèrent leur casque et le verrouillèrent soigneusement, puis chacun vérifia les attaches du harnais qui les maintenaient au soldat dont il était tributaire. Les soldats-androïdes étaient de taille et de corpulence bien plus modestes que les Gaïahels et s’en trouvaient entièrement cachés.

La jeune Générale en chef tapa l’ordre d’ouverture de la rampe de débarquement sur le clavier de commande mural, et attendit la peur au ventre. Un souffle d’air brûlant investit le pont avant, puis le dôme de diamantine apparut à quelques dizaines de mètres de distance à travers les ondulations provoquées par la chaleur du plasma. Le bouclier magnétique s’était comme scindé en deux à l’avant du vaisseau, créant un large espace conique parfaitement protégé et aussi paisible que l’œil d’un cyclone.

- « Colonne 1 et 2, débarquement…! » ordonna-t-elle à travers son micro.

Commandées par deux de ses officiers, les deux premières colonnes d’infanterie d’androïdes s’élancèrent en éclaireur hors du vaisseau et foncèrent vers l’ouverture qui perçait la façade de l’amphithéâtre. Elles traversèrent la fournaise, protégées par le tunnel magnétique, puis pénétrèrent sans encombre à l’intérieur de la cité, disparaissant dans l’épais brouillard qui emplissait le hall de l’amphithéâtre. Puis se fut au tour des volontaires Gaïahels et de leurs soldats-androïdes.

La jeune Générale en chef les regarda s’éloigner à toute vitesse au milieu de la fournaise jusqu’à ce qu’ils aient atteint le dôme et pénétré à l’intérieur de la Cité. Elle se retourna, inquiétée par l’absence de la technologue, et l’appela sans attendre.

- « Où êtes-vous, Mère…?! Répondez ! ».

La technologue apparut au même instant dans l’encadrement du sas, vêtue de sa combinaison, le casque verrouillé sur la tête, au grand soulagement de la jeune femme. Le vaisseau se mit, alors, à vibrer subitement, le pont à trembler sous leur pieds, les forçant toutes deux à se raccrocher à quelque chose pour ne pas tomber. Puis les alarmes se mirent à sonner l’ordre d’évacuation d’urgence.

- « Fais venir les soldats jusqu’à nous ! » s’exclama la technologue à l’intérieur de son casque. La jeune générale en chef réagit instantanément :

- « Canal 13...! Soldats 75, 76, sauvetage d’urgence demandé ! ». Les deux soldats postés un plus loin sur un coté de la plate-forme de débarquement se mirent en mode sustentation et les rejoignirent aussitôt. Ils vinrent se coller à elles par derrière, et elles purent ainsi, tant bien que mal, s’attacher aux harnais de sécurité que les deux androïdes leur tendaient.

- « Débarquement immédiat…! » leur ordonna la jeune Générale en chef. Les deux soldats décollèrent et quittèrent le pont, emportant les deux femmes avec eux.

Elles se retrouvèrent au cœur d’une intense fournaise qui les fit suffoquer sous leur casque. Le bouclier magnétique incandescent, surchauffé par les tirs de lasers, formait une muraille de feu tourbillonnante qui se refermait peu à peu sur elles. De puissants éclairs rougeoyants se mirent à éclater sur leur passage et soudain, alors qu’elles approchaient du dôme, l’un d’eux frappa la Générale en chef et son androïde. La combinaison de la jeune femme s’enflamma au niveau du col, puis s’embrasa entièrement. La chaleur fit ensuite exploser la visière de son casque et elle périt dans l’instant.

Le soldat qui la portait résista jusqu’au bout et réussit à pénétrer dans le hall de l’amphithéâtre avec la jeune Générale qui brûlait comme une torche. La technologue qui la précédait ne l’aperçut à travers la visio-sonde de son casque qu’après avoir atterri, et resta pétrifiée devant la scène. Le soldat-androïde détacha le corps en flamme, puis l’aspergea d’un gel absorbant.

Claire Baron mit quelques secondes à pouvoir détacher son regard du corps sans vie de la jeune générale en chef. Elle se dégagea de son harnais, puis s’empressa de lui porter secours. En vain. Elle se pencha sur le cadavre et comprit en découvrant le visage carbonisé de la jeune Générale, qu’il n’y avait plus rien à faire. Le courage lui manqua un instant, mais elle finit par réagir et sa colère reprit le dessus. Elle se redressa.

- « Général Hendricks…! Vous prenez le commandement ! ».

La technologue rejoignit ensuite les escadrons regroupé près du sas qui menait à l’amphithéâtre, trouva le clavier de commande mural, tapa un code, puis posa son index sur la languette de détection. La micro aiguille transperça le gant et ponctionna une nano goutte de sang pour l’analyser. Le lourd panneau coulissa aussitôt.

Le Général Hendricks envoya une première escouade de soldats androïdes à l’intérieur du sas de sécurité qui donnait sur l’amphithéâtre, puis referma derrière elle. Celle-ci s’affaira aussitôt à dessouder la seconde porte du sas de sécurité, attaquant l’acier au laser et sur le pourtour. La troupe de citoyens Gaïahels resta en retrait sur un côté du hall, avec le second escadron d’androïdes.

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Dans la salle de contrôle de la cité, le Commandant Sachs perdit son sang froid en entendant la nouvelle.

- « Commandant…! Quelqu’un vient d’ordonner l’ouverture du sas de l’amphi ! ».

- « Quoi…?! Tu es sûr ! ».

- « C’est signalé à l’écran ! ».

- « C’est la Baronne…! Ces enfoirés de Terriens lui ont collé le même virus que la Reine-Mère. Il faut l’éliminer, en priorité ! ».

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Dans la salle de commandement de l’Armée, le Général Ayaki résumait parfaitement la situation :

- « Putain de bordel de merde… ! Saloperie de Gaïahels ! Abattez ce putain de vaisseau et détruisez le dôme. Ecrasez-moi cette foutue bande d’humanoïdes ! ».

Fin du treizième épisode

CHAPITRE 29

La lumière du plafonnier faiblit soudainement, elle clignota deux, trois fois, et s’éteignit. L’ascenseur ralentit au même instant, puis s’arrêta brusquement. La Reine-Mère crut durant une seconde que sa fuite se terminait là. Elle appuya inutilement sur le clavier de commande. L’électricité revint enfin, une veilleuse éclaira à nouveau la cabine qui, aussitôt, reprit son ascension.

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Le chef de meute (infesté par Foller) percuta la porte d’ascenseur avec le haut de son crâne, faisant un joli creux dans la paroi d’acier, déjà bien amochée. De rage, il continua à frapper et à frapper encore; enfonçant peu à peu les panneaux pour tenter de les désolidariser. Epuisé, il s’arrêta de cogner pour laisser la place à l’un de ses congénères qui reprit immédiatement le laborieux effort. Les trois xénomorphes mutants perdirent quelques précieuses secondes mais réussirent finalement à défoncer la porte par le milieu et à l’entrebâiller. Ils continuèrent à s’exciter dessus comme des forcenés, pliant les panneaux qui finirent par se désunir tout à fait et ouvrant une brèche assez large pour leur permettre de passer.

Le chef de meute, blessé au bras, ne fut pas le plus rapide. Quand il pénétra à son tour dans le conduit rectangulaire, ses deux rivaux étaient déjà loin au dessus de lui, agrippés aux rails de guidage, et couraient littéralement à la verticale le long du cylindre de métal. Chose qu’il ne pouvait pas se permettre, vu son état.

Son handicap allait pourtant jouer en sa faveur. La perte de sa longue épine dorsale lui permit de passer par un étroit renfoncement confectionné dans la paroi. Il se faufila entre les arceaux de sécurité, attrapa les échelons de secours, et se mit à grimper aussi vite qu’il le pouvait.

L’escouade de police, qui avait attendu bien sagement en retrait que le travail soit fait, suivit les deux autres mutants infestés par Foller, à l’intérieur du conduit d’ascenseur, et s’éleva derrière eux en mode sustentation.

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La Reine-Mère sortit en trombe de l’ascenseur et se précipita vers le poste de haut-commandement. Elle stoppa net au milieu du couloir pour rebrousser chemin. Elle perdit quelques précieuses secondes à programmer la descente de la cabine, puis repartit en courant, espérant que son idée fonctionne.

L’ascenseur entama sa descente à la grande surprise des deux xénomorphes mutants et des policiers-androïdes qui s’étaient élancés à l’intérieur du conduit, et qui soudain s’affolèrent face à l’imminence du danger. Il y avait bien ce renfoncement dans la paroi par lequel le chef de meute était passé, mais il fallait pouvoir y accéder. Des arceaux de sécurité bloquaient l’accès du conduit d’évacuation d’urgence sur toute sa hauteur, sauf aux niveaux de l’accès aux étages, où, régulièrement, des ouvertures plus larges permettaient d’atteindre les échelons. Il y avait juste assez de place pour se faufiler.

Aucun des androïdes ne parvint à passer. En avance sur les xénomorphes mutants de quelques dizaines de mètres, la cabine leur tomba très vite dessus. L’un d’entre eux tenta de passer entre deux arceaux pour atteindre le renfoncement et y perdit la moitié du corps. Les jambes, à hauteur du bassin, furent coupées net par la paroi d’ascenseur, et le torse carapacé resta pendu à l’échelon que l’androïde avait agrippé. Tous les autres policiers-androïdes se contentèrent de redescendre précipitamment pour éviter la casse et se retrouvèrent bientôt rattrapés, piégés sous le plancher de la cabine d’ascenseur.

Les deux xénomorphes mutants, eux, réagirent au même instant et bondirent ensemble vers le même endroit. Le passage n’étant pas assez large pour deux, la lutte fut inévitable. Elle dura une seconde. Un coup de dard en plein front permit au plus chanceux de se débarrasser de l’autre et de le faire chuter de quelques mètres. Il attrapa un échelon et tira son corps à l’intérieur du renfoncement au tout dernier moment, échappant de justesse au broyage.

Son congénère usa de sa puissante queue préhensile pour se raccrocher aux arceaux de sécurité durant sa chute. Il pensait être assez rapide pour s’en sortir et se laissa tomber d’arceau en arceau jusqu’au passage suivant. Il se jeta, tête la première vers l’ouverture, passa les épaules entre les barres d’acier, mais fut soudainement rattrapé et violemment happé par la cabine, puis enfin, trainé, déchiqueté, haché menu contre les arceaux de sécurité.

Un peu plus bas, le chef de meute reçut diverses parties du corps démembré sur le crâne. Il s’arrêta un instant de grimper, et regarda passer les policiers androïdes repoussés par la cabine d’ascenseur. Celle-ci disparut dans l’obscurité du conduit, entrainant inexorablement les androïdes vers le fond.

Quand il arriva enfin au but, le chef de meute trouva son dernier rival sur son chemin, accroché aux arceaux d’acier, et qui flairait le panneau d’accès à l’étage les séparant de la Reine-Mère. Ils se sondèrent un long moment de leur crâne sans yeux, jaugeant les forces et le courage qu’il leur restait.

Tous deux infestés par l’innommable esprit de Foller et tout à fait conscient de l’être ; d’être Foller, lui-même ; tous deux se savaient de trop. Deux Edward Foller ne pouvaient coexister. L’un d’eux devait forcément y passer.

Le chef de meute menaça si efficacement son rival, que ce dernier bondit hors de portée et se retrouva agrippé dans le vide, au rail de guidage. Son apparente soumission était d’autant plus nécessaire qu’il n’avait pas le passe pour franchir le dernier obstacle. Il devait encore attendre.

Le chef de meute découvrit très vite un renfoncement secret confectionné dans la paroi du conduit d’ascenseur et arracha le cache métallique qui le recouvrait d’un coup de griffe. Un écran tactile apparut et afficha aussitôt : « Entrez votre code… ! ».

Il pensa un instant que seule la Reine-Mère en avait connaissance, mais il crut bon de douter de lui-même. Sans comprendre pourquoi, il sortit la petite boite de sa poche ventrale et se servit du bout de chair qui se flétrissait dans la glace fondue pour valider le code d’Ardan. Aussitôt, une seconde cache s’ouvrit sur le coté pour laisser place à une petite manette circulaire située dans le creux de la paroi. Il y enfonça une de ses pattes griffues et fit coulisser le panneau d’acier manuellement.

Son rival hésita entre bondir dans l’ouverture qui s’élargissait peu à peu devant lui, afin de poursuivre la Reine-Mère, ou sur le petit bout de chair qui ouvrait toutes les portes.

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CHAPITRE N°30

Claire Baron avait confianc